Des drapeaux “en berne” sur nos lycées et nos consulats français à l’étranger ? - François Ralle Andreoli

Que fera-t-on dans nos lycées français de l’étranger avec la proposition d’amendement Ciotti de mettre un drapeau français et européen dans toutes les salles de classes, si elle est définitivement adoptée ?

Les drapeaux sont d'ores et déjà présents dans nos établissements français à l’étranger. Celui de la France, celui de l’Union Européenne bien entendu et celui de notre pays d’accueil, aux côtés le plus souvent de notre devise : “Liberté, Égalité, Fraternité”. A l’étranger, ce drapeau compte d’autant plus pour nous que nous sommes loin de la France. Comme conseiller consulaire, l’échelon de la représentation locale des Français hors de France, je le sais bien car nous en cherchons souvent pour nos associations ou nos partenaires et ils coûtent très chers… Nous avons d’ailleurs parfois du mal à ce que la France en fournisse à nos associations d’anciens combattants de l’étranger.Depuis 2014, le musée militaire de Santa Cruz de Tenerife demande un drapeau français pour célébrer le soutien des marins français de la corvette La Mutine à la victoire des Espagnols sur l’amiral Nelson, en 1797. On l’attend encore.

Les symboles de la patrie ne font sens que si la France s’en donne les moyens et si la République demeure une référence concrète y compris pour les Français qui vivent hors de nos frontières. Or, depuis 15 ans, on n’a cessé de démanteler cette présence hors de France en y sacrifiant d’ailleurs de nombreux symboles, comme lors des cessions de patrimoine immobilier diplomatique dans le monde, pour des économies de bout de chandelle. Dans un des plus grands établissements de la France à l’étranger, le Lycée français de Madrid, le plan d’économie 2017 a imposé de réduire drastiquement de plus de 30% les crédits pédagogiques. On est loin de pouvoir se permettre un investissement massif dans des centaines de symboles nationaux.

C'est bien la question de ce que la France pense de sa place dans le monde et du rôle qu’elle peut y tenir qui se joue dans le démantèlement de ses réseaux consulaires, scolaires et culturels à l'étranger.

L’Enseignement français à l’étranger, un navire que l’on laisse sciemment dériver

 Le retrait de l’État comme source principale des difficultés du réseau d’enseignement français à l’étranger n’est pas nouveau. Il a d’ailleurs déjà eu des effets très durs par le passé quand il s’est combiné à des situations de crises économiques locales difficiles comme les ont connues l’Europe du Sud, l’Afrique du Nord ou l’Amérique latine. Il s’est ainsi produit une double cisaille pour les familles qui scolarisent leurs enfants dans les établissements qui bénéficient d’un soutien del’AEFE, en gestion directe ou conventionnés. Il y a eu à la fois une augmentation importante des frais de scolarité assumés par les parents (en raison de la suppression des postes de fonctionnaires co-financés, administratifs ou professeurs), au même moment où la réforme du barème des bourses 2013, censées accompagner les familles, a en réalité mis en oeuvre une forte baisse des quantités allouées. Les retraits d’enfants français du système scolaire de l’AEFE se sont logiquement multipliés depuis et ne concernent plus uniquement les familles boursières.

En observant les chiffres depuis quelques années pour ce même lycée, on voit très nettement que la hausse de la scolarité est très nettement supérieure à l’inflation du pays. Parallèlement et paradoxalement, la dotation d’aide aux familles boursières n’aa cessé de baisser. Sur un gros poste comme le mien nous voyons bien en commission de bourses que les enveloppes sontextrêmement serrées. Certes, les années de crises sont passées et les familles françaises vont mieux, cela peut être une des explications de la baisse des dossiers. Mais ce sont surtout beaucoup de familles qui ont quitté nos établissements. Comment expliquer que la France aide en valeur absolue chaque fois moins alors que la scolarité s’envole ? Pourtant, en 2017/2018 ce sont 11 millions d’euros du budget des bourses qui n’ont pas été mis en oeuvre et en 2018/19 le gouvernement a baissé dores et déjà de 5 millions l’enveloppe de la dotation des bourses.

Évolution des frais de scolarité et de l’aide aux familles boursières pour le Lycée de Madrid - Conde de Orgaz

 

Hausse des frais de scolarité

en %

Inflation année civile en % 

(indice IPC)

Nombre de dossiers de bourses (source établissement)

Aide aux familles boursières aidées par la France (source établissement)

2011-12

5

2,4

274 (hors PEC Sarkozy)

1117228 € +

(785035 € PEC)

2012-13

3

1,42

331

1313292 €

2013-14

3

-0,15

276

1063918 €

2014-15

3

-0,5

277

947105 €

2015-16

2,5

-0,2

 

 

2016-17

1,5

1,96

 

 

2017-18

4

1,67

185

723827 €

2018-19

3,8

 

 

 

 

L’avenir de la scolarisation des enfants français à l’étranger repose avant tout sur les moyens d’accompagnement des familles et d’un réseau scolaire qui fait l’envie de nombreux pays et est au coeur de notre diplomatie d’influence. Certes, à l’étranger, l’État ne peut pas tout. Beaucoup d’établissements ont d’ailleurs modernisé leur gestion et fait d’importantes économies sur leurs coûts fixes, souvent en réduisant les factures énergétiques comme c’est le cas de plusieurs écoles de ma circonscription. Mais ce retrait de l’accompagnement public accéléré, déstabilise notre réseau et l’ensemble des acteurs éducatifs, il suffit pour s’en rendre compte d’écouter les parents et les collectifs qui se sont créés comme le dynamique “Avenir des lycées français du monde en danger”.

