L’avenir de la guerre, le Pape et Napoléon.

« L’Utilisation de l’énergie atomique à des fins militaires est immorale. Comme est immorale la possession d’armes atomiques » avait déclaré le Pape François à Nagasaki, rompant ainsi avec la position traditionnelle de l’Eglise catholique, qui voyait dans l’arme atomique une arme, plus destructrice que les autres, mais qui jouait aussi un rôle de dissuasion. C’était aussi l’avis des analystes et des historiens.

Est-ce encore le cas ? Le Président français a annoncé sa décision de continuer à moderniser l’outil de la force nucléaire française. 300 têtes, pour 36 milliards d’euros. 36 milliards de dollars, c’est le budget annuel de l’arme nucléaire américaine. On doit être inquiet pour les bombesrusses : ont-ils vraiment les moyens de les entretenir ?

Qui oserait renoncer à la bombe ? Mais qui oserait prétendre qu’elle garantit la paix, comme si l’accession de nouveaux pays à l’arme atomique pacifierait la planète entière ? Quand on sait que l’Iran pourrait avoir l’arme nucléaire en deux ans, qu’Israël l’a, que la Corée, le Pakistan et l’Inde en sont dotés, en plus de la Chine et de la Russie, sommes-nous rassurés ? Quand on voit que Poutine bombarde les hôpitaux civils en Syrie dans un effrayant silence, qu’il parle aux Ukrainiens tout en laissant les séparatistes du Donbass lancer une offensive heureusement repoussée, est-on en confiance ? Quand on mesure la capacité de chantage des Turcs, des Russes, des Coréens, et de tous ceux qui rêvent de les imiter, oserait-on vraiment se passer de l’arme nucléaire ?

Les armes du siècle dernier

Et pourtant : le pape n’est-il pas simplement en avance ? L’arme nucléaire est l’arme absolue des années cinquante. Aujourd’hui, la plupart des guerres ne sont pas des guerres conventionnelles. L’armée française, une des plus interventionnistes de la planète (avec les Etats-Unis), ne combat depuis plus d’un demi siècle que des forces non conventionnelles. Nous gagnerions certainement la dernière guerre. D’ailleurs nous l’avons gagnée, avec nos alliés et la bombe en bandoulière : c’était la guerre froide.

Comme s’il y avait au moins deux niveaux de guerre, assez étrangères l’une à l’autre. La théorique : la nucléaire, qui n’a jamais lieu parce que sa possibilité est impensable (la stratégie nucléaire américaine s’appelait MAD, ce qui faisait rire les généraux), mais qui est existe stratégiquement. Et puis la pratique : la guerre quotidienne, celle du Sahel, de la Syrie, du Yémen, de la Lybie, du Donbass, avec des drones sophistiqués, des pick-up de bandes armées, de la contrebande de tous cotés, sous-étatique et interétatique ; armes, drogue et pauvres gens mêlées. Le coût annuel de l’intervention Barkhane équivaut à peu près aux budgets militaires conjoints des cinq pays du Sahel concernés. Une guerre dont la solution ne peut être militaire. Est-ce moral, néocolonialiste, humanitaire, ou simplement d’une irréflexion mécanique?

La guerre à venir sera la guerre cybernétique, celle des virus, du renseignement, de l’électromagnétisme. Plus de blocus, mais la ruine technologique, économique, financière. Combien coûte un bombardement de fakes news pour changer un régime, aider un Brexit, provoquer une panique boursière, une panne électronique, un chaos dans les ordinateurs d’un Etat-major, rendre un porte-avion aveugle, etcMoins cher que Barkhane.

Effort d’imagination en temps de paix

Peu d’organisations doivent innover plus vite que les armées. Surtout en temps de guerre. En temps de paix, il faut un effort d’imagination.L’arme nucléaire, - comme le porte-avion – sont des armes de la dernière guerre mondiale. Cela ne signifie pas qu’il faut les abandonner, mais il ne faut pas que les budgets alloués aux outils d’aujourd’hui empêchent d’investir dans ceux du futur. Les opérations « Sentinelle » ou larécréation d’un mini-service national sont militairement inutiles voire néfastes. On devrait décompter ces coûts du budget des armées.

Avec une croissance économique de 1.5%, il est impensable que le budget militaire augmente plus vite que la croissance elle-même. On peut le promettre, cela ne sera jamais tenu. La raison est assez simple : rarement la France a été aussi peu menacée. Ses faiblesses les plus criantes ne sont pas militaires. Elles sont de l’ordre du déclassement créatif, y compris en matière de stratégie militaire.

Le budget militaire n’augmentera pas

A court terme, il n’y que deux solutions : conforter les alliances, diminuer les interventions. Comme nos alliés, Américains et Allemands sont de moins en moins interventionnistes, il est impératif de se concentrer sur la guerre de demain, pas celle dont on n’a pas les moyens. « La guerre va devenir un anachronisme. (…) Il y a deux systèmes, le passé et l’avenir. Le présent n’est qu’une transition pénible. Qui doit triompher, selon vous ? L’avenir, n’est-ce pas ? L’avenir, c’est l’intelligence, l’industrie et la paix ; le passé, c’était la force brute, les privilèges et l’ignorance. (…) Les victoires s’accompliront un jour sans canons et sans baïonnettes ! Ne me parlez plus de la guerre. » Quel est le moraliste qui a dit cela, le Pape ? Non, Napoléon. Il y aura des guerres et des victoires, mais peut-être sans bombe et sans canon. Elles ne seront pas forcément morales.

Bombe ou machette : qui tient le manche ?

On ne renoncera pas au nucléaire parce qu’il est immoral (La flèche aussi était jugée immorale en Occident), on y renoncera quand on l’aura rendu obsolète par des armes intelligentes qui le rendront trop dangereux pour ceux qui le possèdent. Puisse-t-on découvrir alors des armes qui dissuadent encore d’utiliser d’autres bombes. Et qui rouillent les machettes. Elles ont tué au Rwanda plus que les bombes atomiques au Japon. La question morale est : Qui tient le manche ? Et la réponse est politique.

Laurent Dominati

Ancien Ambassadeur de France,

Ancien Député de Paris.

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