La société de surveillance généralisée

La société de surveillance généralisée

février 13, 2020 0 Par Philippe Crevel

La bataille de l’information et celle du contrôle des opinions ne datent pas d’Internet. Louis XIV et Colbert créèrent l’Académie française notamment pour remercier les « bons auteurs ». Bonaparte rédigeait pendant les batailles les comptes rendus qui étaient envoyés aux quotidiens pour être publiés au plus vite. La censure a été pratiquée de tout temps.

Avec la radio et la télévision, les moyens d’influence et de manipulation ont pris de nouvelles formes. Les pouvoirs publics ont longtemps encadré la création de ces médias et ont pesé de différentes manières sur leurs contenus. Les années 70 et 80 ont été marquées par une libéralisation de ces deux supports. Le contrôle est devenu plus indirect, moins visible, financier et moral.

L’émergence d’Internet et des outils numériques a modifié en profondeur l’univers de la communication. Ce nouveau moyen de communication transfrontalier qui autorise en temps réel des échanges de données remettait en cause la verticalité des dictatures. De nombreux États ont mis en place des dispositifs pour empêcher l’accès à certains sites voire à Internet.

Internet, Etats manipulateurs

Internet donne également de nouveaux moyens de manipuler et influencer. En 2017, plus de la moitié des États se seraient dotés d’officines publiques ou privées afin de diffuser et de faire circuler des informations plus ou moins exactes sur les réseaux sociaux et sur les sites Internet. La plus connue des officines est l’Internet Research Agency d’obédience russe qui a été accusée d’avoir joué un rôle durant la campagne présidentielle américaine de 2016.

En Turquie, le pouvoir aurait embauché 6 000 personnes afin de diffuser de l’information en ligne. Les gouvernements utilisent les automates pour surveiller et diffuser de l’information. La moitié du trafic serait dû au travail des automates. Une part non négligeable des 71,1 millions de «suiveurs» de Donald Trump sur Twitter serait des automates. Au Mexique, le Gouvernement disposerait de 75 000 comptes pour délivrer de l’information. En Chine, l’État serait, directement ou indirectement, responsable de la publication de 500 millions d’informations par an. En Thaïlande, 100 000 étudiants en ayant recours à des logiciels dédiés surveillent tous les propos jugés négatifs à l’encontre de la monarchie.

Les informations fausses ont un pouvoir d’influence plus élevé que les vraies

Le taux de pénétration des messages est impressionnant. Ainsi, grâce à des algorithmes pointus et de bonnes portes d’entrée, 126 millions d’Américains auraient lu au moins une fois, en 2016, un des messages émanant des officines russes sur Facebook. Twitter évalue que 1,4 million de tweets issus d’une même source ont été consultés par 288 millions d’Américains.

L’industrie de la « fake news » est florissante. Selon une étude du MIT, les informations fausses ont un pouvoir d’influence plus élevé que les vraies. Elles seraient rediffusées 70 % plus souvent donnant raison à Talleyrand «En politique, ce qui est cru est plus important que ce qui est vrai ». Entre l’information et la fiction, les frontières sont poreuses. Le terme de «docufiction » en est la preuve.

Au-delà de l’information, les pouvoirs publics se sont dotés de moyens techniques pour assurer la sécurité intérieure et extérieure des États. L’informatique, l’intelligence artificielle ont abouti à l’élaboration d’outils de récupération et d’analyses de données sans précédent. Utilisées à des fins commerciales, ces dernières peuvent également servir à contrôler les citoyens.

Le logiciel américain « Prism », capture toutes les données liées à un numéro de téléphone ou à une adresse électronique (adresse mail, comptes sur les réseaux). Le logiciel établit une cartographie des contacts, des liens, des sujets de discussion en explorant les boites mail, les données sur les réseaux sociaux et les échanges sur les messageries directe. Prism peut suivre des personnes ciblées. Initialement, seules des personnes situées à l’extérieur aux États-Unis pouvaient être visées.

Le logiciel « Dishfire » permet au contraire de retrouver une personne dans une masse de données. Plus de 160 millions de SMS seraient analysés chaque jour. « Dishfire » est également capable de suivre les transactions financières et d’agréger des données en provenance des comptes bancaires.

