Ceux qui décideront de la paix 

Ceux qui décideront de la paix 

L’Union européenne accueille l’Ukraine. Au-delà des sentiments, une telle intégration changerait la nature et l’équilibre de l’UE. Avant même d’accueillir les Ukrainiens, il faut déjà accueillir les Russes : les réfugiés, les exilés, les dissidents. Ils sont le véritable espoir de l’Europe, de l’Ukraine, de la Russie et de la paix !

Accueillir les Russes exilés 

Bien sûr, il faut fournir des armes à l’Ukraine. Seuls les « idiots utiles » occidentaux, « agents de l’étranger », dirait Poutine, pensent le contraire. L’offensive de printemps est attendue. La contre-offensive aussi. De chaque bombe, chaque goutte de sang, hélas, dépend l’issue de la guerre. De la guerre, le sort de l’Ukraine, de la Russie, de l’Europe, et du monde. Quel sera le monde d’après la guerre d’Ukraine ? Comment gagner la paix ? Les Russes, les exilés et leurs soutiens en Russie ont la réponse. 

Il n’y a que trois hypothèses pour la fin de cette guerre : soit la Russie l’emporte, soit l’Ukraine, soit personne. 

Comment la Russie peut-elle gagner, elle qui a déjà tant perdu ? Grâce à la mobilisation de nouvelles troupes, qui lui permettrait de percer les défenses ukrainiennes, en gommant la défaite initiale. Alors Poutine pourrait imposer ses règles, espérer un gouvernement à sa botte, empocher ses annexions. 

Paix terrible pour les Ukrainiens, dangereuse pour le reste du monde, y compris les Russes. Les Ukrainiens auraient le choix de l’exil. Les Russes non, enfermés en Russie, ils devront assumer l’isolement de leur pays, le coût de la reconstruction de l’Ukraine, un régime de plus en plus violent, prédateur, en butte à des résistances internes. La Russie restera appauvrie. Une domination russe en Ukraine serait un épuisement perpétuel.

Une offensive russe obligerait les Occidentaux à réagir plus fortement encore 

L’Europe aussi paiera. La peur s’installera. Plus personne ne croira à la protection de qui que ce soit, ni en l’Otan, ni en l’UE. Un nouvel hiver s’installera au cœur de l’Eurasie, avec des tentacules en Méditerranée, en Afrique, au Moyen-Orient. 

Offensive russe en février 2022 ©SIPA

La victoire russe n’est pas l’hypothèse la plus probable. La Russie a peu de chance de gagner. Il faudrait que l’armée russe devienne plus forte, alors que la Russie s’affaiblit. Une troisième mobilisation serait nécessaire, avec quel impact dans la société, avec quelles armes ? Il faudrait aussi que l’armée ukrainienne se désagrège alors qu’elle se renforce. Même si une offensive russe réussissait, elle obligerait les Occidentaux à réagir plus fortement. C’est le sens de l’accueil de Zelensky à Londres, Paris et Bruxelles. Tous l’ont dit : une escalade russe entraîne immédiatement une riposte occidentale. Aujourd’hui les chars, demain, forcément, les avions. Une victoire russe n’est donc qu’une hypothèse de principe.

Victoire ukrainienne, chaos à Moscou

L’autre hypothèse est une victoire ukrainienne. Possible, elle reste difficile. Si l’armée russe est incapable de vaincre, elle est capable de tenir. Surtout qu’une victoire ukrainienne doit être incontestable. Il n’y a de victoire que lorsque l’adversaire reconnait la défaite.  Soit que les Ukrainiens reprennent les territoires occupés, soit que l’armée russe s’effondre et oblige à demander la paix.

Dans une telle hypothèse, l’Ukraine sera à reconstruire, mais la sécurité de l’Europe serait assurée, ainsi que ses alentours. Partout, la ligue des dictateurs s’effriterait. Il resterait malgré tout un danger, un grand danger : un chaos à Moscou. 

Que se passerait-il en Russie en cas de victoire ukrainienne ? Un durcissement du régime, pour éviter le plus probable : une dislocation, avec une guerre des clans, à Moscou et dans les provinces. C’est ce que dit Lavrov quand il accuse l’Amérique de vouloir la « disparition de la Russie ». Il confond la Russie et le clan Poutine. Or cet effondrement ne sera pas sans conséquences sur la sécurité du monde, en particulier de l’Europe. Le chaos n’est bon pour personne.

