La bataille des émissions de CO2

La bataille des émissions de CO2

mai 14, 2019 0 Par Philippe Crevel

Depuis 1750, notre développement repose en grande partie sur les énergies fossiles, charbon puis pétrole. Il y a une corrélation entre la croissance et la consommation énergétique. Cette dernière rend possible la réalisation de gains de productivité tant dans l’agriculture que dans l’industrie.

Le problème des énergies dites fossiles est que leur combustion provoque l’émission de dioxyde de carbone (CO2). Ce gaz à effet de serre s’accumule dans l’atmosphère et a un cycle de vie assez long. La concentration de CO2 est restée stable pendant près de 10 000 ans avant de connaître une augmentation dès le début de la révolution industrielle. Elle est ainsi passée de 280 parts par million (ppm) au début du XIXe siècle à 410 ppm en 2018. L’augmentation qui était de 0,5 ppm durant l’entre-deux guerres atteint désormais 2 ppm par an. Avant la révolution industrielle, la photosynthèse et les océans arrivaient à absorber le CO2 émis. Depuis, le déséquilibre ne cesse de s’accroître avec des effets cumulatifs. La température de la planète a augmenté d’un degré depuis 1750. Elle pourrait s’accroître de deux à cinq degrés d’ici la fin du siècle.

Pour limiter l’augmentation à deux degrés, la concentration de CO2 ne devrait pas dépasser 450/480 ppm contre 410 aujourd’hui. Au rythme de progression actuelle, le seuil sera atteint d’ici le milieu du siècle.

Accords de Paris irréalistes

Dans les années 1970 voire 1990, certains comptaient avec la pénurie de pétrole pour amener une transition énergétique. Or, il apparaît de plus en plus clairement que la planète regorge de pétrole pour de nombreuses décennies. La décision de décarbonerla production énergétique devra donc être une décision collective. Elle ne nous sera pas imposée par l’absence d’énergie fossile.

L’Accord de Paris prévoit de stabiliser les émissions des gaz à effet de serre puis de les diminuer afin de pouvoir cantonner la hausse de la température à deux degrés. Même si aucun engagement formel n’a été pris, l’objectif retenu à Paris était de baisser les émissions mondiales de gaz à effet de serre de 40% à 70% d’ici à 2050 (par rapport au niveau de 2010).

Quatre ans après son adoption, nul ne croit ce schéma réalisable. Le retrait des États-Unis, redevenus le premier pays producteur de pétrole, symbolise la difficulté pour la communauté internationale d’organiser une mutation économique de grande ampleur. De 1973 à 2012, la consommation mondiale d’énergie primaire a doublé. D’ici 2050, compte tenu de l’harmonisation des comportements de consommation, un nouveau doublement est attendu.

L’Europe bon élève

Si les émissions de CO2 ont atteint en 2018 un niveau sans précédent dans le monde, elles ont diminué en Europe. Selon Eurostat, les émissions de CO2 provenant de la combustion de combustibles fossiles ont diminué de 2,6% dans l’Union européenne en 2018 par rapport à l’année précédente. Les baisses les plus élevées ont été relevées au Portugal (-9,0%), en Bulgarie (-8,1%) et en Irlande (-6,8%). Les émissions actuelles sont plus de 20% au-dessous des niveaux de 1990. Cette baisse est imputable au recours croissant aux énergies renouvelables dans la production d’électricité en Europe, le charbon et le gaz étant en déclin. Du fait de la désindustrialisation, les transports sont la première source d’émission.

La France, un premier de la classe…

La France est responsable de 10% des émissions de CO2 de l’Union européenne, à égalité avec l’Italie et la Pologne, proche du Royaume-Uni (11,4%). Le premier pays émetteur est, de loin, l’Allemagne (22,5%) en raison de la force de son industrie et d’une production d’électricité en partie réalisée grâce au charbon. Selon l’indice de la performance environnementale de l’université américaine de Yale, la France arrive en deuxième position sur 180 États derrière la Suisse. Elle devance le Royaume-Uni (6e), l’Allemagne (13e), l’Italie (16e), le Japon (20e) et les États-Unis (27e). La Chine est 120e et l’Inde 177e.

La France émet un peu moins d’un demi-milliard de tonnes de CO2 chaque année, soit le centième des émissions mondiales. La quantité qu’elle a émise a baissé d’un tiers depuis quarante ans, davantage que pour l’Union européenne (un quart), tandis qu’elle augmentait de 10% aux États-Unis et de 600% en Chine (chiffres du Global Carbon Project, 1979 à 2017).

