La guerre d’Iran commence en Israël

La guerre d’Iran commence en Israël

décembre 2, 2019 0 Par Laurent Dominati

Il y a quelques temps, Trump effrayait son monde en annonçant que l’Iran pouvait être détruit. Depuis, les dirigeants iraniens ont attaqué des navires dans le golfe, puis, testant toujours plus loin les lignes rouges, abattu un drone américain, attaqué les installations pétrolières saoudiennes, bloquant un quart de la production. Parallèlement, les Iraniens ont accru l’enrichissement de l’uranium, la faisabilité de la production d’une bombe devant une question de temps. La passivité américaine -et européenne, la France ayant voulu faire croire un moment qu’elle pouvait être médiatrice, elle a vite été rabrouée- s’est illustrée plus intensément encore avec le retrait des troupes américaines de Syrie.

 

Curieusement, ce désengagement survient alors que les peuples contestent le pouvoir religieux, notamment dans l’arc chiite. En Iran, les répressions ont fait plus de 300 morts. Comme en Irak. On imagine la violence des arrestations et des pressions. Au Liban, la rue dénonce les accords politico-religieux. Les Chiites refusent d’être enfermés dans  une représentation religieuse, ce qui menace ces régimes plus encore que la crise économique : le système politique fondé sur la religion est délégitimé.

 

En Israël, les partis religieux, qui ont participé à tous les gouvernements depuis des décennies, sont eux aussi contestés. C’est ce qui rend le pays ingouvernable. Or Israël est en guerre. Vu d’Israël, la menace s’accentue sur trois fronts : au nord, le Hezbollah, et ses 140.000 roquettes. Au sud, à Gaza, le Hamas et les milices islamiques, avec leurs 20.000 roquettes. En Syrie, les Syriens et surtout les Iraniens. Ces derniers ont prouvé, avec leurs attaques contre les Saoudiens (25 drones et missiles de croisière en simultanée, ce dont on croyait les Iraniens incapables) qu’ils peuvent lancer une attaque sur Israël. Les Israéliens sont maintenant persuadés que les Américains ne réagiront pas, ou trop tard. Et que les Européens seront, au mieux, absents, car s’ils devaient être présents, ce serait pour céder aux Iraniens.

 

Attaques et menaces sur trois fronts

 

Les Israéliens considèrent qu’ils ne peuvent pas attendre les attaques iraniennes, encore moins que l’Iran ait la Bombe. Quoique disent les Iraniens, qui ont annoncé pouvoir détruire Israël en trois jours, les Israéliens gardent l’avantage militaire. Pour l’emporter vraiment, ils préconisent un engagement fort et radical, sur les trois fronts en même temps. C’est le plan qu’a soumis le chef d’Etat major de Tsahal aux deux personnalités issues des élections, Benyamin Netanyahou, et Benny Gantz. Les deux l’ont accepté. Les opérations militaires ont donc monté en puissance, à Gaza, en Syrie, et même au Liban. Les Russes sont avertis.

 

Ce que chacun attend, c’est un raid qui tourne mal. Aussi bien les Iraniens que les Israéliens. Pour les Iraniens, le Hezbollah, le Hamas, les Syriens, ce serait le moyen de refaire l’Union sacrée contre les Israéliens, prendre de court l’alliance de fait entre l’Arabie saoudite et Israël, entériner la défaite américaine. Car le calcul iranien est plus fondamental que tactique : une défaite militaire (la destruction des sites d’enrichissement ou de missiles) ne changera pas leur position stratégique. Ils resteront les défenseurs du monde musulman, plus et mieux que les Saoudiens. Or c’est cette bataille là qui les intéresse. Et un conflit les renforcerait, au Liban, à Gaza, et en Syrie.

 

Les gouvernements fragiles attendent la guerre

 

Sauf si Israël réussit la totalité du plan élaboré par Tsahal : 1. Détruire les capacités iraniennes. 2. Reprendre le contrôle de Gaza, éradiquer les milices djihadistes et le Hamas. 3. Neutraliser le Hezbollah en s’appuyant sur un accord avec le Liban. Les Israéliens et les Libanais n’ont aucune raison de fond pour maintenir une frontière fermée et un conflit sans enjeu. Mais la frontière est tenue par le Hezbollah. Seule l’élimination du Hezbollah libérerait le Liban.

 

Une guerre rapide sur les trois fronts permettrait aux Sunnites de reprendre le contrôle de Beyrouth, – et de Gaza. Alors un accord avec les Jordaniens, l’Arabie saoudite et l’Egypte reprendrait sens. Voire avec la Syrie et les Russes.

 

Mais il faut pour cela plus qu’une victoire militaire. Il faut une politique, et un gouvernement. Et Israël n’en a pas.

 

Normalement cela rend la guerre impossible. Aujourd’hui, cela peut être une raison de déclencher les hostilités. Netanyahou, mis en accusation, est encore Premier ministre. S’il n’a pas le temps de suivre les opérations, empêtrés qu’il est dans la politicaillerie électorale et judiciaire, il peut jouer le tout pour le tout en risquant une guerre ouverte. Ce serait le moyen pour lui d’éviter la défaite. Comme toujours, les décisions stratégiques dépendent des situations locales : les gouvernements fragiles, en Iran, en Iran, en Syrie, en Israël, ont besoin d’une guerre.

 

Tout est prêt.