La majorité du président Macron, forte de très bons résultats à l’étranger, avait fait du thème scolaire une priorité des campagnes électorales présidentielles et législatives. Mais elle n’a pour le moment qu’accéléré ce mouvement d’abandon dans des proportions cette fois-ci sans précédent. Pour financer les cadeaux fiscaux aux plus fortunés en France (PFU, ISF, Exit tax, CICE), fallait-il trouver ce type de compensations y compris en fragilisant un réseau scolaire prestigieux mais déjà en difficulté ? Dès son arrivée à la présidence, la somme économisée sur le budget de l’AEFE dont les effets se font encore ressentir aujourd’hui, s’est élevée à plus de 33 millions d’euros (auxquels s’ajoutent 14 millions d’euros du budget de la sécurité que le gouvernement Hollande avait promis d’allouer en plus et qui a finalement été maintenu dans la dotation globale).

Les effets sur la hausse de la scolarité ont été immédiats dans de nombreux établissements. Le coup de butoir principal reste toutefois localement les suppressions massives de postes d’enseignants et de personnels administratifs ou de direction, co-financés par l’État, et qui doivent donc désormais être pris en charge intégralement par les familles. Le Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères a prévu de rendre 512 postes d’enseignants dans le monde, une saignée inédite. Concentrées l’année dernière principalement sur les grands établissements avec les effets que l’on sait, ces suppressions massives touchent désormais aussi les établissements petits et moyens conventionnés avec l’État français, dont l’équilibre financier et l’image sont plus fragiles. J’ai assisté récemment à un conseil d’établissement au Lycée français Molière du réseau de la Mission Laïque Française dans la périphérie de la capitale espagnole qui perd 2 postes sur 5 de titulaires dans le primaire. L’émotion partagée par l’ensemble des acteurs de la communauté scolaire était vive. Les parents qui ont confié leurs enfants à ce système qui leur garantissait une présence importante de titulaires et une maitrise des prix estiment qu’il y a une rupture forte du contrat initial. On s’inquiète en particulier de la capacité d’attraction de fonctionnaires français employés sous des statuts de droit local. S’ils étaient nombreux jusqu’alors à accepter d’interrompre leur carrière dans l’attente qu’un poste se libère, désormais, la suppression systématique de tout poste de titulaire résident vacant risque de changer profondément les stratégies d’expatriation. Et nous parlons de l’Espagne, un pays attractif. Qu’en sera-t-il pour des établissements dans des pays plus difficiles où l’insécurité est importante ? On peut s’inquiéter de ne trouver aucune réponse sur ces questions dans le rapport Cazebonne. Ce rapport qui a le mérite de diagnostiquer et d’attirer l’attention sur de nombreux problèmes de notre réseau, n'est pas très clair dans le passage consacré à l’avenir des enseignants titulaires à l’étranger. Nous défendons ici depuis longtemps la création d’un système proche de celui que la France finance en Andorre qui est rattaché directement à l’éducation nationale et qui scolarise un tiers des élèves andorrans et pourtant ne connait pas les secousses du réseau AEFE:

Il est vrai que le retrait de l’État touche principalement les établissements conventionnés ou en gestion directe et impacte moins les établissements homologués ou “partenaires” qui évoluent dans une logique strictement privée ou presque (les parents français y bénéficient toutefois des bourses). Certains prétendent et c’est une des lignes en filigrane du rapport Cazebonne, que la généralisation de ces établissements homologués, c’est à dire l’accélération de la privatisation du réseau peut être une solution. En Espagne, ces établissements privés que la France a parfois abandonnés dans les années 2000, par vagues de déconventionnements et que l’on nous présente comme des modèles à suivre sont dynamiques et appréciés. Mais, ils se trouvent dans des situations très diverses et beaucoup d’entre eux connaissent d’importantes difficultés. La hausse des frais de scolarité y est souvent très forte comme le montre le graphique (ci à gauche) réalisé par le conseiller consulaire Philippe Ogonowski, pour les établissements de la circonscription consulaire de Barcelone. On peut y constater que le seul lycée en gestion directe LF Bcn, à Barcelone, est celui où la hausse des prix est la plus contrôlée et que dans l’ensemble du réseau les frais augmentent quasiment partout au-dessus de l’inflation (courbe rouge de l’IPC, Indice des Prix à la consommation).

