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L’art du futur. Et si Elon Musk avait raison ?

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Le dérèglement est universel, l’homme le plus riche du monde, Elon Musk, semble avoir des certitudes. Il maîtrise l'art du futur.

L’art de l’augure décrit la fantaisie des dieux. Il repose malgré tout sur des analyses strictes : l’aspect d’un foie à Rome, les fêlures des carapaces de tortues en Chine. S’y ajoute l’observation factuelle: « Il fait chaud en été, froid en hiver ». Ou psychologique: « Qui a bu boira ». À moins que, sous la canicule, tel quidam l’oublie ou se noie : Près de cent noyés surpris par la vague caniculaire. La science prédit le temps et les temps futurs bien mieux qu’auparavant. Ainsi l’augmentation des températures mondiales n’est pas une surprise : on vous l’avait bien dit. Idem pour la marche du monde : Le dérèglement est universel. Climatique, il est politique, géopolitique, économique, éthique, heuristique, systémique, générique, cathartique et peut être même cénozoïque. Vous voilà prévenu. Présumé innocent, mais prévenu. Seul l’homme le plus riche du monde, Elon Musk, a des certitudes encore plus loufoques. Et s’il avait raison ?

Plus de robots que d’humains ?

Ce n’est pas parce qu’il est antipathique, grossier, trumpiste et post-trumpiste qu’il faut balayer ce qu’il dit d’un revers de main. Celui qui a ridiculisé tous les cadors de l’industrie automobile, dépassé les États dans la conquête spatiale, mérite un moment d’attention. Soit, il pense que l’humanité est perdue et rêve de se sauver sur Mars, désert peu paradisiaque. Mais il explique que d’ici là, lui, l’homme à mille milliards de dollars, que dans quelque temps, l’argent n’aura plus d’importance.

Il y aura demain plus de robots que d’humains. Et l’Intelligence Artificielle dépassera ce que l’on aura appelé, au passé, l’intelligence humaine. L’ère de l’abondance est devant nous, car les robots coûteront peu, l’IA sera à portée de tous, avec de nouvelles énergies, de nouveaux matériaux, de nouvelles molécules. « Marcel, fidèle humanoïde, répare les dégâts causés par l’anthropocène », et hop, Marcel et ses amis, robots ou algues inconnus, nettoieront la mer. Et le bleu du ciel.

Ce n’est pas dans un siècle, heureusement, sinon les canicules auront décimé gouvernements et ONG, mais assez vite, selon Elon, père de X , X et Space X. C’est dire si préparer sa retraite ou rembourser la dette publique aura moins d’importance. De l’épargne, pour quoi faire ?  Dans une ère d’abondance, les humanoïdes travailleront mieux que les cols blancs et les cols bleus, l’humanité pourra peut-être se passer de monnaie. Quelle valeur du travail ? Zéro. Quel rendement du capital ? Exponentiel. Tous les humains seront actionnaires et rentiers.

Un robot Tesla
Un robot Tesla

Vers l’ère de l’abondance…

L’explosion de la productivité réduira à presque rien les coûts de fabrication des objets, de la nourriture, des services. L’argent ne disparaît peut-être pas mais la monnaie se transforme déjà, s’éclate.

Si les « biens » ne valent plus grand-chose, le contrôle des flux, des communications, des ondes, deviennent autant de péages aurifères. Ne pas posséder les terres à blé ou les puits de pétrole mais les ponts où passent les charrettes, les détroits où passent les tankers.

Musk ne menace-t-il pas de couper Starlink en Europe ? La bande 2GHZ est une mine d’or. Si l’économie future devient un réseau d’accès à péages, quelques pirates suffiront à ouvrir les accès. Un monde sans pénurie, d’où la rareté est exclue, inventera d’autres raretés.

Peut-être ce monde d’abondance sera-t-il réservé à quelques-uns, avec une concentration du pouvoir qui n’aurait pour corollaire que l’étendue de l’ignorance. Le monde futur d’Elon a au moins le mérite de contredire d’autres anticipations.

Celle de la stagflation perpétuelle d’une humanité vieillissante, calfeutrée par le protectionnisme, rongée par l’inflation, étouffée par des taux d’intérêt élevé, une croissance molle, effrayés par  des conflits internes et externes, tandis que la robotisation et l’IA provoquent un chômage de masse structurel et des guerres à bas coût.

…Ou celui des injustices ?

L’inverse peut tout aussi bien se produire : non l’inflation, mais la déflation. Avec une baisse réelle du prix des biens, une surcapacité de production (c’est le cas de la Chine), les États (et les entreprises) s’effondrent. Les crises financières et sociales se multiplient.

Ces deux scenarii de la stagflation et de la déflation sont les faces contraires de la catastrophe, ou pire, de l’ennui. Car ces scenarii, ceux que privilégient plutôt les augures, reposent sur ce que l’on sait déjà, les expériences connues. L’anticipation de Musk, elle, ne ressemble à rien sinon à de la science-fiction.

Si l’on en croit les probabilités, cela a donc plus de chance d’arriver. Car les probabilités, accumulées par des siècles de données incontestables, sont formelles : ce qui arrive, c’est l’imprévisible. Raison pour laquelle « les prévisions sont difficiles, surtout lorsqu’elles concernent l’avenir », Dac dixit.

Il suffit d’observer le présent : le consensus des économistes plaçait le prix du baril de pétrole à 100/120 $ il y a encore deux semaines. Goldman Sachs (et d’autres : JP Morgan, l’EIA, S&P) le voit désormais à 50/60 à la fin de l’année. Du simple au double. Comment anticiper ?

C’est la question perpétuelle posée à tout gouvernement. Anticiper les crises plutôt que les gérer. Mais comme, on le voit, anticiper est délicat, car survient toujours l’imprévisible. Qui pouvait penser que Trump allait attaquer l’Iran plutôt que le Groenland ?  

Anticiper, planifier, le futur

Le grand art est d’utiliser le futur pour faire accepter ce que l’on veut. L’anticipation est un art d’argumentation. Faut-il climatiser pour s’adapter, ou refuser l’adaptation pour concentrer les investissements sur un changement systémique ? Produire de l’électricité nucléaire ou refuser, pour construire une économie plus sobre, et saine ? Selon le temps, la mode, l’intérêt, les objectifs, les croyances, les scenarii, seront pus ou moins pertinents, c’est-à-dire convaincants.  

Ce qui compte, c’est comment utiliser les projections et anticipations pour orienter moins les ressources que les contrôles, c’est-à-dire les centres de décision. Tout système qui requiert une concentration des moyens demande une concentration du pouvoir; tout système éclaté suppose une concurrence des pouvoirs. Le nucléaire n’est pas le même si c’est un EPR (giga centrale) ou un SMR (miniréacteur).

Les systèmes en réseaux, multiples et plus dispersés que les systèmes pyramidaux, offrent plus de chances aux concurrences et aux innovations. Elon Musk se trompe : Starlink doit avoir un concurrent européen. Sinon les sauts technologiques qu’il annonce seront retardés.

Mais force est de constater qu’il a accumulé son milliard sur des dissonances, et qu’il se trompe souvent moins que les autres. À la fin, que chacun se souvienne des deux règles d’or de l’art du futur : 1. « Deux augures ne se regardent pas sans rire. » 2. « On ne se raconte pas la bonne aventure entre gitans. »

Auteur/Autrice

  • Député de Paris de 1993 à 2002, Ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010, puis au Conseil de l'Europe de 2010 à 2013, il a fondé le média lesfrancais.press dont il fut le Président jusqu'en septembre 2025.

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