"La bobinette cherra"

"La bobinette cherra"

«  Tire la chevillette, la bobinette cherra » dit la grand-mère (le loup) au Petit Chaperon rouge. Donne des armes à l’Ukraine et la bombinette nucléaire explosera, dit le Kremlin à l’Occident. Lavrov agite le mot, Poutine le susurre, la télévision russe explique qu’en moins de 200 secondes Paris disparait. Et en cinq minutes, le monde ?

Avec l’annonce de Joe Biden -33 milliards de dollars de plus pour l’Ukraine, dont 20 milliards d’armes- l’aide occidentale a changé de dimension. L’Allemagne a annoncé 1 milliard, la France livre des canons Caesar, (les meilleurs du monde), Tchèques et Polonais se dépouillent de chars, et d’avions de l’ère soviétique pour les donner aux Ukrainiens. Cela ferait-il des Américains et des Européens des cobelligérants? 

En droit international, le pays qui fournit du matériel de guerre n’est pas cobelligérant. Selon la Charte des Nations-Unies, c’est même le devoir de tout pays d’aider le pays agressé. La Russie qui armait le Viêtnam n’était pas en guerre avec les Etats-Unis, pas plus que la Chine en Corée. Les États-Unis et les Européens disent à la Russie : « Nous ferons tout pour que vous perdiez. Nous ne franchirons pas certaines limites, ne les franchissez pas non plus. »

« Attention, cela finira mal : j’ai des bombes nucléaires de tout calibre. » 

Mais que vaut le droit ? N’a-t-il pas été violé plusieurs fois, parfois tous les jours, depuis le début de cette « opération spéciale » ? Ce qui compte, c’est l’interprétation de Poutine. Il répond : « Attention, vous passez les limites, cela finira mal : j’ai des bombes nucléaires de tout calibre. » 

Pourquoi le dire, puisque personne ne l’ignore ? Pour faire peur à l’opinion publique occidentale. Même tactique que les bombardements en Ukraine : terroriser  les populations. Et diffuser ce message : « je ne peux pas perdre, je suis malade, je suis prêt à tout. »

Peut-on le croire, faut-il le croire ? Obligé. Pour Poutine, rien ne compte plus que Poutine, qu’il assimile, à la Russie éternelle. Ni la sainte Russie, ni Poutine ne peuvent être humiliés. Retenez-moi ou je fais un malheur : Prendre au sérieux les menaces de Poutine exige de tout faire pour, en effet, le retenir.

Depuis 60 ans, la dissuasion nucléaire a parfaitement fonctionné. Inutile de collectionner missiles et ogives comme le font Russes et Américains, l’essentiel est d’en avoir quelques-uns, et de savoir où les placer. Le but est de ne pas avoir à s’en servir.

La doctrine de terreur a glissé de l’arme atomique aux armes du champ de bataille.  

La doctrine de la « Destruction Mutuelle Assurée », Mad en anglais, suppose une capacité de riposte en deuxième voire troisième frappe. Un pays attaqué doit pouvoir riposter, d’où la nécessité de tant d’ogives : qu’il en reste suffisamment pour que l’agresseur sache qu’il sera lui aussi pulvérisé. Le seul moyen de l’empêcher d’agir est la certitude de la riposte. C’est pourquoi les objectifs des bombes nucléaires étaient les villes : on vise la destruction maximale. 

Curieusement, cette doctrine de terreur a glissé de l’arme atomique aux armes du champ de bataille : détruire les villes, terroriser les populations serait le nouvel art de la guerre. Inversement, les doctrines nucléaires deviendraient pratiques : et si, contrairement à la dissuasion, qui promet l’anéantissement, on utilisait des armes nucléaires « tactiques », non contre les villes mais contre les armées ? Faire de la bombinette, elle aussi, une arme du champ de bataille. De petites bombes, de quoi faire réfléchir.

Détruire une ville après un mois de  bombardement ou par une seule bombe, quelle différence ?  

La France a renoncé à l’arme nucléaire « tactique » il y a longtemps. La bombe, c’est tout ou rien. Les Russes peuvent penser différemment. Détruire une ville après un mois de  bombardements ou par une seule bombe, quelle différence ? N’est-ce pas ainsi qu’ont agi les Américains à Hiroshima ? Cela ne permet-il pas de raccourcir la guerre, l’horrible guerre ? Une bombinette humanitaire en somme. Que peut supporter un pays qui honorera le 9 mai 27 millions de morts lors de la dernière guerre mondiale ?

Marioupol – 27 avril 2022 ©AFP

Comment l’arrêter ? La solution est la paix. Il y en a trois possibles.

Et si on visait non des villes, mais un objectif militaire ? Bombinette légère, calibrée : une ville d’Ukraine qui agace, un front tenu par des armées retranchées dans le Donbass ? Comme il pourrait être gênant de nucléariser ceux que l’on vient libérer, les frères ukrainiens, pourquoi ne pas montrer aux Occidentaux la précision des armes russes ? Pour l’exemple. Viser Paris ? Non. Les Français ont aussi des bombes. Ramstein, en Allemagne, où transitent les armes américaines, où quarante pays se sont réunis pour sceller leurs accords anti-russes ? Krakovets, à la frontière polonaise ? Izmaïl, à la frontière roumaine, où transite l’aide militaire ? Qui peut croire que les Etats-Unis répliqueraient pour une bombinette? Tel peut être, avec mille variations, le raisonnement d’un homme battu qui se veut fort et malin. 

