À Washington, le projet d’Arc de Triomphe de Donald Trump ravive une lecture française du pouvoir

À Washington, le projet d’Arc de Triomphe de Donald Trump ravive une lecture française du pouvoir

À l’approche du 250ᵉ anniversaire de l’indépendance des États-Unis, Donald Trump a relancé un projet aussi spectaculaire que controversé : la construction d’un arc monumental baptisé Independence Arch au cœur de Washington. Mais derrière l’ambition commémorative, c’est une lecture profondément politique, et étonnamment française, du pouvoir qui refait surface.

Lesfrancais.press a pu recueillir le témoignage de Peter Kenton, vétéran américain de la Seconde Guerre mondiale, centenaire et installé en France depuis 1959. Ayant vécu à deux pas de l’Arc de Triomphe et participé, sous ce monument historique, aux commémorations des 80 ans du Débarquement, il partage son regard transatlantique sur le projet de Donald Trump.

Un Arc de Triomphe à la sauce Donald Trump

En octobre 2025, le président Donald Trump, a dévoilé son projet d’arc monumental, baptisé Independence Arch, destiné à célébrer le 250ᵉ anniversaire de l’indépendance américaine et à inscrire sa marque personnelle dans les festivités nationales. L’édifice, pensé pour culminer à 250 pieds (environ 76 m), symbolisant les 250 ans des États‑Unis, serait implanté sur Memorial Circle, face au Arlington National Cemetery, le cimetière national où reposent des centaines de milliers de vétérans américains. Il s’insérerait sur l’axe reliant le Lincoln Memorial au National Mall, au cœur du paysage mémoriel de la capitale fédérale.

L’Independence Arch soulève des questions « morales et politiques » : « vanity project » plus qu’un monument commémoratif ?

Présenté par Donald Trump comme un symbole permanent de l’histoire et de l’unité nationale, le projet a rapidement suscité une opposition. Le 19 février 2026, un groupe de vétérans de la guerre du Vietnam a déposé une plainte fédérale, arguant que la construction violerait les lois encadrant les monuments sur terrains fédéraux et perturberait les perspectives autour du cimetière. À la mi-mars 2026, des parlementaires démocrates ont rejoint l’action avec un recours complémentaire, invoquant la Commemorative Works Act et soulignant que le projet nécessiterait une autorisation explicite du Congrès pour être légalement réalisé pointant que cette construction soulève des questions « morales et politiques » et qu’elle s’apparente davantage à un « vanity project » qu’à un monument commémoratif traditionnel.

Un parallèle avec l’Histoire de France

Au-delà de la ressemblance du potentiel édifice américain avec l’Arc de Triomphe français, se dessine une autre image. Pour comprendre la portée de cette initiative, Peter Kenton, ancien juriste et érudit de l’Histoire de France, souligne le lien avec l’Arc de Triomphe. Construit à partir de 1806 par Napoléon Bonaparte après la victoire d’Austerlitz, l’arc parisien répondait à une logique précise : inscrire la puissance de l’État et la gloire militaire dans l’espace urbain. Il célébrait la victoire, légitimait l’empereur et offrait aux soldats un passage sous l’arc, comme un rituel de reconnaissance et de pouvoir.

Cette filiation est aujourd’hui au centre de la critique. Aux yeux des opposants au projet de Donald Trump, l’Independence Arch ne se contente pas de commémorer l’histoire mais personnalise le monument, le charge d’une dimension politique immédiate, et reproduit une logique d’affichage du pouvoir.

Un Arc de Triomphe et deux puissances

Pour Peter Kenton, le projet d’Independence Arch de Donald Trump résonne avec une mémoire familière. À son arrivée à Paris en 1959, il s’installe à quelques pas de l’Arc de Triomphe, un monument dont il connaît parfaitement la signification : de symbole impérial voulu par Napoléon Bonaparte, il est devenu un site majeur de mémoire nationale.