La question fondamentale est celle du régime en Russie

Dernière possibilité : la victoire impossible. Avec une ligne de front plus ou moins stabilisée, avec bien des victimes et des ruines, viendra, tôt ou tard, le moment de trouver un compromis. Ce sera une fausse paix. Aucune confiance. Chacun tombera dans la dépendance de tiers. Les Russes de leurs clients chinois, les Ukrainiens de leurs soutiens. Chine et États-Unis seront les seuls gagnants d’un conflit loin de leurs bases. A terme, la partie libre de l’Ukraine sera reconstruite et deviendra plus prospère, libre, dynamique que la partie laissée aux Russes. Alors viendra un nouveau chantage, un nouveau conflit, ou un appauvrissement tel de la Russie que le régime n’y résistera pas. Ce sera plus long, c’est tout.

A regarder ces scénarios, la question fondamentale est celle du régime. Ou plutôt, sa suite. La seule issue pour une paix durable, une Russie heureuse, serait une évolution démocratique. Illusoire ? Il y a peu les gouverneurs étaient élus. Des libéraux participaient au gouvernement, le patron de Poutine, Sobtchak, était un libéral, comme Nemtsov, son rival assassiné. 

La meilleure solution serait que le régime s’effondre avant une défaite. C’est le quatrième scénario. Fol espoir, sans doute, mais possible, le meilleur pour la Russie. Le seul qui évite une défaite militaire, une humiliation, une lutte des clans.

Condamner les Russes à la tyrannie est une sorte de racisme politique structurel 

La Russie actuelle repose sur des groupes qui ont les caractéristiques des clans mafieux. Pendant la période soviétique, le KGB travaillait avec les réseaux criminels qui cogéraient les goulags, les informateurs, les corruptions et les financements parallèles. Lors de l’effondrement de l’URSS, les mafias sont vite apparues : elles existaient déjà. Le FSB a continué à fonctionner avec elles. Le régime tient plus par ses réseaux que par son administration. Il y a ainsi plusieurs forces armées, plusieurs armées privés, plusieurs polices, plusieurs réseaux de financement, d’informations, y compris dans les provinces, que le centre contrôle, oppose, manipule. Tant qu’il le peut.

Beaucoup considèrent que la continuité l’emportera. Que même les ruptures ne visent qu’à reconstituer l’« ordre russe » : l’arbitraire policier, une élite de profiteurs autour d’un tsar tout puissant. D’Ivan le Terrible à Poutine en passant par Staline, le tyran serait une émanation du « peuple russe », voire de son « âme ». Un pays qui n’a jamais connu la démocratie peut-il la comprendre, la désirer ? C’est oublier que les Ukrainiens sont comme les Russes. Et les Baltes. Et les Finlandais. Les Polonais, Roumains, Bulgares, Serbes, Croates, Coréens, Taïwanais, Indiens et autres. Condamner les Russes à la tyrannie est une sorte de racisme politique structurel.

Les Exilés russes doivent gagner 

Boris Nemstov, Mikhaïl Kassianov, Alexis Navalny, Gary Kasparov seraient peu populaires. C’est sans doute en raison de leur insignifiance que l’un fut assassiné, les autres empoisonnés, jetés en prison, exilés. Navalny, seul, n’avait récolté « que » 30% des voix à la mairie de Moscou dans une élection marquée par la fraude.

Supposer que les Russes sont passifs et soumis revient à oublier qu’il a fallu inventer un univers concentrationnaire pour les tenir. La Russie actuelle n’a plus de goulag.  Poutine n’est pas tout puissant, ni intouchable. Peut-être peut-il se maintenir. Mais les menaces contre lui sont réelles. Il faut les fortifier. Ce sont les meilleures chances pour la Russie et pour la paix. Il sera alors possible de revenir à un partenariat entre l’Europe et la Russie. 

Tout autre scénario reste un danger. On peut vivre dans un monde toujours plus dangereux, mais bien armé, et les armes ne suffisent pas. Il faut des combattants, des volontaires, comme les exilés russes. C’est pourquoi il faut les accueillir, les attirer, pour gagner vraiment la paix. Ce sont ces Russes-là qui doivent gagner. 

Laurent Dominati
Laurent Dominati

Laurent Dominati

a. Ambassadeur de France

a. Député de Paris

Président de la société éditrice du site Lesfrancais.press

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