La France a respecté sa première cible du protocole de Kyoto, concernant la maîtrise des émissions de gaz à effet de serre entre 1990 et 2008-2012. Selon les calculs de la Banque mondiale, elle émet 114 grammes de CO2 par dollar de PIB (chiffres 2014, à taux de change assurant la parité de pouvoir d’achat). Elle n’est devancée au sein de l’OCDE que par la Suède (96 grammes). Le Royaume-Uni est à 160 grammes, l’Allemagne à 189, les États-Unis à 301.

… grâce au nucléaire

La France figure parmi les bons élèves de l’Union européenne en raison du choix opéré dans les années 1970 de privilégier le nucléaire pour la production d’énergie électrique. Plus de 72% de son électricité est d’origine nucléaire. Si la France ne disposait pas de centrales nucléaires, les émissions seraient supérieures de plus de 33%. Le bon bilan carbone s’explique également par le recul important de l’industrie qui ne représente plus que 11% de la valeur ajoutée contre 23% en Allemagne. En prenant en compte non pas la production mais la consommation, l’empreinte carbone de la France est moins flamboyante. Les émissions de gaz à effet de serre en équivalent CO2 passent de 7 tonnes par habitant à 12 tonnes.

Surmonter le catastrophisme

Face aux risques environnementaux, la tendance en France ou en Europe est au catastrophisme. Des experts et des représentants politiques en appellent à la décroissance, à la fin du transport aérien, etc. Ces thèses sont reprises autant par les déclinistes que par les anticapitalistes. L’économie libérale est accusée d’avoir engendré un système mortifère pour la planète et pour l’Homme. La recherche du profit aurait abouti à la non pris en compte des externalités du système productif. Comme le prouve la déforestation de l’Île de Pâques, les êtres humains n’ont pas attendu le capitalisme pour avoir des comportements irrationnels en ce qui concerne l’environnement. Ce qui n’excuse rien mais, rapporté à l’histoire, doit conduire à relativiser certaines affirmations. Dans le discours actuel, un élément clef de l’économie contemporaine est négligé : le progrès. Ce dernier a mauvaise presse car il est accusé tout à la fois de générer de la pollution, des maladies, de réduire la biodiversité, etc.

Pour autant, c’est ce progrès qui a permis de tripler ou presque l’espérance de vie, d’améliorer nos conditions de vie, de supprimer les famines et de réduire l’impact de nombreuses maladies.

La transition énergétique ne pourra se réaliser qu’à la condition de ne pas anéantir la croissance et de tirer parti du progrès technique.

Pourquoi les énergies carbonées sont-elles bonnes pour l’économie mondiale? Pourquoi le pétrole est aujourd’hui incontournable? Il est relativement facile à produire, à transporter et son pouvoir énergétique est élevé. Le charbon est un d’un usage moins facile et son efficience est moindre mais il est moins cher et est présent en grande quantité sur toute la planète. Ces raisons expliquent pourquoi il est la première matière énergétique utilisée pour produire de l’électricité.

Par ailleurs, si aujourd’hui, les énergies dites renouvelables ont le vent en poupe, leur coût tant économique qu’environnemental laisse parfois à désirer. Si la substitution d’énergies dites propres à celles qualifiées de carbonées est positive sur le papier, il peut en être, en effet, autrement dans les faits. Ainsi, l’International Ressource Panel (groupe d’experts mis en place par l’ONU en 2007 afin de surveiller et d’étudier les ressources planétaires) a mesuré les besoins en acier et en métaux rares nécessaires pour la production d’un kilowatt heure d’électricité.

L’avantage du gaz naturel

Selon cette étude, la production d’électricité à partir d’énergies renouvelables consomme de deux à six fois plus de matières que celle réalisée de manière conventionnelle. L’éolien et le solaire concentré sont les moins rentables. L’énergie la moins consommatrice de matière est le gaz naturel. L’exploitation des énergies renouvelables nécessite le recours à du cuivre, de l’argent, de l’aluminium, du zinc, du platine, du neodymium, de l’indium dont l’extraction ou la production exige de grandes quantités d’énergie. Par ailleurs, au rythme actuel de consommation, les stocks de métaux rares pourraient être épuisés pour un certain nombre d’entre eux d’ici le milieu du siècle. Ainsi, les réserves d’indium, minerai utilisé dans les panneaux photovoltaïques, auront disparu en 2040. Il est possible de favoriser le recyclage de ces minerais mais pour le moment l’industrie éprouve quelques difficultés à trouver les solutions techniques. Les batteries utilisées par les voitures électriques sont actuellement difficiles à retraiter.