 

Le chef d’Etat major israélien devient donc l’homme le plus important du Moyen-Orient. Il s’appelle Aviv Kokhavi. Travailliste dans sa jeunesse, nommé par Netanyahou, successeur de Beny Gantz, et vegan. Son plan s’appelle Momentum, il a été approuvé, la Knesset a voté en urgence des crédits supplémentaires. Aviv Kokhavi a rencontré cette semaine le Chef d’Etat major des Armées Américaines, Mark Milley. C’est seulement la deuxième fois que le plus haut gradé américain se rend en Israël. La dernière fois, c’était le prédécesseur de Mac Kenzie, le général Votel, il y a sept mois. Il y a un mois, Kokhavi a reçu le chef de l’US Air Force. La Défense Intelligence Agencyvient de publier il y a quelques jours un rapport sur la force militaire iranienne et ses dangers, qui présente l’Iran comme la première puissance en termes de missiles balistiques du Moyen–Orient. Comme si les militaires américains voulaient légitimer un inévitable conflit. Tout est donc prêt.

 

Que peut-il se passer ? Le plan prévoit des frappes contre les sites iraniens, en Iran comme en Syrie, et des interventions contre le Hamas et le Hezbollah. Le but est de détruire définitivement les menaces qu’ils représentent, ce qui suppose d’entrer dans Gaza et au Liban pour détruire les réserves de roquette. Le but de Momentumest de frapper très fort pour éviter une prolongation du conflit : Plus le conflit sera long, plus les victimes seront nombreuses, plus le coût sera élevé.

 

Ce n’est pas la première fois qu’Israël laisse entendre qu’il va attaquer l’Iran. Ni la première fois qu’Israël lance des opérations militaires contre le Hezbollah, le Hamas et l’Iran. C’est la première fois que les Américains ont trop perdu de crédit pour empêcher les Israéliens d’agir. C’est aussi la première fois que le gouvernement israélien est si faible, le gouvernement iranien si contesté. Et la menace de construction d’une bombe si avancée.

 

Ceux qui sont pour la paix ? Les Européens sont hors jeu. Les Russes aussi : ils ont bombardé des milices pro-turques qui attaquaient leurs alliés syriens. Ils veulent surtout éviter de s’impliquer dans un tel conflit, car ils savent qu’ils ne pourraient qu’y perdre.

 

Provocations iraniennes et initiative israélienne, toutes les conditions sont réunies pour que la guerre d’Iran ait lieu.

 

Sauf que : Les Israéliens sont des légalistes. Il n’est pas sûr que Tsahal enclenche une opération sans gouvernement légitimé par les urnes. Et puis, l’effet de surprise est déjà inopérant. Enfin, comme le disait Chirac, « la guerre, c’est toujours un ultime recours, un constat d’échec, la pire des solutions ».  

 

Mais la guerre a déjà lieu tous les jours, en « basse intensité ». La question est de savoir si le déclenchement d’une guerre directe sur trois fronts simultanés serait une bonne ou une mauvaise nouvelle, pour Israël, le Moyen Orient, et accessoirement pour nous, Européens.

 

Or la réponse est, tristement : vraisemblablement. Les guerres qui durent sont les pires. Peut-être Israël pourrait-il vaincre l’Iran, le Hezbollah et le Hamas. Peut-être cela provoquerait-il une nouvelle donne au Moyen-Orient, au Liban, en Syrie, en Irak, en Jordanie, au Yémen, en Iran. Bien sûr, tout le monde dénoncera Israël et dira que la guerre est horrible. Mais Israël fera ce que les Américains, Européens, Egyptiens et Saoudiens ont été incapables de faire : détruire des organisations terroristes, empêcher l’Iran de nuire, notamment avec la « Bombe ».

 

Avec un programme atomique, une capacité balistique, des relais en Syrie, Yémen, Liban, Irak et Syrie, Gaza, Palestine, personne ne peut ignorer la menace des Ayatollahs.

 

Cela mérite qu’on s’interroge sur nos intérêts, nos responsabilités et notre propre engagement. Et si Israël était, dans la région, le meilleur allié possible ? On ne peut pas le dire. Pour une raison simple : il n’est pas sûr qu’Israël gagne. Il avait échoué face au Hezbollah, le renforçant par cet échec. Les dirigeants iraniens, comme ceux du Hamas ou du Hezbollah, ont prouvé qu’ils étaient prêts à sacrifier des milliers de vies pour rester au pouvoir et incarner la « Résistance  à l’Occident ». C’est ce piège que dénoncent les manifestants de Téhéran, de Bagdad et de Beyrouth.

 

De Ron Dermer, Ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis: « Si l’Iran ne quitte pas la Syrie, les chances d’une confrontation militaire augmenteront. Je ne parle pas d’année ou de mois, je vous parle de semaines. » L’Iran estime que rien ne lui fera quitter la Syrie. L’Iran encourage le Djihad islamique à tirer des roquettes. L’Iran est persuadé qu’une attaque d’Israël échouerait sinon militairement, en tout cas politiquement. Faut-il une guerre pour mettre fin à la guerre ? Ou ne serait-elle qu’un épisode dans les longs conflits du Moyen–Orient ?

 

Momentum, « c’est le moment », semble indiquer le nom du plan de l’Etat-major israélien. Message qui signifie qu’après il sera trop tard. Si c’est vrai, c’est grave. Si c’est vrai et qu’une attaque échoue, ce serait encore plus grave. Si c’est faux, une attaque réussie ou non n’aurait pas d’importance. Sauf pour ceux qui seront sous les bombes.

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