Génies américains

Génies américains

10 février 2020 Non Par Laurent Dominati

De la démocratie en Amérique est une série permanente. Tocqueville en fit une référence, la télé des séries remarquables, de West Wings à House of Cards. Philosophes et scénaristes sont toujours dépassés. Trump est génial, puisqu’il le dit, et ses adversaires démocrates sont frappés de sa folie twitterienne. Depuis six mois l’Iowa ouvrait le bal des prétendants. Le vainqueur en fut, Mayor Pete, un inconnu au nom imprononçable, dont le titre de gloire, outre le fait d’être maire, est de s’être marié avec un homme. Jusqu’où iront les blagues homophobes dans un duel avec Trump ? Dire que Buttigiegserait le premier chef d’Etat officiellement homo ne serait pas tout à fait vrai, l’officialité étant une notion assez récente. Le  Kaiser Guillaume II, celui de la Première guerre mondiale, tout comme son cousin Louis II, qu’il évinça, était réputé homosexuel, comme si le mot, créé en Allemagne à cette époque, avait été inventé pour lui. Auparavant, pour les Rois de France ou d’Angleterre, on n’employait pas ces termes. Ni pour César, qui était selon Suétone « l’homme de toutes les femmes et la femme de tous les maris ». Les révolutions sexuelles ont toute leur place en histoire. D’ailleurs, la convulsion du monde arabe n’en est elle pas un signe ?

Le premier gay ou dernier des mohicans

Peter Buttigieg a capté les voix démocrates modérés qui étaient promises à Joe Biden, un jeune homme de 77 ans à la carrière impressionnante, mais un gamin par rapport à son rival Bernie Sanders, 78 ans. Celui qui fit chuter Hillary Clinton –et prépara la victoire de Trump - est aussi le seul socialiste d’Amérique. Il en est resté un, les Américains l’ont donc sorti de sa réserve, comme le dernier des Mohicans, pour l’acclamer roi. Un indien, un indien ! Il en reste un ! Et les enfants font la ronde en criant des hourras. Car Sanders est un travailliste anglais de l’ancienne école, il n’a rien d’un démocrate américain.

Déjà le monde fut surpris par l’élection de Trump ; grâce aux génies américains, l’année électorale qui vient risque de surprendre plus encore que le Brexit. Serait-ce que la politique se transforme en cirque ?

Certainement pas. En tout cas pas aux Etats-Unis. Pendant que les Démocrates jouent aux quatre coins en Iowa, Trump prépare sa campagne dans l’ombre. Ayant appris des méthodes cyberiennes de Poutine, il aurait, dans un QG de Virginie, surnommé « l’étoile de la mort », concentré de grandes intelligences algorithmiques et des millions de dollars pour préparer des offensives de fake news, des bombardements de propagande sur des fichiers clés. Dans la bataille politique, la première victime, c’est la vérité. La première ressource, l’argent. Peter Buttigieg est pris au sérieux car il a levé des millions de dollars.

Ne nous moquons pas des Américains

Ne nous moquons pas des Américains. En France,les batailles font rage. Mais comme chez nous la démocratie est apaisée (ce n’est pas en France qu’on verrait des manifestations pendant des mois, des violences, des grèves sans fin, des policiers dans les écoles et des dirigeantsdécapités en effigie), le débat est de haute volée. En témoigne la campagne à Paris où l’on côtoie sur les marchés un médaillé Fields (la plus haute distinction internationale en mathématiques). Les programmes sont des défis intellectuels : l’un veut déplacer la gare du nord, l’autre la gare de l’est. L’un veut cent mille arbres, l’autre 170.000. Et les transports ? Gratuits. Et le logement ?100.000 de prime à qui veut en acheter un. Enfin les promoteurs seront contents ! Voilà de quoi ringardiser les populistes. Comme Paris a doublé sa dette en quelques années, elle atteint six milliards, pourquoi se gêner ? Quel est ce miracle qui transforme un génie en camelot ?

Bref, la démocratie est un art difficile, surtout pour le citoyen. Parfois la lassitude pourrait gagner. Est-ce mauvais signe ?

Au contraire. Que les Etats-Unis puissent plastronner avec un Trump et chercher à lui opposer un inconnu comme Mayor Pete, ou demain un autre milliardaire comme Blooberg- prouve simplement que le pays va bien. Il n’a pas besoin d’homme d’Etat. Tant pis pour ceux qui dépendent de l’Amérique. Qu’en France on puisse s’en remettre à des dirigeants souvent rattrapéspar leur amateurisme, au niveau local ou international, montre aussi que le danger n’est pas bien grand.

Où l’enthousiasme n’est pas, la déception amoins de place pour grandir.

Il faut tout de même faire attention : Les dangers sont là, on peut presque dire que la succession de crises à venir est la seule certitude. Celle aussi d’avoir les moyens de les surmonter. Ne céder ni au pessimisme, ni au je-m’en-foutisme. Faire comme souvent, le moins mauvais choix possible, qui est parfois le choix du moins mauvais. En se rappelant que là où l’enthousiasme n’est pas, la déception a moins de place pour grandir.

Plus de lecteurs que d’électeurs

Les élections américaines sont mondiales. Ellesnous intéressent tous. Mais nous avons le nôtres : les consulaires. Les dernières élections consulaires ont connu un taux de participation de 7.5%. Les législatives 19%. Moins de votants (200.000) que de lecteurs de lesfrancais.Press.(Vous êtes 300.000) Puissent nos informations et nos provocations inciter à la défense et illustration de la démocratie par le vote, plutôtque la râlerie. Le plus grand danger pour la démocratie, ce ne sont pas les mauvais dirigeants (y en eut-il jamais de bons ?) ni les populistes, ni les dictateurs, ni les démagogues,ni les idéologues, ni même les fascistes, les communistes, les multinationalesou les islamistes et terroristes. Le plus grand danger, c’est l’indifférence. C’est pourquoi il faut saluer les génies américains : on ne peut pas êtreindifférent à des scénarios surprises. Mais ce n’est pas une série télé. Après, c’est la vraie vie. Avec des guerres, des épidémies, des emplois et des enfants à l’école. Ou pas.