L’Afrique, bien ou mal partie

L’Afrique, bien ou mal partie

La « Françafrique », c’est fini. Depuis le temps que présidents, ministres, économistes, intellectuels et militaires le disent, c’est fait. Emmanuel Macron avait déjà déclaré à Ouagadougou en 2017 : « Il n’y a plus de politique africaine de la France ». Pour le meilleur ou pour le pire ? Pour la France ? Pour l’Afrique ?

L’Afrique, économiquement, compte peu : c’est le problème.

De fait, la France a été expulsée du Mali, du Burkina, de Centrafrique. Chine, Russie, États-Unis, ont une politique africaine. L’Europe n’en a pas, même si elle apporte le plus d’aide à l’Afrique, et la France est le pays le plus impliqué parmi les Européens. Faut-il une politique française, européenne, pour l’Afrique ? Chasser Wagner, pour commencer, groupe terroriste, pourrait être un but louable, pour l’Europe comme pour l’Afrique.  

L’Afrique, économiquement, compte peu : 3% du commerce mondial. C’est le problème. 1% du commerce extérieur japonais, 2% de celui de l’Allemagne ou des Etats-Unis, 2.5% de celui du Royaume-Uni, 3.3% de celui de la Chine. Pour la France, c’est 3.4% du commerce extérieur, dont la moitié avec l’Afrique du Nord. L’ex Françafrique (la zone CFA) seulement 1% : le pillage de l’Afrique par la France est un mythe. Les mines d’or du Mali ne sont pas exploitées par des Français. Il n’y a donc aucun rapport entre le nombre de soldats et les intérêts économiques. Chine, Japon, Allemagne, les trois premiers partenaires, n’ont pas un képi sur place.

Il n’y a aucun rapport entre le nombre de soldats et les intérêts économiques.   

C’est dire que l’intérêt de la France en Afrique n’est pas matériel. Il est presque irrationnel, en tout cas immatériel. Aucun pays n’a de tels liens avec l’Afrique. Les Mines d’or du Mali ne sont pas exploitées par des compagnies françaises. Aucune société française dans les grandes compagnies qui exploitent les « ressources naturelles de l’Afrique ». Contrairement à la doxa en vogue, la France n’est en rien responsable des malheurs de l’Afrique, au contraire, elle y a maintenu la paix. La France est intervenue au Mali pour s’opposer à des guerres civiles. Serval fut salué par tous les Africains. 

La Françafrique, c’était la protection de la France pour les pays qui en faisait partie (et pour leurs dirigeants) en échange d’une relation privilégiée. Simple néocolonialisme ? Quand la Guinée de Sékou Touré n’en voulut pas (pour se tourner vers l’URSS), la France s’en retira. Léon Mba, premier président du Gabon, plaidait au contraire pour que le Gabon devienne un département français. De Gaulle refusa. Il pensait, déjà, que l’Empire était un poids plus qu’un atout.
(De 1900 à 1958, 22% des dépenses publiques furent consacrées aux colonies).
Les indépendances africaines ne furent pas le résultat de luttes de libération nationale, mais un abandon progressif, l’épuisement de la Métropole. 

La France protégea donc le Gabon de Léon Mba et choisit pour successeur son chef de cabinet, un certain Bongo. Le pli était pris. Trente ans plus tard, en 1990, François Mitterrand dénonça la Françafrique. Il expliqua à La Baule que les aides seraient allouées en fonction de la démocratisation des régimes. Au sommet suivant, il fit marche arrière : le rythme devait être choisi « par les Africains eux-mêmes« , c’est-à-dire leurs dirigeants. Imposer la démocratie, ne serait-ce pas du néocolonialisme ?

Rue de Bamako – 2022 ©AFP

Qui oserait donner des leçons de gouvernance ?

La plus grande démocratie africaine, le Nigeria, malgré Boko Haram et les mafias, a vu la victoire de Bola Tinubu, surnommé « le Parrain », surnom qui ne vient pas de son implication dans un trafic d’héroïne en 1993 mais de son expérience politique. 8 millions de Nigérians ont voté pour lui, sur 87 millions d’inscrits. 210 millions d’habitants, dont 40% sous le seuil d’extrême pauvreté. Qui oserait donner des leçons de gouvernance ?

Hors islamisme, il n’y a pas de bataille idéologique en Afrique, l’Afrique est vue comme une grande place où jouent les puissances, influence contre influence, crédits contre crédits. La Chine, premier partenaire commercial, est aussi le premier créancier du continent. Elle est, derrière la Russie, le premier fournisseur de matériel militaire, marché d’avenir, compte tenu des guerres africaines, une dizaine.

Est-ce la propagande russe qui attise le sentiment anti-français en Afrique ? La France a suffisamment de talent autocritique pour le faire elle-même. Au Burkina, au Mali, en Centrafrique, ce n’est pas un mouvement populaire qui a porté les juntes au pouvoir, mais des coups d’Etat. C’est parce que la France n’a pas voulu soutenir ces « nouveaux pouvoirs » qu’elle a été évincée. Aurait-elle dû les évincer elle-même ?

