Vins français aux États-Unis : deux experts français de New York décryptent la chute des exportations

Vins français aux États-Unis : deux experts français de New York décryptent la chute des exportations

Les exportations françaises de vins et spiritueux vers les États‑Unis ont chuté de 21 % en 2025, selon les chiffres publiés par la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux (FEVS), compilant les données du service statistique des Douanes françaises. Un recul qui inquiète producteurs et importateurs, alors que le marché américain reste historiquement le premier marché à l’export pour le vin français, représentant une vitrine stratégique et une part importante des revenus du secteur.

Cette baisse s’inscrit dans un contexte complexe : droits de douane additionnels, dollar affaibli et incertitude réglementaire ont bouleversé les habitudes d’achat et la planification des importateurs. Pour comprendre ces dynamiques, Lesfrancais.press a interrogé Pamela Wittmann, experte du marché américain du vin basée à New York, ainsi qu’Eric Forêt, manager chez « French Wine Shop by Vin sur Vingt », installé à New York.

Droits de douane et change défavorable : un double impact

« Les droits de douane additionnels de 15 % et le dollar affaibli par rapport à leuro ont fortement pesé sur la compétitivité de nos vins », explique Pamela Wittmann. « Lincertitude, limpossibilité de prévoir à long terme et de se projeter dans lavenir de la part des importateurs, avec les changements perpétuels de ladministration américaine actuelle, compliquent encore le marché. »

« Les Américains sont plus prudents dans leurs décisions d’achat »

Dans ce contexte, les importateurs américains ont adopté une stratégie de prudence renforcée. Les décisions d’achat privilégient désormais les références établies et à rotation rapide, tandis que l’introduction de nouvelles marques françaises devient plus difficile. Pamela Wittmann souligne cette tendance : « Certains importateurs et les plus gros distributeurs ont préféré revoir leur portefeuille de marques et se recentrer sur un mix produit contenant plus de vins et spiritueux américains. »

Pamela Wittmann le rappelle : « Lindustrie du vin ne va pas bien aux États-Unis depuis plusieurs années, notamment du côté de la production. Pour en mesurer lampleur, il faut regarder le rapport de la Silicon Valley Bank. » Ce dernier, publié sous la direction de Rob McMillan, un des analystes économiques les plus influents du secteur vitivinicole américain, confirme une nouvelle contraction des volumes en 2025, prolongeant une tendance baissière installée depuis plusieurs années. Même si une stabilisation progressive est envisagée, les exportateurs doivent composer avec une incertitude structurelle persistante.

Consommateurs américains : prudence et arbitrages

Pour Eric Forêt, les consommateurs américains restent attachés aux vins français mais ajustent leur comportement : « Ils ne consomment pas moins de vins français, nous navons pas eu de dry January” cette année et nos ventes ont progressé de 25 % par rapport à janvier 2025. En revanche, ils sont plus prudents dans leurs décisions dachat. Beaucoup sintéressent aux appellations satellites ou équivalents régionaux des grands classiques comme Sancerre, Chablis, Saint-Émilion ou Châteauneuf-du-Pape, qui restent abordables. »

Eric Foret, manager chez le French Wine Shop by Vin sur Vingt
Eric Foret, manager chez le French Wine Shop by Vin sur Vingt

Pamela Wittmann complète : « Les vins qui se vendent le mieux sont ceux entre 15 et 20 $ et ceux au-dessus de 100 $. » Selon le rapport State of the US Wine Industry de Silicon Valley Bank, le ralentissement du marché affecte principalement les segments d’entrée et de milieu de gamme, tandis que les vins premium et grands millésimes montrent une résistance relative. Cette polarisation reflète une dynamique de premiumisation, dans laquelle la valeur du marché repose de plus en plus sur les catégories haut de gamme

Adaptation et résilience : stratégies à court et long terme

Malgré un marché américain compliqué, Eric Forêt reste optimiste pour l’avenir : « Nous ne reverrons probablement pas de si tôt les années glorieuses de 2000 à 2015. Je reviens de Wine Paris, et lengouement et la résilience de lindustrie sont vraiment encourageants. Le constat est clair : nous avons touché le fond, et au moins cette année, la situation est prévisible. Elle nest pas idéale, mais cela nous offre lopportunité de rebondir et de faire mieux. Lindustrie na pas le choix, elle doit se battre et sadapter. Cela implique d’être ultra réactif, doffrir de la flexibilité aux clients, et de maîtriser ses coûts au cordeau. Mais il ne sagit pas seulement de gérer les contraintes, il faut continuer dinnover dans le vignoble, dans la vinification, mais aussi en matière de marketing et de design d’étiquettes, en tirant parti des outils modernes comme lintelligence artificielle. »

« Les vins français qui apportent une réelle valeur et répondent à la demande des plus jeunes générations continueront à se vendre. »

Pamela Wittmann souligne les difficultés immédiates et les perspectives : « Je ne vois pas damélioration dans limmédiat, les dommages sont entérinés pour 2026. Dans la pratique, les importateurs américains ne cherchent pas de nouveaux produits. Ils sont encore en train de traiter le back log et les surplus. Au long terme, les relations commerciales transatlantiques se stabiliseront. Les vins français qui apportent une réelle valeur et répondent à la demande des plus jeunes générations continueront à se vendre. »

Pamela Wittmann, la présidente des compagnons du Beaujolais à New-York
Pamela Wittmann, la présidente des compagnons du Beaujolais à New-York

L’incertitude reste toutefois forte, notamment sur le plan juridique. Pamela Wittmann explique : « Lindustrie a beaucoup despoir dans la décision de la Cour Suprême qui examine actuellement si le pouvoir exécutif peut invoquer la loi de 1977 sur les pouvoirs économiques durgence internationaux (IEEPA) pour imposer des droits de douane généralisés, les juges semblant douter de cette large compétence, même si Trump dit quil trouvera autre chose. Cette décision ne devrait pas tarder. »

Malgré la conjoncture difficile, Eric Forêt campe sur une position : « Je reste convaincu que les vins français restent les meilleurs rapport qualité-prix du marché, et que ces challenges forceront les vignerons français à être plus performants. Ils en ressortiront gagnants lors dune prochaine administration, que lon espère plus clémente. »

Auteur/Autrice

  • Rachel Brunet

    Rachel Brunet est une journaliste française installée à New York depuis 13 ans.

    Après un début de carrière dans la presse économique à Paris, elle a rejoint la presse francophone aux États-Unis.

    Elle défend une information rigoureuse et une analyse exigeante de l’actualité.

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