Comment l’arrêter ? La solution est la paix. Il y en a trois possibles. Celle d’une victoire russe, celle d’une victoire ukrainienne, celle du statu quo : le Donbass, avec la Crimée, à la Russie, et on en reste là. Mais les Ukrainiens n’en veulent plus : les crimes de guerre et leurs victoires les ont raidis. Zelensky ne peut même plus le proposer.

Pourquoi ne pas livrer les Ukrainiens ?  Laisser le loup manger à sa faim.  

La seule solution pour arriver à la paix serait donc de faire ce que veut Poutine : cesser d’aider l’Ukraine. C’est ce que dit Lavrov : les Occidentaux prolongent la guerre en livrant des armes. C’est vrai : pourquoi ne pas livrer les Ukrainiens ?  Laisser le loup manger à sa faim. 

Problème : le loup deviendra-t-il agneau ? Une fois que l’Occident aura cédé à la menace, à quelle menace ne cédera-t-il pas ? Pour les Etats baltes, la Finlande, la Syrie, le Maroc, le Liban, la Libye, l’Egypte, la Moldavie…

Celui qui cède au chantage atomique rend l’arme nucléaire efficace, ce qu’elle ne doit pas être. 

Céder à la menace nucléaire est un accélérateur de la prolifération. Tout pays voudra sa bombe. L’Ukraine ne regrette-elle pas d’y avoir renoncé? N’est-ce pas le but de l’Iran, avec ou sans traité? A sa suite, l’Arabie saoudite ne le fera-t-elle pas ? N’importe quel dictateur avec la puissance nucléaire, sera le maitre chanteur de toute démocratie. 

Celui qui cède au chantage atomique rend l’arme nucléaire efficace, ce qu’elle ne doit pas être, sinon contre l’usage de l’arme nucléaire. Il est donc impossible de céder à la menace, puisqu’il faut démontrer que la possession de l’arme nucléaire ne sert qu’en défense.

Rendre la guerre atomique possible est inconcevable.  

Prendre Poutine au sérieux revient donc à faire passer le message exactement inverse : tout emploi d’une bombe atomique, même tactique, même limitée, entrainera une réponse atomique. C’est le principe de la dissuasion. Rendre la guerre atomique possible est inconcevable.  Hors de ce principe, l’enfer.

Que Poutine comprenne que plus il tarde à traiter, moins bien il sortira de cette guerre.

A cette menace, Biden a donc répondu  par un surcroit de livraisons d’armes. Les avions livrés permettront aux Ukrainiens, peu à peu, de retrouver la maîtrise du ciel. Les commandos ukrainiens multiplieront les missions en Russie. La flotte russe sera de plus en plus menacée. Montrer une détermination croissante, ne pas laisser l’ombre d’un doute sur le résultat final. 

Que Poutine comprenne que plus il tarde à traiter, moins bien il sortira de cette guerre. Faire la paix, vite, c’est montrer que le temps joue contre le Kremlin. Qu’il a intérêt à traiter le plus tôt possible. La Chine ne l’aidera pas, sinon par des discours. Personne ne l’aidera. Les Occidentaux ne sont pas en état de belligérance, mais ils sont dans la guerre froide. Faire savoir aux tièdes que chacun choisisse son camp.

Les Etats-Unis veulent profiter de cet échec pour éliminer définitivement la Russie du jeu mondial.

L’issue ne fait aucun doute : la Russie est descendue, comme puissance économique, derrière l’Espagne (1530 milliards de dollars). Selon les Britanniques, près d’un tiers des soldats du corps d’intervention est hors de combat. Arrêter Poutine, c’est lui infliger des pertes de plus en plus lourdes, lui montrer que personne ne pliera, que les Etats-Unis veulent profiter de son échec pour éliminer définitivement la Russie du jeu mondial. Eliminer un allié de la Chine, belle leçon au reste du monde.

La menace russe écartée, l’Europe sera plus libre d’être elle-même. Sous pression, l’Europe est obligée d’évoluer.

L’Europe, forcément, suit. La guerre est chez elle, elle en paie déjà les conséquences. En tirera-t-elle les bénéfices ? Sa cohésion se renforce. Ce peut être l’occasion de construire son autonomie énergétique, économique, et même politique. La menace russe écartée, l’Europe sera plus libre d’être elle-même. Ne pas rester forcément sous l’autorité américaine. Dans les hésitations allemandes, pourquoi ne pas voir, aussi, un prurit d’émancipation qui reviendra ? Sous pression, l’Europe est obligée d’évoluer. La demande d’adhésion de l’Ukraine, qu’elle ne peut ni rejeter, ni accepter en l’état, l’y oblige. 

D’ici là, gagner la guerre. Avec toute la détermination que cela suppose. Une défaite, un renoncement, serait revenir à la double tutelle, russe et américaine, replonger le continent, pour longtemps, dans une guerre froide de long terme.

Laurent Dominati
Laurent Dominati

Laurent Dominati

a. Ambassadeur de France

a. Député de Paris

Auteur

  • Ancien secrétaire général de Démocratie Libérale, il est ensuite ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010 et ambassadeur, représentant permanent de la France auprès du Conseil de l’Europe à Strasbourg de 2010 à 2013. Aujourd'hui, il dirige le média Lesfrancais.press .

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