Le logiciel « Prefer » est capable de déterminer les passages de frontières en jouant sur les échanges de données générés par les itinérances des téléphones portables. Avec son système appelé « Mystic », la NSA, service de sécurité américain, a la capacité de capturer 100 % du trafic téléphonique d’un pays, d’une ville ou d’un quartier. L’existence de ce programme fut révélée le 18 mars 2014 par Le Washington Post, sur la base des documents divulgués par Edward Snowden. Les entreprises du Digital collaborent avec les services de sécurité en garantissant des accès à leurs bases.

Ainsi, la NSA a reçu l’accord de Microsoft, de Yahoo, de Google ou de Facebook pour accéder à leurs clients. Les GAFA coopèrent avec la NSA sur les questions de cryptage et de décryptage.

11 septembre 2001, une rupture en matière de traitement des données

La guerre contre le terrorisme à partir de 2001 s’est accompagnée du développement de techniques de surveillance numérique poussées, techniques qui ont été autorisées par les Parlements et les Cours suprêmes des différents pays. Ainsi, en 2008, la Cour Suprême a autorisé la collecte de données privées aux États-Unis. L’autorisation de la Cour a été accordée sous réserve que plus de la moitié des informations collectées concernent des informations internationales pouvant mettre en danger la sécurité de la nation.

Les documents révélés par Edward Snowden ont démontré que la NSA avaient collecté les adresses IP de dizaines de millions de personnes et l’ensemble des informations qui y sont attachées. Fin 2016, au Royaume-Uni, une loi permet aux autorités d’intercepter sur tous les supports électroniques des données. En 2015, le Parlement français a permis également à l’exécutif le recueil de données dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et afin de sortir de l’état d’urgence.

Durant la Guerre froide avec l’URSS, les pays occidentaux n’avaient pas durci leur arsenal répressif. Aux États-Unis, il y avait eu néanmoins quelques excès avec la chasse aux sorcières en particulier dans le secteur de la communication et du cinéma. La proximité de la Seconde Guerre mondiale et la réputation liberticide du régime soviétique constituaient d’utiles garde-fous. Après le 11 septembre 2001, face à un ennemi plus insaisissable, les gouvernements ont utilisé les nouveaux moyens techniques qu’offre le digital, approuvés en cela par une opinion apeurée. Par rapport aux années 70, la rupture est nette. La constitution de fichiers, les atteintes au droit d’association, l’accès aux documents publics constituaient des sujets majeurs du débat public. Ces sujets ont débouché sur de grandes lois et sur la création de plusieurs autorités administratives indépendantes en France comme dans les autres pays de l’OCDE (par exemple, la CNIL pour les fichiers et la CADA pour les documents administratifs).

Le suivi informatique, les drones permettent des attaques chirurgicales.

Les exécutions d’État sont de plus en plus fréquentes et cela sans déclaration de guerre. Ainsi, de 2008 à 2016, les autorités américaines ont procédé à l’assassinat de plus de 3 500 personnes jugées responsables d’actes terroristes à l’encontre des États-Unis et de ses alliés. Les armées des différents pays développent des techniques pour paralyser les communications et les liaisons informatiques afin de bloquer un pays voire de pouvoir pratiquer des dommages de grande ampleur (prise de contrôle de centrales électriques, des établissements financiers, etc.).

Internet, le digital et l’intelligence artificielle ont des conséquences majeures sur les libertés publiques. L’aversion aux risques importante des populations et l’apparition de nouvelles menaces ont conduit les gouvernements à utiliser des techniques de renseignement qui auraient, sans nul doute, été dénoncées il y a trente ou quarante ans.

Les réactions de l’opinion face aux différentes utilisations de données privées par les gouvernements, les sociétés du digital, ont certes été réelles mais assez temporaires et n’ont pas donné lieu à une véritable remise en cause des pratiques si l’on excepte l’adoption en Europe de la directive instituant le RGPD.

La confirmation que les services américains écoutaient les conversations des Présidents français ou de la Chancelière allemande ne s’est pas traduit par une crise diplomatique majeure. La sensibilité des opinions sur ce sujet est pour le moment assez faible malgré quelques lanceurs d’alerte.

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