Rendement énergétique

Le retour sur investissement en énergie est le ratio de la quantité d’énergie extraite ou produite sur l’énergie nécessaire pour l’obtenir. Doit être intégrée l’éventuelle déperdition au moment de la production, du transport ou de l’utilisation. Le pétrole et le gaz bénéficient de retour sur investissement élevé. Pour le pétrole, ce ratio a longtemps été de 15 pour 1. Le coût d’exploitation des nouveaux gisements étant en hausse, il est tombé à 10 pour 1. Le retour sur investissement du gaz naturel est de 20 mais il tend également à diminuer. Cette énergie est pénalisée par le coût des transports.

L’énergie nucléaire a longtemps été jugée très efficiente mais son rendement tend à décroître avec la multiplication des normes de sécurité. Les énergies renouvelables ont, de leur côté, des ratios variables. La plus performante reste de loin l’hydraulique sous réserve de la taille de l’équipement et de la régularité de l’alimentation. Le ratio peut atteindre 30. L’éolien ou le solaire ont des ratios faibles se situant entre 1 à 5. Leur pouvoir énergétique reste faible. Les équipements à réaliser nécessitent en amont une forte consommation en énergie et en matières premières. Elles souffrent par ailleurs de problèmes de stockage.

Transfert de pollution vers les pays émergents

En l’état actuel des techniques, le recours croissant aux énergies renouvelables n’aboutit qu’à déplacer la pollution. Les pays avancés transfèrent sur les pays émergents une partie des émissions de CO2 dont ils étaient à l’origine. Sans un réel saut technologique, le mix énergétique restera dominé par des combustibles fossiles dans les prochaines années. Sans le développement de l’énergie nucléaire, une réelle réduction des émissions de gaz à effet de serre est pour le moment hypothétique, sauf à revoir de fond en comble le paradigme de croissance économique. Selon le spécialiste du climat, Jean-Marc Jancovici, en l’absence d’énergies fossiles, notre production serait le centième de ce qu’elle est aujourd’hui.

L’éternel débat sur la tarification du carbone

Les taxes « carbone » ont été, en France, à l’origine du mouvement des « gilets jaunes ». Aux États-Unis, Donald Trump a également fait campagne en 2016 en mettant en avant son refus de l’Accord de Paris et des taxes sur l’énergie. Pour autant, l’instauration d’une taxe sur les activités polluantes et donc sur les émissions de CO2 est le seul moyen pour réduire les externalités négatives. Les coûts de ces nuisances ne sont pas intégrés au prix de vente. Il n’y a donc pas de mécanisme de sanction du marché. En instituant une taxe qui compense le prix des nuisances, les consommateurs sont amenés soit à renoncer à leurs achats, soit à participer financièrement à la remise en état de l’environnement ou aux dépenses de santé.

Que ce soit en France ou dans une grande majorité de pays, si les citoyens veulent que les pouvoirs publics agissent en faveur de l’environnement, les consommateurs ne veulent pas en supporter le prix.

Selon l’étude de l’organisation indépendante « Chemical Information Service », cité par le quotidien « les Echos » du 10 mai 2019, le prix du carbone n’aurait joué aucun rôle dans la baisse des émissions de CO2 en Europe. La réduction des permis de polluer dans les prochaines années devrait contribuer à une hausse du prix de la tonne de carbone. Il pourrait atteindre 40 euros en 2023. Malgré tout, pour certains experts, en-dessous de 50 euros, l’impact est insuffisant.

L’ajout d’un prix du carbone émis vise essentiellement à changer les comportements et à faire payer les externalités négatives. Il peut évidemment servir à financer les dépenses de recherche et permettre la transformation du parc de centrales électriques.

La lutte contre le réchauffement climatique devrait donner lieu, à l’échelle internationale, à l’engagement de vastes programmes de recherche rassemblant les pays émergents et les pays occidentaux. Ces programmes devraient se concentrer sur quelques axes précis : la fusion nucléaire, le solaire, le stockage de l’énergie électrique, l’hydrogène et le stockage du CO2.

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