Radio en direct
Choisissez une station puis lancez la lecture
sécurité sociale française

Chine : une fuite en avant technologique

Temps de lecture

6–9 minutes
Chine : une fuite en avant technologique

La Chine est un pays de forts contrastes. Dans une même ville se côtoient des quartiers traditionnels avec d’autres où la modernité est criante. Yingtan, une ville de la province chinoise du Jiangxi, dans le sud-est du pays, symbolise cette Chine duale. Les marchés de plein air et les restaurants de rue lui donnent l’apparence d’une ville intérieure ordinaire. Pourtant, au sud de l’agglomération, un parc industriel regroupant des entreprises spécialisées dans la numérisation des activités industrielles affiche une tout autre ambition. Un laboratoire national des télécommunications y a même implanté un centre de recherche de pointe. En quelques années, cette ville a été capable de passer de la production de cuivre peu rentable à celle de composants sophistiqués destinés aux entreprises technologiques. En 2025, le PIB par habitant de Yingtan a dépassé celui de la capitale provinciale, alors qu’il lui était inférieur de près d’un quart dix ans auparavant. Pourtant, l’économie locale demeure pénalisée par la crise immobilière et par l’endettement accumulé depuis le début des années 2010.

Le Ying et le Yang de l’économie chinoise

Cette coexistence du sous-développement et de l’ultramodernité ne se limite pas à Yingtan et caractérise l’ensemble de la Chine. Selon Goldman Sachs, l’industrie manufacturière de haute technologie devrait contribuer à hauteur d’un point de croissance annuelle du PIB réel jusqu’en 2029. Dans le même temps, l’effondrement du secteur immobilier, qui a amputé la croissance de deux points de PIB en 2024 et en 2025, continuera de peser pendant plusieurs années encore. L’économie chinoise a nettement ralenti ces dernières années, sans jamais retrouver son dynamisme d’avant les confinements liés à la pandémie. Elle évolue autour de 4/5 % loin des 10 % des années 2000.

Une longue période de déflation des prix à la production n’a pris fin qu’en mars, à la faveur du choc pétrolier provoqué par le conflit opposant les États-Unis à l’Iran. Les usines exportent des véhicules électriques toujours plus sophistiqués tandis que les ménages chinois, marqués par la crise immobilière, les souvenirs de la pandémie et la faiblesse de la protection sociale, restent prudents dans leurs dépenses. La demande intérieure demeure atone. La croissance dépend toujours des exportations sachant que l’industrie est confrontée à des capacité de production sous-utilisées.

Evolution des exportations chinoises sur les eux premiers mois de 2026
ScEvolution des exportations chinoises sur les eux premiers mois de 2026

La Chine évolue sur la corde raide. L’économie est entravée par plusieurs boulets : l’immobilier, l’endettement des collectivités locales. Elle reste exposée aux volte-face de Donald Trump. Or, comme le souligne l’économiste Yuen Yuen Ang, de l’Université Johns Hopkins, aucun pays n’a pu bâtir une économie fondée sur les technologies de pointe tout en devant gérer un ralentissement économique sur fond d’une crise de la dette. La Chine doit, en outre, intégrer la montée du protectionnisme. Elle est confrontée de plus en plus à l’hostilité des pays importateurs notamment de voitures électriques. L’affaiblissement de la croissance mondiale pénalise, par ailleurs, les exportations.

Un modèle économique à repenser

Le modèle économique de la Chine a longtemps reposé sur un système de financement de l’intérieur du pays par les entreprises exportatrices. Les usines des régions orientales installées à proximité des ports employaient des millions de travailleurs migrants venus des campagnes. Faute d’obtenir un droit de résidence dans les grandes métropoles, nombre d’entre eux investissaient leurs économies dans l’immobilier de leur région d’origine. Durant deux décennies, d’immenses ensembles résidentiels ont été construits jusque dans les plus petites villes, mobilisant des dizaines de millions d’ouvriers du bâtiment et soutenant une vaste demande de produits manufacturés. Le réseau ferroviaire à grande vitesse a lui-même pénétré les régions les plus pauvres du pays.

Les investissements ont été largement financés par l’endettement des collectivités locales. Il atteindrait 60 000 milliards de yuans, soit près de 43 % du PIB chinois, contre environ 12 % du PIB aux États-Unis. Les régions les plus pauvres ont souvent été les plus dépendantes de ce modèle. Des provinces comme le Guizhou disposent aujourd’hui d’infrastructures spectaculaires, dont le plus haut pont du monde culminant à 626 mètres, mais elles sont également confrontées à un niveau d’endettement difficilement soutenable. Les recettes générées par ces équipements restent très inférieures aux montants nécessaires pour rembourser les créanciers. En outre, avec le déclin démographique, les programmes immobiliers n’ont pas trouvé preneurs. De ce fait, les propriétaires supportent des charges élevées sans avoir de recettes. Les promoteurs peinent à vendre les appartements, ce qui les place en situation de faillites. Les collectivités locales sont appelées à l’aide. Enfin, le ralentissement de la construction de logements pose un problème d’emploi.