Sans décision politique qui revienne sur cette dérive d’un réseau sous-financé et sous accompagné (en termes de bourses et de postes d’enseignants et d’administratifs), il est à craindre que la crise ne se prolonge et que l’objectif de doubler les élèves de ce réseau affichée par le président ne reste qu’un leurre.

Un réseau consulaire menacé

 La question des établissements scolaires ne concernent pas tous les Français, même si elle est très sensible. Mais, tous nos compatriotes sont concernés par l’avenir de notre réseau consulaire. Quand on tisse un parallèle entre ce qui se passe pour nos écoles et la situation de nos consulats, on se rend compte que c’est bien une certaine idée de la France dans le monde que l’on met définitivement en difficulté. On assiste ainsi à une évolution semblable de notre réseau consulaire dans le monde, première interface de contact et de relation avec leur pays pour de nombreux compatriotes résidents hors de France.

Les Français de l’étranger sont très attachés à ce réseau et sa richesse : consulats généraux, antennes consulaires, agences consulaires locales animées par de vaillants consules et consuls honoraires souvent dépassés par les besoins et le manque de moyens. Rappelons que beaucoup de nos compatriotes de l’étranger sont binationaux, ou Français nés à l’étranger, attachés à leur pays mais n’ayant pas les facilités de ceux qui retournent régulièrement en France et y ont une adresse, voire une famille. Un exemple parmi tant d’autres, dans ma circonscription, des milliers de Français d’Afrique du Nord ce sont installés dans le sud de l’Espagne il y a 50 ans et n’ont pas toujours une famille en France. La France n’a-t-elle pas un devoir de proximité et de liens vis à vis d’eux ? La France n’a-t-elle pas aussi intérêt à soigner ses relations avec sa diaspora croissante sur la planète et qui est un atout pour ses relations avec ses partenaires dans le monde?

Pour ceux qui suivons l’évolution du réseau consulaire local, nous avons été témoins d’un démantèlement progressif d’un des plus beaux outils diplomatiques de la planète, au moment même où les Français deviennent plus mobiles tant pour s’installer hors de France que dans leurs déplacements. Ainsi, en Espagne, on a franchi la barre des 10 millions de touristes français par an. Les consulats et agences consulaires doivent ainsi faire face à des besoins croissants et des situations de saturation en été pour faire face aux difficultés rencontrées par les touristes  nationaux de passage, bien contents de trouver un appui consulaire en cas de situation problématique (vols, violences, pertes dedocumentation…).

Les grandes promesses du gouvernement actuel se fondaient sur la mise en place de services dématérialisés accrus grâce aux nouvelles technologies. Mais, quand on est face à une urgence, à des personnes âgées ou que l’on doit analyser un problème consulaire, social ou lié à la sécurité, seule la présence humaine est efficace. Pour le moment, on ne connait aucun effet concret de la dite dématérialisation, ni en termes de vote électronique (autre promesse électorale qui ne semble pas à l’ordre du jour pour les européennes de 2019), ni de facilitation des démarches administratives hors de France. Bien au contraire, c’est à une accélération de la réduction des services que l’on assiste avec la mise en place du Programme Action Publique 2022 qui suppose dans ma circonscription la suppression de 13% de la masse salariale d’un réseau déjà rongé à l’os sous les gouvernements précédents, Hollande et Sarkozy. Il me semble que le Ministère des Affaires Étrangères a beaucoup trop sacrifié de moyens humains dans les années précédentes et nous assistons à des effets de seuil dans la possibilité de maintenir un service de qualité. Plus concrètement, dans ma circonscription, on a concentré les services dans les grands consulats généraux et obtenir un rendez vous pour refaire une carte d’identité ou un passeport, relève chaque fois plus du parcours du combattant. Malgré les efforts des personnels et du Poste, les services sont saturés, les agents trop peu nombreux et leurs conditions de travail se dégradent.

La politique plus ou moins assumée d’attrition et du gagne petit n’est à la hauteur de la tradition de présence de notre pays à l’international, sous-tendue par la force et les atouts que représentent nos compatriotes dans le monde. Tout ne leur est pas dû : ils doivent participer, s’informer, voter. Mais rien, si ce ne sont de médiocres calculs financiers ne justifie que leur pays détourne le regard quand on évoque leurs problèmes. En Espagne, la France compte ainsi près de 200 000 Françaises et Français, intégrés dans toutes les sphères de la société, culturelle, sportive et économique avec 28 000 entreprises et filiales françaises.

Le Président de la République a fondé sa politique sur le le renforcement de l’attractivité de la France pour les capitaux financiers. Nous sommes beaucoup à penser que les résultats économiques ne sont pas au rendez-vous et que les sacrifices que cette orientation suppose, en particulier pour les Français hors de France, vont à l’encontre de l’image, de l’attractivité et de l’intérêt de notre pays dans le monde.

Une tribune de 

François Ralle Andreoli est enseignant au Lycée français de Madrid, Conseiller Consulaire élu en 2014 et a été par deux fois qualifié au deuxième tour de la législative pour la 5ème circonscription de l’étranger comme candidat d’une plateforme de convergence écologiste et citoyenne (EELV, FI, Générations).

 

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