Amour et haine

Amour et haine

Assassinats terroristes, caricatures, manifestations antifrançaises, tout cela a un air de désespérant déjà vu. Facile de prédire à l’avance analyses et contre analyses sur les « guerres de civilisation », les postures, les cris de vengeance. La colère engendre la haine et la haine, difficile à extraire, installe la violence dans la durée.

"Je comprends qu'on puisse être choqué par des caricatures, mais je n'accepterai jamais qu'on puisse justifier la violence. Nos libertés, nos droits, je considère que c'est notre vocation de les protéger", Emmanuel Macron a eu raison de s’adresser directement au public d’Al Jazeera pour dénoncer les contrevérités répandues à dessein, rappeler que les caricatures sont publiées par des journaux indépendants qui sont « libres », l’Etat devant garantir cette liberté.

Messages de paix

Les messages d’apaisement sont indispensables, au moins pour ceux de bonne foi. La France n’est pas l’ennemie des pays arabes. Au contraire, elle est traditionnellement vue comme un pays ami, ce qui lui est parfois reproché. D’ailleurs, la carte de la « haine » de la France est étrangère au monde arabe. 

Sur 57 pays musulmans, les incidents n’ont concerné qu’une dizaine d’entre eux. Turquie, Iran, Pakistan, Bengladesh, Afghanistan, Indonésie, Malaisie, Mali sont des pays musulmans, aucun n’est arabe. Le Hamas et le Hezbollah sont téléguidés de Téhéran, comme les manifestants de Bagdad. Cela ne signifie pas que ces pays sont sans importance, ni que le monde arabe approuve la France : ils savent que cette excitation est manipulée, que la France n’est pas une ennemie, ni d’eux, ni de leur religion.  

Il n’est pas de manifestation organisée sans soutien. Certaines organisations et dirigeants prêchent la haine de la France parce qu’ils ont intérêt à mettre en scène un conflit avec elle et ce qu’elle représente.

Pas de manifestation spontanée

Les pays asiatiques musulmans sont soumis à de fortes pressions des partis islamistes. Le Président indonésien a condamné la France, parce qu’il est lui même sous pression, l’Indonésie ayant subi des attentats islamistes sanglants. Beaucoup de déclarations s’interprètent en fonction de la politique intérieure, l’enjeu est de gagner en popularité en prenant la posture du meilleur défenseur de la foi. Comme en France, où chacun court se présenter comme héraut de la République, de la laïcité, de la liberté.

Objectifs politiques 

D’autres agitateurs sont animés d’objectifs plus profonds. Au Mali, les manifestations sont tournées contre une présence qui ne satisfait plus personne. En Turquie, Erdogan voit la désignation d’un ennemi laïc comme une aubaine pour gommer ses échecs et sa répression. L’arc chiite, du Hezbollah à l’Iran, souhaite mettre en difficulté moins la France que ses amis, les pays arabes qui ne protestent pas contre le « scandale ». A Jérusalem et dans la bande de Gaza, les manifestants sont les alliés traditionnels des Iraniens et des Frères musulmans. Ce n’est pas un hasard si le Hezbollah manifeste à Beyrouth alors que Saad Hariri s’apprête à former un gouvernement. La position de la France comme ennemie de l’extrémisme mais alliée de l’Arabie comme du Qatar, eux-mêmes opposées, permet de dénoncer mille ambigüités.

La France présente l’image d’un pays irréligieux. De nombreux pays protestants ou catholiques comprennent peu notre « laïcité » et nous défendent mal. Elle représente une cible « facile ». Elle parle fort mais sa force s’étiole. Elle promeut partout la liberté, l’égalité, même l’égalité entre les hommes et les femmes. Naïfs sont ceux qui croient que ces thèmes sont forcément populaires. Elle prétend défendre les droits de l’homme, mais a un passé colonial.

Ainsi le dirigeant turc dénonce régulièrement, comme d’autres, les crimes de la colonisation. On se demande ce qu’il fait à Constantinople. Et que faisaient les Turcs à Alger quand les troupes du roi déposèrent leur Bey, libérant 35.000 esclaves chrétiens? C’est vrai, la France a participé à la Traite. Hélas, les sociétés esclavagistes sont presque universelles. Seule l’Europe, la France en premier, a interdit et combattu l’esclavage. Il a fallu l’imposer au reste du monde - lors des colonisations- y compris aux élites turques, arabes, malaises, indochinoises, etc… 

La France n’a pas à rougir de son histoire

L’histoire de France, au regard des principes universels qu’elle défend, a ses noirceurs. De cette histoire a surgi des idéaux libérateurs, ce qui est assez rare. Serait-elle le pays des exploiteurs les plus abjects qu’elle aurait plus de mérite encore d’avoir fait surgir de ses travers l’amour de la liberté. Mais si la France, vieux pays, compte le record mondial de guerres, de victoires et de défaites, elle ne s’est jamais caractérisée par un esprit tortionnaire ou la déshumanisation de ses adversaires. Elle a tué des Musulmans, dit un ancien premier ministre malais ? Infiniment moins que les Musulmans n’ont tué de Musulmans. Beaucoup moins que les Chrétiens n’ont tué de Chrétiens. Les guerres sont rarement des guerres de « civilisation », elles sont généralement des guerres entre soi. Brandir les Droits de l’homme est-ce une tare ou une avancée ? Pour certains, une menace. 

Il n’y a pas de guerre avec le monde musulman. Il y a des guerres dans le monde musulman, guerres de pouvoir. La France n’y est impliquée que par ricochet. Jean Yves Le Drian a adressé "un message de paix" au monde musulman. La France n’est pas en guerre. Sauf contre des terroristes, qui rappelons-le, ne sont soutenus par aucun responsable religieux ou politique, ni en France ni ailleurs. Après l’horrible massacre de Nice, les Imams de France ont appelé leurs fidèles, à « se sentir chrétien », et ont adressé un prêche pour la France.

Il en faut peu pour commettre un crime 

Hélas, il en faut peu pour commettre un crime. Aussi le gouvernement a raison d’avertir les Français vivant à l'étranger : la menace contre les intérêts français est "partout". Dans les Ambassades, des conseils se réunissent pour renforcer les dispositifs de sécurité. Le ministère est un ministère habitué aux crises. Cette fois il devra obtenir les moyens qui manquent.

Une vigilance particulière autour des écoles s’impose : « Nous avons pris la décision de n'autoriser les ouvertures d'établissements scolaires qu'à partir du moment où la vigilance aura été accrue et une attention aura été portée à l'égard à la fois des parents, des enseignants et des élèves », a expliqué Jean-Yves Le Drian. Il faudra se donner les moyens de rouvrir.

Savoir qui nous aime

Relevant que ces mesures étaient prises « en relation avec les autorités locales qui, d'une manière générale, nous apportent leur concours », il reste à demander la liste de ceux qui ne l’apportent pas. Dans cette bataille, les amis et les ennemis se révèlent. D’une certaine façon, c’est une chance. On sait qui nous aime.

Laurent Dominati

Editeur de lesfrancais.press. Ancien Ambassadeur de France au Conseil de l’Europe, ancien député de Paris. 

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