Peter Kenton avec un officier français pour la commémoration des 80 ans du Débarquement, en 2024
Peter Kenton avec un officier français pour la commémoration des 80 ans du Débarquement, en 2024

En 2024, Peter Kenton participe, aux côtés d’autres vétérans, aux commémorations sous l’Arc de Triomphe, à l’occasion des 80 ans de la Libération de Paris, une cérémonie qui lui rappelle à quel point un monument peut concentrer l’histoire et le poids des souvenirs collectifs dans l’espace public.

« Il y a eu des mégalomanes dans l’Histoire, les Français ont eu Napoléon, nous avons Trump »

« Jai servi mon pays pendant la Seconde Guerre mondiale et je suis membre fondateur de lAssociation des Américains Résidant à l’Étranger (AARO) », rappelle-t-il, avant de qualifier le projet américain : « Trump est complètement fou et son Independence Arch est inadmissible, il ne répond qu’à sa mégalomanie et en aucun cas à ce que sont les États-Unis. Jespère que cette construction ne se fera pas. »

Selon Peter Kenton, la logique de Donald Trump reproduit un schéma historique précis. Napoléon a fait ériger l’Arc de Triomphe après la bataille d’Austerlitz pour inscrire sa victoire et celle de son armée dans la mémoire collective et dans l’espace urbain. L’arc parisien matérialisait le pouvoir, glorifiait les soldats et servait à légitimer un empire. Pour le vétéran américain, l’Independence Arch s’inscrit dans une démarche comparable, à savoir monumentaliser un moment politique, personnaliser la mémoire et imposer une lecture du pouvoir dans la capitale fédérale américaine.

« Il y a eu des mégalomanes dans lHistoire, les Français ont eu Napoléon, nous avons Trump », souligne Peter Kenton, établissant un lien direct entre l’histoire française et l’actualité américaine. La comparaison n’est pas anodine puisqu’elle illustre comment la forme architecturale d’un arc peut transcender les époques et les continents pour devenir un outil politique, capable de façonner la perception de la puissance.

Commémoration des 80 ans du Débarquement à l’Arc de Triomphe
Commémoration des 80 ans du Débarquement à l’Arc de Triomphe

Ce regard transatlantique met en lumière une tension qui traverse l’histoire des États-Unis et de la France : la manière dont un monument cristallise les victoires, la mémoire et le pouvoir, et la manière dont les sociétés l’interprètent. À Paris, l’Arc de Triomphe a évolué d’emblème impérial à site de mémoire nationale. Aux États-Unis, un Independence Arch serait directement associé à son initiateur et à la période politique de sa construction, sans bénéficier du recul historique qui a modifié la signification du monument français.

Bâtir le pouvoir

Pour le vétéran Peter Kenton, la question dépasse l’esthétique ou la taille du projet et interroge la fonction politique et commémorative des symboles. Le parallèle entre Napoléon et Donald Trump permet de comprendre que l’architecture monumentale n’est jamais neutre et qu’elle reste, quel que soit le pays, un instrument de pouvoir qui dialogue avec l’histoire.

« Trump est complètement fou et son Independence Arch est inadmissible, il ne répond qu’à sa mégalomanie. »

Et justement, l’histoire de l’Arc de Triomphe montre que le sens d’un monument peut évoluer. D’emblème impérial, il est devenu un site de mémoire nationale avec l’installation de la tombe du Soldat inconnu. Aux États-Unis, l’Independence Arch naîtrait dans un contexte politique immédiat, chargé du sens que lui attribue son promoteur, sans bénéficier d’une transformation progressive.

Au fond, le débat dépasse largement le cas américain. Il pose une question universelle : comment une nation matérialise-t-elle son histoire et son pouvoir ?

Entre Washington et Paris, entre Napoléon et Donald Trump, une constante demeure, l’architecture monumentale n’est jamais neutre. Elle parle à la fois au politique et à la mémoire, et se révèle un outil de pouvoir pour les dirigeants, qui, à travers la pierre et la forme, inscrivent leur héritage dans l’histoire. 

Auteur/Autrice

  • Rachel Brunet

    Rachel Brunet est une journaliste française installée à New York depuis 13 ans.

    Après un début de carrière dans la presse économique à Paris, elle a rejoint la presse francophone aux États-Unis.

    Elle défend une information rigoureuse et une analyse exigeante de l’actualité.

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