Les Alliances sont l’avenir

Les Alliances sont l’avenir

Gérald Darmanin a détaillé pour lesfrancais.press les mesures financières pour les Français de l’étranger : 240 millions d’euros. Yves Bigot, le nouveau Président de la Fondation Alliance française, directeur général de TV5, a adressé ses premiers messages cette semaine en répondant à nos questions. Ces deux personnalités, pour des raisons différentes, se sentent concernées par cette France de l’extérieur qui apporte beaucoup à la France hexagonale. C’est pourquoi ils entendront forcément l’appel d’élus, directeurs, professeurs pour sauver les Alliances françaises, un appel que relaie naturellement Lesfrancais.press.

Les Alliances sont-elles en péril ?

Certaines, indubitablement. Comme souvent. Plus encore avec cette crise qu’auparavant. Pour l’instant, le plan du gouvernement ne s’adresse pas à elles. D’autant que la suppression des subventions a déjà été dramatique pour certaines.

Les Alliances ont été fondées il y a plus d’un siècle, par des esprits libres, généreux, qui croyaient en la force de la langue et de la culture plus qu’en la puissance. Leur rayonnement n’a d’équivalent pour aucune autre langue ni aucune autre culture. Leur secret : elles sont dirigées et financées par les responsables locaux  -6300 administrateurs bénévoles- et autofinancées à 95%. Sans le dévouement, l’implication, la passion des responsables locaux,  il n’y aurait plus d’Alliances.

830 Alliances à travers le monde, près de 500.000 élèves, 15.000 employés et professeurs, 30.000 évènements culturels, cela devrait coûter une fortune. Rien, ou presque rien : La subvention du Ministère des Affaires étrangères est de 1.2 M d’euros. Le Ministère de la Culture ajoute, magnanime, 100.000 euros. Autant que la Principauté de Monaco. Pour être juste, il faut ajouter le personnel détaché par le Ministère, soit 267 personnes. Jamais il n’y en eut si peu.

Il faut le répéter : 95% du budget des Alliances françaises provient de l’autofinancement local. Les subventions représentent 3.5%, le solde vient de donateurs. Les Alliances, ce sont des dons faits dans tous les pays du monde, par des particuliers, à la France, à la Francophonie.

Les Alliances ne sont pas que des écoles de langue.

Elles ne sont pas que des espaces culturels. Elles sont des foyers de pensée libre, des îlots de liberté. A Joao Pessoa, à la fin de la dictature militaire au Brésil, je devais aller présenter les films à la censure pour avoir le droit de les projeter. Beaucoup venaient à l’Alliance parce qu’ils pensaient, à juste titre, qu’on pouvait y dire ce qu’on voulait, puisqu’on le disait en français. Vingt ans plus tard, je créais celle de Copan, avec l’appui d’un archéologue de renom pour des étudiants et des guides qui cherchaient autre chose que des touristes, puis celle de San Pedro, grâce à des hommes d’affaires lassés des Américains qui visaient l’Europe.

Si La Havane est une des Alliances les plus importantes de la planète, ce n’est pas un hasard. Le directeur de l’époque -la fin de Fidel- animait des « dialogues », pour éprouver en public la culture du débat. Au Pérou, autre siège d’importance – Lima est une des premières Alliances au monde- il y eut des années sombres, aussi les élèves affluaient. Quand la Chine s’éveilla, le nombre d’Alliances explosa. L’Inde ex-britannique apprend de plus en plus le français. Dans les Alliances, la langue qu’on enseigne n’est pas seulement utilitaire. Elle ne véhicule pas l’impérium dominant. Le français n’est pas une langue de puissance, mais une langue autre.

Les Alliances sont péruviennes, mexicaines, indiennes, australiennes, malgaches, etc…  toutes locales et nationales avant d’être françaises, ce qui fait leur force. Laisser s’affadir ce réseau serait une faute majeure.

Mais il faut plus. A l’heure numérique il faut faire des Alliances les centres de résistance – ou de promotion – de la liberté face aux technologies menaçantes. C’était d’ailleurs le sens du spectacle « La France contre les Robots », d’après Bernanos, créé au Minas Geraïs. C’est dire qu’elles doivent être à la pointe de la technologie pour mieux les maîtriser. Accepter que les nouvelles technologies soient seulement chinoises ou américaines serait renoncer à tout ce que l’on espère de la diversité du monde.

A chaque Alliance son Fablab, son centre d’expertise pour les citoyens du net. C’est au minimum ce qu’auraient imaginé Ferdinand de Lesseps, Jules Cambon, Jules Verne, Louis Pasteur, tous fondateurs et promoteurs des Alliances. Les Alliances devraient être les lieux d’excellence de la future’s literacy, disent les anglophones, l’apprentissage du futur.

Investir dans les Alliances présentes, dans les Alliances futures, n’est pas dépenser, mais fabriquer la première ressource de l’économie moderne.

Avant, la richesse provenait de la terre, puis s’extrayait des mines -or, sel, charbon fer-. Hier encore le pétrole donnait fortune et pouvoir. Hier. Aujourd’hui, la matière première, c’est la connaissance. La nouvelle économie, celle des algorithmes, de l’IA, des biotechnologies, repose sur le savoir, l’agilité de la pensée, l’imagination. Serions-nous en retard ? La France et les Français peut-être. Ceux qui viennent dans les Alliances beaucoup moins, puisqu’ils cherchent quelque chose que n’offrent ni l’anglais courant, ni leur seule langue maternelle.

Pour renforcer les Alliances, il faut plus que vouloir seulement les sauver. Il ne suffit pas que deux hommes intelligents et de bonne volonté comme Gérald Darmanin et Yves Bigot se voient et s’entendent. Surtout que cela ne dépend pas d’eux mais du Ministre des Affaires étrangères. La France peut-elle se passer de milliers de collaborateurs bénévoles ? Pour les garder, il faut leur exposer une vision d’avenir.

Les Alliances de Madagascar, d’Australie, d’Argentine, ne seront pas sauvées parce qu’on trouvera quelque budget de rattrapage, mais parce que la France aura de grandes ambitions pour elles. Ne dites pas qu’elle n’en a pas les moyens : 1.2 millions, c’est une petite subvention pour un club de foot. A peine plus qu’un missile. Moins de 0.1% de l’annulation de la dette des pays africains décidée il y a quinze jours. C’est tellement peu qu’on a presque honte d’en parler.

Ce ne sont pas les grandes ambitions qui coûtent, c’est agir à courte vue qui est hors de prix. Un tel gâchis, la France n’en a pas les moyens.

 

Laurent Dominati

Editeur de lesfrancais.press

Ancien Ambassadeur de France, ancien Député de Paris.

 

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