Nombre de ménages chinois dont le revenu disponible dépassera le revenu disponible médian des ménages français de 2012
Nombre de ménages chinois dont le revenu disponible dépassera le revenu disponible médian des ménages français de 2012

Désormais, les investissements se concentrent sur un nombre plus restreint de secteurs innovants à forte croissance. Dès que Xi Jinping fixe une priorité technologique, intelligence artificielle, robotique, énergie de fusion ou semi-conducteurs, des centaines de villes se mobilisent pour financer des projets correspondants. Le fonds national consacré aux semi-conducteurs a ainsi levé près de 687 milliards de yuans en douze ans. En décembre dernier, Pékin a créé un fonds national de capital-risque de 100 milliards de yuans destiné à l’aérospatial, aux puces électroniques, aux interfaces cerveau-machine et aux technologies quantiques.

Les gouvernements locaux multiplient également les « zones technologiques » et les « parcs d’intelligence artificielle », offrant exonérations fiscales et aides diverses afin d’attirer les entreprises innovantes. L’objectif est clair : générer de nouvelles recettes fiscales et sortir progressivement de l’endettement. Certaines métropoles comme Pékin, Shanghai, Shenzhen ou Hangzhou, devraient capter environ 70 % des investissements chinois dans l’intelligence artificielle.

Quelques villes de second rang ont également réussi leur mutation. Hefei, dans la province de l’Anhui, accueille notamment les usines de BOE Technology, géant des écrans LCD, et de NIO, constructeur de véhicules électriques haut de gamme. Son université a donné naissance à iFlyTek, spécialiste de la reconnaissance vocale, tandis que les autorités locales ont participé à la création de CXMT, leader chinois des puces mémoire avancées.

Robots, voitures autonomes, IA, les ambitions chinoises

Cet engouement en faveur de la haute technologique n’est pas sans limite. À Yichun, les autorités ont investi 2,3 milliards de yuans dans une usine de véhicules électriques en 2021. Contrairement aux pôles industriels performants de Shenzhen ou Hefei, le site était isolé de son écosystème de fournisseurs et de compétences. La production a été interrompue. Le Guizhou a ainsi reçu environ 150 milliards de yuans pour développer les centres de données et l’informatique en clouds. Mais l’absence d’intégration de ces activités au niveau régional ou national, a conduit à un échec. Des usines destinées à produire de microprocesseurs restent vides, faute de salariés compétents ou de débouchés.

De nombreux projets ne sont pas rentables. Sur les secteurs des batteries, des voitures ou des microprocesseurs, le nombre d’entreprises sont de plus en plus nombreuses. Les plus importantes pèsent sur les prix pour sauvegarder leurs parts de marché. C’est le cas de BYD dans l’automobile, Huawei dans l’électronique ou Xiaomi dans plusieurs secteurs. Selon BNP Paribas, les bénéfices profitent davantage aux chaînes de valeurs intégrées qu’aux entreprises individuelles. En avril, près de 32 % des entreprises industrielles chinoises étaient déficitaires, contre seulement 10 % en 2011. Dans le même temps, l’endettement des entreprises continue d’augmenter rapidement. Une étude du FMI estime même que la politique industrielle chinoise a réduit la productivité globale des facteurs de 1,2 % au cours de la dernière décennie. Le PIB serait inférieur de 2 % à ce qu’il aurait été en l’absence de ces interventions, soit environ 400 milliards de dollars de valeur ajoutée perdus chaque année. Les entreprises consacrent parfois davantage d’énergie à obtenir des subventions qu’à améliorer leur efficacité économique.

Les régions intérieures sont particulièrement vulnérables. Leur part dans le PIB industriel chinois est passée d’environ 48 % en 2013 à seulement 36 % l’an dernier. Cette évolution pose un défi majeur pour les 300 à 400 millions de travailleurs peu qualifiés du pays. À mesure que l’État concentre ses ressources sur les technologies de pointe, une part croissante de cette population risque d’être laissée à l’écart. Beaucoup pourraient être contraints de retourner dans leurs régions rurales d’origine.

Selon un ancien conseiller du gouvernement central, la rivalité technologique avec les États-Unis a fini par devenir une obsession pour les dirigeants chinois. La volonté de remporter la course aux technologies du futur aurait conduit Pékin à privilégier excessivement l’innovation de pointe au détriment du traitement des déséquilibres économiques plus immédiats. Si les robots se multiplient, le moral des ménages reste déprimé. Les ventes au détail n’ont progressé que de 0,2 % sur un an en avril, leur plus faible rythme depuis la sortie des confinements. Pour la première fois de l’histoire récente, l’encours des prêts bancaires aux ménages a reculé en mars par rapport à l’année précédente. 

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d’être notre spécialiste économie.

Articles similaires

Laisser un commentaire

gymglish
Compte bancaire
Détaxe express
CFE
● Radio en direct
En pause