La Méditerranée au secours de l’Europe.

La Méditerranée au secours de l’Europe.

Angela Merkel a donc tranché : l’Europe sera solidaire.

Il existera une dette commune européenne, et les premiers Etats bénéficiaires en sont les pays du sud. L’Allemagne a changé sa doctrine, comme nous l’anticipions, parce que la chancelière fait le choix de l’Europe. Elle a décidé de partir en campagne en Allemagne et en Europe pour défendre cette solidarité renforcée. C’est une petite révolution puisque l’Allemagne s’était toujours opposée à la mutualisation des dettes. Les pays qui se pensent vertueux, ceux du nord, y voient la porte ouverte au laxisme budgétaire des pays du sud. On peut discuter à l’infini des vertus des uns et des autres. Dominique Strauss Kahn expliquait dans Les Echos que si les Etats du sud étaient surendettés, les habitants du nord l’étaient, personnellement, beaucoup plus que leurs voisins du sud. En additionnant la dette privée des ménages et celle publique des Etats, il en arrivait  à la conclusion que les cigales n’étaient pas où on le croyait.

La question n’est pas une question de vertu, de sérieux, de rigueur, morale ou financière. Ni de savoir qui a plus profité de l’Europe, de l’Euro, du marché unique. La question fondamentale est de savoir si les pays du nord ont besoin du sud ou s’ils peuvent s’en passer. Et réciproquement. Et Merkel a dit non : les pays du nord ne peuvent se passer de ceux du sud.

Pourquoi ? Est-ce l’économie ? Oui.

Le marché unique est un accélérateur d’investissements, de croissance. Pas que l’économie. Est-ce la géopolitique ? Oui, aussi. Il est évident que face aux Etats-Unis, qui traitent de plus en plus l’Europe comme un adversaire, à la Chine, demain à l’Inde, mieux vaut être unis que divisés. Les Polonais ne l’ont pas encore compris. Le Président polonais est allé demander à Washington que les soldats américains que Trump a décidé de retirer d’Allemagne soient installés en Pologne. Comme si les Américains allaient vraiment protéger la Pologne ! Mais l’Europe, et le Président polonais devrait le comprendre, peut se passer de la Pologne, si elle ne veut pas être européenne. En revanche, voilà ce qu’Angela Merkel a compris : l’Europe ne peut se passer des pays du sud, si elle veut être européenne. L’ « Europe européenne » disait de Gaulle, et non l’Europe anglo-saxonne. Pour la première fois, dans un contexte que trouble le Brexit, l’Allemagne choisit vraiment l’Europe européenne. Au passage, merci Trump.

L’Europe sans la Méditerranée serait un champ de ruine.

Longtemps toute l’attention des Européens s’est portée sur la frontière orientale. Crainte de la Russie, doublée de la crainte du totalitarisme soviétique. Et l’Europe accueillit les anciens pays de l’Est avec joie (dont la Pologne). Et leur expansion fit du bien. L’Europe fut le seul véritable vainqueur de la guerre froide. Elle peut être aussi le vainqueur de la nouvelle guerre froide.

Aujourd’hui, nous pouvons affirmer que les frontières sont plus volatiles. Se situent-elles dans l’espace ? Aux confins de mondes virtuels ? Au cœur de l’application biunivoque des codes ? La frontière la plus chaude de l’Europe est en Méditerranée.

En Algérie, le pouvoir est chancelant. Le sort de la Tunisie est en suspens. La Lybie sombre dans la guerre civile. La Turquie menace la France, mais aussi la Russie, l’Egypte, l’Italie, la Grèce et Chypre. C’est la France qui est davantage menacée, parce que la France est plus active que les autres nations qui subissent l’attitude agressive de la Turquie. Ainsi la première flotte en Méditerranée est celle de la marine française (après celle des Etats-Unis).

L’Europe n’a plus de menace à l’est.

Sa frontière bouillante est au sud. C’est la Méditerranée. L’Allemagne, seule, face aux Balkans, à la Turquie, à la Russie, aux Etats-Unis, redeviendrait un nain politique. Sa liberté commerciale et industrielle serait menacée.

L’Allemagne et les pays du nord ont besoin d’une politique affirmée en Méditerranée. En Afrique. Or cette politique ne saurait être conduite sans outils militaires qu’elle suppose.

L’Allemagne investit dans l’avion du futur, et dans le char du futur, avec la France. La France s’est aussi engagée dans des constructions militaires navales avec l’Italie et la Grèce. Cependant ni l’Europe, ni la France, hélas, dont c’est pourtant la mission, ne paraissent éprouver la nécessité d’une politique méditerranéenne. A dire vrai l’Europe en a été empêchée par les pays du nord qui n’intègrent pas encore cette donnée fondamentale dans leur vision de l’Europe.

Angela Merkel est le premier chef d’État, avec Ursula von der Leyen, à reconnaitre l’importance de la Méditerranée.

C’est que la crise générée par la Covid 19 a obligé l’Allemagne et les Européens à se remettre en cause.

Sans la Méditerranée, l’Europe n’est pas.

C’est une question davantage culturelle que financière. L’Europe, la France et l’Allemagne peuvent maintenant, il est grand temps, s’investir dans une politique ambitieuse pour leurs frontières. Comment accepter un tel désordre, de tels risques à ses frontières ? Ecologie, immigration, commerce, criminalité organisée, ressources marines et énergétiques, rivalité pétrolières, menaces terroristes… La menace est totale. Et avec la Méditerranée, liés à elle, le Moyen Orient et l’Afrique. Rien d’important pour l’Europe ? Plus que des enjeux immédiats ou la considération des menaces conjoncturelles, il s’agit d’une question de civilisation. Américains et Chinois seraient-ils plus compréhensifs, fraternels et amicaux que ne le seraient les Européens ?

La décision allemande – poussée, évidemment, depuis longtemps par la France et la Banque centrale européenne -constitue un revirement politique majeur. Et bien sûr une chance. Aux Méditerranéens de s’emparer de cette nouvelle donne. Méditerranéens d’Europe, Méditerranéens d’ailleurs. Pour quelles raisons, contre tout légitimité, Chinois, Russes, Américains, viendraient s’immiscer dans les affaires de Méditerranée ? Et comment l’Europe pourrait-elle oublier qu’elle est d’abord la Méditerranée ?

Laurent Dominati

A.Ambassadeur de France

A. Député de Paris

Pdg de la société éditrice du site "lesfrancais.press"

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