Démocratie et économie font-elles encore bon ménage ?

Démocratie et économie font-elles encore bon ménage ?

Depuis une dizaine d’années, la croissance des pays de l’OCDE est relativement faible. Elle s’accompagne d’une stagnation voire du recul du niveau de vie des classes moyennes. Le ralentissement de l’ascenseur social et la crainte du déclassement ont généré un malaise social important et un désenchantement démocratique. 

La globalisation de l’économie et l’immigration sont jugées par un nombre non négligeable de personnes au sein des pays de l’OCDE responsable de la détérioration de la situation. Les dirigeants politiques et économiques sont de plus en plus contestés, accusés de favoriser la mondialisation et la montée des inégalités. Le développement des réseaux sociaux a entraîné la perte de contrôle par les « élites » des moyens de communication. 

La communication est aujourd’hui dans les mains de tous, les fausses informations côtoyant les vraies. Cette prolifération de moyens de communication a peu de précédent dans l’histoire. Elle est bien plus importante que la multiplication des journaux durant la période révolutionnaires entre 1789 et 1791. 

Le ressenti négatif des populations est-il fondé ? 

Les responsables politiques et économiques ont-ils effectué de mauvais choix ces vingt dernières années pouvant expliquer la montée d’un sentiment de défiance généralisé et du populisme ? La stagnation du niveau de vie, la progression des inégalités, le chômage récurrent des jeunes et la faible croissance sont pointés du doigt. La crise sanitaire a donné l’impression qu’il n’y avait pas de limites au financement par l’Etat. Le « quoi qu’il en coûte » ne pourrait-il pas continuer après ? 

La rigueur réelle ou supposée des politiques budgétaires est rejetée. La demande sociale est par nature infinie. Si l’endettement n’est plus un problème, pourquoi se restreindre ? Des voix se font entendre pour effacer une partie de l’endettement public, celle détenue en priorité par les banques centrales. Elles oublient que l’annulation de ces dettes créeraient une déflagration au sein de la sphère financière avec une brutale hausse des taux d’intérêt. 

Depuis 1998, au sein des principaux pays de l’OCDE (Etats-Unis, zone euro, Royaume-Uni et Japon), le partage de la valeur ajoutée s’est effectué au détriment des salariés. En vingt ans, le salaire réel a progressé de 12 %, contre + 30 % pour la productivité par tête. Quelques pays font exception en la matière comme la France ou l’Italie qui, en contrepartie, ont, sur la période, une croissance plus faible et un taux de chômage plus élevé. 

L’immobilier ampute le pouvoir d’achat

Par ailleurs, dans ces deux pays, le niveau de vie a été amputé par la forte augmentation des prix de l’immobilier. Dans les pays précités de l’OCDE, le taux de pauvreté a augmenté d’un point depuis 1998 passant de 20,2 à 21,2 %. Une fois de plus, la France fait exception avec un taux de pauvreté relativement stable autour de 14% grâce à une forte augmentation des prestations sociales. 

La montée des inégalités a été constatée aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ainsi qu’en Allemagne. Le PIB par habitant augmente de moins en moins vite au sein des pays de l’OCDE. Près de dix ans ont été nécessaires à plusieurs européens pour retrouver le niveau d’avant la crise de 2009. L’Italie et la Grèce n’y étaient pas encore parvenues avant le début de l’épidémie. Les populations, même en cas d’amélioration de leur pouvoir d’achat, soulignent une dégradation de leur niveau de vie. 

La hausse des dépenses de logement et plus globalement des dépenses pré-engagées expliquent cette perception. Le prix de l’immobilier a doublé en une génération rendant l’accession à la propriété très difficile pour les primo-accédants. L’augmentation de l’immobilier est le résultat des bas taux d’intérêt qui amène les investisseurs à se reporter sur ce type d’actifs, de la raréfaction du foncier et des faibles gains de productivité.

Conflits de générations 

La valorisation du patrimoine s’accompagne de sa concentration croissante au profit des plus de 50 ans. Depuis vingt ans, le taux de chômage des jeunes de moins de vingt-cinq ans au sein de l’OCDE est toujours supérieur à 10%. Il est ainsi passé de 14 à 18% de 1998 à 2009 avant de redescendre à 10% en 2019. Avec la crise sanitaire, ce taux s’est élevé à 20%. Plus de 12% des personnes de 15 à 29 ans sont déscolarisées et sans emploi. 

Les emplois à forte qualification et bien payés ont tendance à diminuer au profit d’emplois domestiques à faible rémunération. Les emplois dans l’industrie ont baissé de 22% depuis 1998 quand ceux dans le secteur des services domestiques ont progressé de 20%. Le salaire moyen est de 47 000 dollars par an dans l’industrie, contre 27 000 dollars pour les services domestiques.

Pannes de croissance

La croissance potentielle, atteignable en cas d’utilisation optimale des facteurs de production disponibles, baisse progressivement dans tous les pays. Pour l’OCDE, elle ne dépassait pas 1,5% avant la crise. Pour certains pays comme la France ou l’Italie, elle était proche de 1%. 

La diminution des gains de productivité depuis vingt ans pèse sur le taux de croissance diminuant d’autant les marges de manœuvre des pouvoirs publics. 