Soutenir les autocrates, soutenir la démocratie, la France a toujours tort. 

Wagner a déployé 1400 hommes au Mali. Le massacre de 300 civils à Moura en 2022, suffit à faire comprendre qu’il vaut mieux ne pas protester. En Centrafrique depuis 2017, Wagner (1000 hommes) se paie en diamant et en or. En Libye, 1500 hommes gardent les sites pétroliers et 25% de la production. Au Soudan, Wagner a sa mine d’or à Al Abiddiya. Wagner, c’est la Russie. Aussi la Russie mène une guerre de propagande anti-française, que ce soit par Sputnik Afrique, ou RT.

La France a toujours tort. Soutenir les autocrates, ce serait empêcher l’émergence de nouvelles élites. Soutenir la démocratie ce serait faire preuve d’ingérence, d’ignorance des réalités culturelles ou ethniques (si le vote n’est que tribal, alors la majorité démographique prend le pouvoir et la minorité prend les armes). 

Que pèse la France en Afrique ? 900 soldats en Côte d’Ivoire, 350 au Sénégal, ainsi qu’au Gabon, 2500 entre le Niger et le Tchad. Enfin Djibouti, avec 1500 hommes. Près de la moitié de l’enveloppe de l’AFD (12 milliards) va en Afrique.  L’Union Européenne ajoute 4.5 milliards dans le cadre du programme « Global Gateway ». De l’argent utile ? Le prix Nobel Angus Deaton explique que l’aide au développement ne fait que conforter les mauvais régimes.

La France doit fortifier les pays qui lui sont proches, si elle le peut. Evidences qu’il faut rappeler : ferait-on des procès pour « biens mal acquis » à Lula, l’Emir du Qatar, la famille Aliev ou le roi du Maroc ? A tous ceux qui achètent des biens en France sans que l’on en connaisse l’origine dans leur pays ? Qu’a pu dire Emmanuel Macron à Ali Bongo : que la justice française est extra territoriale ?

Ce qui est reproché à la France, ce n’est pas la puissance, mais l’impuissance.

Au Gabon, Emmanuel Macron assiste au sommet sur la protection de la forêt. Le Gabon tire 80% de ses ressources du pétrole. « Préparer l’après pétrole », donc. C’est pourquoi il va aussi en Angola, autre géant pétrolier, ancienne colonie portugaise. Encore la forêt ? Emmanuel Macron a aussi vu Félix Tshisekedi, président de la République démocratique du Congo, qui accuse le Rwanda de Paul Kagame, soi-disant « ami » de la France, de soutenir les rebelles du M23, ce que confirme l’ONU. Sans force, quel arbitrage ? 

La première condition du développement est la paix. Ce qui est reproché à la France, ce n’est pas l’exercice de la puissance, mais l’impuissance à contrôler les conflits

Le taux de croissance du PIB de l’Afrique se situe autour de 2.7%. A ce rythme, l’Afrique ne peut pas s’en sortir. Il faut un surplus de croissance.

Une zone de libre-échange permettrait de sortir 50 millions de personnes de l’extrême pauvreté d’ici 2035.  

55 pays africains veulent mettre en place en place une zone de libre-échange, l’élimination des tarifs douaniers pour les produits africains en Afrique, un tarif extérieur unique, un marché d’1.3 milliards de personnes, un PIB de 3400 milliards de dollars. Qui mieux que l’Union Européenne peut les aider ? Selon la Banque mondiale, cet accord permettrait de sortir 50 millions de personnes de l’extrême pauvreté d’ici 2035. 

La France a un atout, celui de partager avec de nombreux pays africains la langue française, il y a plus de locuteurs de français en Afrique qu’en France. Avec la paix, l’éducation. Notamment pour les filles. C’est pourquoi Boko haram s’attaque aux écoles. Hélas, la Francophonie a été confiée à Kagame, fauteur de guerre, américanophile.

Si « la France n’a plus de politique en Afrique », il lui faut en redéfinir une, ou plutôt plusieurs. 

Quand l’Afrique comptera 2,5 milliards d’habitants, en 2050, 40% des Africains auront moins de 20 ans. L’Afrique est le continent qui connaîtra la plus forte croissance du siècle, ou bien les plus grandes guerres. Personne ne contrôle les Etats africains. Ni la « Françafrique », fantôme ou fantasme, ni sa dénonciation, ne sont des politiques. C’est l’Afrique, bien partie ou mal partie, qui pèsera sur l’Europe. Paix, éducation, énergie, si « la France n’a plus de politique en Afrique », il lui faut en redéfinir une, ou plutôt plusieurs. 

Laurent Dominati
Laurent Dominati

Laurent Dominati

a. Ambassadeur de France

a. Député de Paris

Président de la société éditrice du site « Lesfrancais.press »

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