Le Moyen-Orient entre le nitrate et la paix.

Le Moyen-Orient entre le nitrate et la paix.

L’explosion de Beyrouth est à l’image de ce qui arrive dans tout le Moyen-Orient. Un peu partout, des stocks d’explosif, des factions prédatrices, des identités religieuses plus claniques que mystiques, des économies ruinées, des frontières factices, des ingérences multiples, des pouvoirs méprisés, durs à la chair des opposants. Et puis de l’argent, plus souvent capté, taxé, volé que produit d’un travail, d’un investissement, d’un service. Tous ces pouvoirs gourmands finalement appauvris jouent leur partie maniant armes, peuples et finances comme des pièces sur un échiquier.

 

Le Moyen-Orient peut-il, comme Beyrouth, exploser ?

C’est en partie déjà fait. Beyrouth ne vient qu’après l’Irak, la Syrie et le Yémen. Le Printemps arabe, c’était il y a dix ans, déjà. Seule la Tunisie persévère, espère. Mais elle n’est pas au Moyen-Orient. A ses frontières, la Lybie se déchire, l’Algérie s’étouffe. Les régimes, religieux ou non, ont partout resserré leur étreinte, légitimés, si l’on peut dire, par les menaces islamistes. Daech a mis fin aux Printemps arabes.

De nouvelles contestations sont-elles possibles, comme on le voit à Beyrouth, comme on l’a vu en Irak, comme on le devine en Iran ? Une société civile, ou plutôt une société politique non fondée sur des critères religieux est-elle possible?

Quelle que soit la sympathie que l’on peut avoir pour la jeunesse, la liberté, la démocratie, le réalisme oblige à reconnaitre qu’il y a peu de chances. A moins que la donne ne change. Or elle change. Un peu. Peut-être.

La racine des conflits est assez classique en matière de pouvoir : une querelle de légitimité, cette fois politico-religieuse. S’il ne s’agissait que d’un conflit chiite-sunnite, il serait réglé par des partages historiquement stables. Mais il s’agit de légitimité. La révolution iranienne a fait de l’Iran un phare, qui alimente la contestation, y compris chez les Sunnites, de l’autorité saoudienne en matière religieuse. Celle-ci est d’autant plus fragile qu’elle est récente. La lignée des Chérifs de La Mecque n’est pas la dynastie saoudienne, mais celle des Hachémites, aujourd’hui en Jordanie, qui continuent de contrôler, avec les Palestiniens, l’administration de la Mosquée de Jérusalem. Se voulant les meilleurs défenseurs de la foi, les Saoudiens s’appuient sur une doctrine rigoriste, mais qui correspond peu à la tradition de la plupart des pays musulmans.

Dans cette rivalité avec les Iraniens, les Saoudiens font un grand écart permanent, entre intégrisme, propagande religieuse, et alliance américaine, sans lesquels ils sont incapables de défendre leur assise. Le front avec l’Iran s’exprime au Liban, au Yémen, en Irak en Syrie, et au sein du monde sunnite contre les Frères Musulmans. Ceux-ci sont interdits ou considérés comme une organisation terroriste par bien des gouvernements: Egypte, Arabie, Bahreïn, Emirats Arabes Unis, Jordanie, Syrie et … Russie. Ils sont en revanche soutenus par le Qatar, ce qui explique sa mise à l’écart, et la Turquie d’Erdogan, qui soutient ses Frères en Lybie.

Une initiative spectaculaire vers la paix

L’initiative spectaculaire des Emirats Arabes Unis de normaliser les relations avec Israël suscite l’approbation des uns et la condamnation des autres. Sur la ligne de la dénonciation : Iran, Turquie, Hamas, Hezbollah, et Autorité Palestinienne. Sur celle de l’approbation des monarchies du Golfe, l’Egypte, la Jordanie, avec les Etats-Unis et les Européens. La Russie, les pays du Maghreb, se font discrets.

S’affiche une alliance de fait, entre Israël, les Etats-Unis, et les régimes anti iraniens ou anti Frères musulmans. Mais la nébuleuse des Frères est complexe et variable : elle s’étend jusqu’au Maroc…

Explosion libanaise, normalisation d’un troisième pays arabe avec Israël, raidissement Turc, cela sur un fond de guerre permanente et d’effondrement économique, voilà un glissement de terrain en préparation au Moyen-Orient.

Ce ne sont pas les manifestations de rue qui vont sortir le Liban de la crise, même si elles peuvent y contribuer en permettant une alternative à l’alliance du Hezbollah avec Aoun.

La reconnaissance d’Israël par les Emirats n’est pas qu’une conséquence de relations déjà établies. Elle signifie que le maintien du conflit est une impasse. Pour tous. A commencer pour les Palestiniens. Ils se sentent abandonnés, non sans raison. Ont-ils  agi de manière à être soutenus ? S’ils ne comprennent pas qu’il leur faut vite la paix, alors leur abandon n’ira qu’en s’accroissant.

 

Un chemin pour le Liban

Comme au Liban. Si ces derniers ne s’affranchissent pas de l’Iran, s’ils ne deviennent pas « Libanais », alors ils s’enfonceront. D’autant que l’Iran, économiquement, militairement,  s’effondre. A cause des sanctions, de la guerre, et du cours du pétrole. Comme toutes les monarchies du Golfe, qui, paradoxalement, ont d’autant plus besoin des Etats-Unis que ceux-ci se désengagent. L’Iran aussi a intérêt à la paix. De plus en plus. Cela signifierait accepter de renoncer à son activisme régional. Et à la bombe nucléaire, ce qu’elle n’aura de toute façon jamais, les attaques israéliennes l’en empêchent.

Les révolutions de la rue ne l’emportent pas sur les seigneurs de la guerre. En revanche, une révolution diplomatique peut être soutenue par la rue. Et par la crise économique. Sortir du clanisme religieux et militaire est possible parce que chaque pouvoir devient de plus en plus instable, fragile, et pauvre. Mohammed Ben Zayed, avec la paix, ne prend pas le risque d’un Sadate. La rue arabe ne le conspue nulle part. Au contraire, il renforce la sécurité de son pays -le troisième du monde en revenu par tête d’habitant-.

En retour, un grand dirigeant israélien devrait saisir cette occasion pour aller au delà : Tendre la main aux Palestiniens. Et aux Libanais. L’autorité palestinienne est au bord de la débâcle. Le Liban au bord de la disparition. C’est quand on est fort qu’il faut proposer la paix, éviter humiliation et désespoir. La paix rend plus fort que la guerre. On ne peut vivre riche et en paix entourés de voisins désespérés et armés.

Sans doute faudra-t-il attendre le résultat de l’élection américaine. Et peut-être le successeur de Netanyahou.

D’ici là, la France, qui fait pour l’instant un sans faute au Liban, qui parle avec tout le monde, avec le Qatar et l’Arabie, les Palestiniens et Israël, les Etats-Unis et l’Iran, la Russie et les Kurdes, peut agir. En espérant le soutien de l’Europe, dont la timidité, par exemple face aux Turcs, devient coupable. C’est pourtant une chance dont elle ne devrait pas se priver : la Méditerranée et le Moyen-Orient, ce sont d’abord des questions de sécurité européenne, plus qu’américaines, russes, ou chinoises.

Laurent Dominati

Fondateur de lesfrançais.press

Ancien Ambassadeur de France, ancien Député de Paris

 

 

 

 

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