Depuis une dizaine d’années, la problématique environnementale occupe une part croissante du débat. Les dirigeants politiques sont confrontés à une forte contestation de leurs choix concernant la transition énergétique; une partie de la population estime qu’elles ne permettront pas de respecter les Accords de Paris quand, pour une autre, elles aboutissent à renchérir le coût de la vie et à restreindre le champ des libertés.

Surcout énergétique 

La transition énergétique génère des surcoûts se chiffrant, au niveau de l’OCDE, en milliers de milliards de dollars. Elle provoque l’obsolescence accélérée de certains équipements et de profonds changements dans les chaines de valeurs, en particulier pour le secteur de l’automobile. 

Les dérives de l’économie sont connues et ne sont pas la conséquence d’un large complot comme certains l’imaginent. Elles sont plutôt le résultat d’une absence de consensus au sein des opinions publiques. La société de l’ultra-communication aboutit à une psychanalyse en direct des actes des dirigeants obligés de se justifier en permanence.

Ultra communication, complots et transparence.

Cette dictature de la transparence absolue est contreproductive car l’idée que les politiques leur cachent la vérité n’a jamais été autant partagée. Les nouveaux vecteurs d’informations participent à la segmentation des sociétés ; la nation est de moins en moins une communauté de destin et de plus en plus un ensemble de groupes indépendants sinon d’individualités. Dans ce contexte, la capacité des gouvernements à faire adopter des réformes est complexe comme l’a prouvé le projet de loi visant à instituer le système universel de retraite. 

Depuis vingt ans, pour éviter une cristallisation des oppositions, les pouvoirs publics ont eu recours avant tout aux prestations sociales. Les administrations publiques se sont endettées et ont ainsi hypothéqué une partie des recettes futures. Avant la crise sanitaire, les facteurs de blocages économiques étaient nombreux. Les banques centrales n’avaient pas d’autres solutions que de maintenir des taux d’intérêt artificiellement bas, entraînant la constitution de bulles au niveau des actions et de l’immobilier. Malgré les taux bas et le retour du plein emploi, l’inflation restait invisible, traduisant une altération des anciennes lois économiques.

Le revenu universel, un droit à la consommation

Les Etats occidentaux doivent adapter les sociétés et l’économie à de nouvelles donnes. L’allongement de l’espérance de la vie induit des transferts importants au sein des populations. Les actifs doivent financer une part croissante d’inactifs (enfants et retraités) tout en bénéficiant d’une part plus réduite du capital disponible. 

La mutation technologique risque de rendre inemployable un nombre important d’actifs. Pour résoudre ce problème, l’instauration d’un revenu universel est prônée par certains experts. Elle permettrait d’assurer à tous un revenu minimum et aurait vocation à remplacer des prestations sociales actuellement versées (APL, RSA, etc.). Ce revenu universel parachèverait la déconnexion entre la protection sociale et le monde du travail. 

En 1945, le bénéfice de la Sécurité sociale était réservé au travailleur ou à l’ancien travailleur. Depuis une vingtaine d’année, ce lien s’est fortement affaibli voire a disparu, en particulier en ce qui concerne l’assurance maladie. 

La mise en place d’un revenu universel concrétiserait l’idée que le travail n’est pas le déterminant numéro 1 de l’homme ou de la femme. Assez étrangement, ses partisans se retrouvent parmi ceux qui contestent la société de la consommation. Or, le revenu universel aboutit à considérer que le droit de consommer doit être sacralisé. Il considère qu’il n’y a plus de travail en quantité suffisante contredisant ainsi la loi de l’offre de Jean-Baptiste Say qui permet de créer la demande.

Pénurie de main d’œuvre 

A moyen terme, les pays occidentaux souffriront non pas de sureffectifs mais de sous-effectifs en raison du vieillissement de la population. La question est avant tout une adéquation entre offre et demande de travail. Plusieurs secteurs manquent structurellement de main d’œuvre en raison des conditions de travail ou de rémunération. 

Les secteurs de l’agriculture, de l’hôtellerie, de la restauration (avant la crise sanitaire) et du bâtiment devaient ou doivent gérer des problèmes de pénurie de main d’œuvre. Ils sont fréquemment contraints de recourir à des travailleurs étrangers. Les pistes de déblocage sont connues mais ont l’inconvénient de ne donner des résultats qu’à long terme. Le renforcement de la formation initiale comme continue, la relance de la construction, l’innovation et la réalisation d’infrastructures sont autant d’éléments permettant un accroissement à terme de la croissance potentielle. 

Favoriser la mobilité du capital

Une meilleure répartition du capital serait également souhaitable. Certains souhaitent doter d’un capital minimum les jeunes actifs afin de rétablir un minimum d’égalité. D’autres préconisent une augmentation des droits de mutation à titre gratuit et un accroissement des incitations en faveur des donations. 

Une plus grande mobilité du capital pourrait être obtenue en changeant les règles en vigueur sur les plus-values immobilières. En matière d’épargne, la fiscalité devrait être plus incitative pour les placements à long terme que ceux à court terme, ce qui signifierait une réduction des plafonds de l’épargne réglementée. 

En ce qui concerne l’environnement, le recours à une taxation uniforme et assez élevée du carbone pourrait utilement remplacer les multiples mécanismes de bonus/malus qui changent en permanence.

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