« La Méditerranée est une poubelle »

« La Méditerranée est une poubelle »

Un rapport du WWF France a révélé que la Méditerranée se transforme peu à peu en « mer de plastique », avec un nombre de déchets « en hausse considérable ». La navigatrice Isabelle Autissier, qui préside le WWF France, lance un cri d’alarme. 

Le plastique représente aujourd’hui 95% des déchets sur les plages et en surface de la Grande Bleue !

Nous ne découvrons pas la Méditerranée. Nous y sommes présents depuis plus de 19 ans. Elle est, pour le WWF, un choix stratégique, un lieu de travail et d’expérimentation permanent. Nous y avons déployé nos antennes afin d’y analyser l’évolution de ce que nous pouvons considérer comme une nouvelle mer de plastique, et son impact sur les sujets les plus prégnants en matière d’environnement. Notre étude a été lancée il y a de longs mois. Cette pollution d’un niveau mondial est en hausse considérable, son impact est énorme sur la biosphère. Quand vous scannez pour savoir où porter l’effort, l’évidence est là : le plastique domine. C’est la matière qui augmente le plus en masse ces dernières années. Elle nous vient du pétrole, et de fait, elle n’est pas près de disparaître. Et c’est là, le drame. 

Cette Méditerranée si précieuse pour tous les peuples qui l’entourent, est-elle une poubelle ?

Eh bien oui. C’est une terrible réalité, dont nous prenons brutalement conscience. Quand nous avons commencé notre étude, nous n’avions pas idée que c’en était à ce point-là ! Les niveaux de pollution tous azi- muts y sont particulièrement élevés, c’est très impressionnant. Avec son statut de mer fermée, il y a peu de chance d’évacuer ces masses toxiques. Nous allons nous trimballer ce fléau des siècles durant. Les micro- particules posent un problème majeur. Les sacs en plastique, quand ils se désagrègent, empoisonnent la chaîne alimentaire, se retrouvent jusque dans le plancton. Tous les poissons, les coquillages consomment du plastique. 

Donc, nous-mêmes, dans nos assiettes, au bout de la chaîne. Cela va plus loin, dès nos plages, celles que nous fréquentons avec nos enfants ? 

La poignée de sable, eh bien, ça fait peur ! Ces microplastiques présentent un danger majeur insoupçonné : ce sont des éponges à polluants, qui fixent un tas d’autres produits dissouts. Ces granulés bien visibles sont encore plus dangereux : leur couleur, leur odeur, les oiseaux en raffolent. Nous ne savons plus comment traiter cette urgence. 

Nous vivons, sans en prendre réellement conscience, au bord de la mer la plus polluée au monde.

Elle en a toutes les caractéristiques. C’est une évidence : les pays industrialisés se moquent totalement des mesures environnementales qu’ils devraient prendre pour enrayer le phénomène. 

Et reste le problème posé par les grands navires de croisière qui font escale dans les ports corses ?

« C’est un sujet inquiétant, qui concerne tout autant la pollution générée à quai qu’en mer. Pas mal de choses pourraient être vite réglées : l’obligation de recyclage des émissions de fumée, des eaux usées et des déchets organiques. Il faut développer et multiplier les mouillages pour permettre de recycler au mieux les eaux noires, à savoir les toilettes des bateaux. Je compare avec ce qui se passe en Antarctique, où les choses en la matière sont extrêmement règlementées. Ce n’est pas pour autant qu’il faille refreiner les activités maritimes. Chacun est en droit de se balader sur un bateau en mer. La Corse n’est pas un sanctuaire, elle se doit d’accueillir les touristes, tout en veillant à protéger la nature et les habitants de l’île, c’est important. Nous avons fait un gros boulot sur la spatialisation, en réunissant l’ensemble des projets de tous les acteurs méditerranéens d’ici à 2030 : si l’on écoutait chacun d’entre eux, la Méditerranée serait entièrement recouverte d’activités incompatibles entre elles ! Tout est exponentiel dans les prévisions. Le tout sans se préoccuper de la vie marine... Je dis : stop ! Il faut instaurer des hots spots, des lieux protégés de diversité marine. Les grands navires de croisière peuvent aller mouiller à Ajaccio comme à Marseille, en évitant un certain nombre d’endroits trop fragiles. » 

Y a-t-il de quoi être alarmiste ? 

Habituellement, je ne suis pas d’un naturel pessimiste. Mais là, j’avoue que je suis inquiète. Ça ne va pas assez vite dans le bon sens. Nous sommes en train de perdre cette bataille : la technologie, aussi poussée soit-elle, ne permet plus de revenir en arrière, à l’état initial de ce monde. Le message est certes inquiet, négatif, mais tout n’est pas perdu. Nous avons le pouvoir d’agir dans pas mal de domaines. Chaque problème a sa solution. Ne nous contentons pas de dénoncer telle ou telle catégorie d’individus au comportement néfaste. Notre rôle est, au contraire, d’apporter une expertise, de proposer un certain nombre de mesures. Je sais que le WWF est régulièrement critiqué pour son implication au côté des entreprises. Alors que notre volonté, au contraire, est de les accompagner dans leur évolution vers un modèle environnemental plus ver- tueux. Chaque citoyen est concerné, et pas seulement les responsables politiques. Chacun doit se retrousser les manches. 

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