Au cours de l’année écoulée, deux séries parallèles de négociations ont été menées pour mettre un terme à la guerre en Ukraine. D’un côté, les Américains ont essayé d’obtenir des Russes un cessez-le-feu, voire un accord de paix. De l’autre, la Maison-Blanche a engagé des négociations secrètes avec le Kremlin sur la fin des sanctions et sur une coopération économique. Des sources citent un accord portant sur 12 000 milliards de dollars. Compte tenu des sommes en jeu, la pression sur Kiev risque d’augmenter dans les prochaines semaines.
Des négociations en coulisses
Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir et, selon l’hebdomadaire The Economist, Kirill Dmitriev, responsable d’un fonds souverain russe, a rencontré au moins neuf fois Steve Witkoff, l’émissaire spécial du Président des Etats-Unis. Au cœur des discussions figurent des prises de participation dans le secteur de l’énergie et, plus globalement, dans celui des matières premières. Les États-Unis se sont vu proposer des accords portant sur le pétrole et le gaz arctiques, des mines de terres rares ainsi que sur la réalisation d’infrastructures en Sibérie. La Russie souffre de la faiblesse des prix du pétrole, du durcissement des sanctions et d’un déficit d’investissement. Le président américain, lui, souhaite des résultats avant les élections de mi-mandat de novembre.
L’idée que l’Amérique puisse remporter un prix de 12 000 milliards de dollars, soit six fois la production économique annuelle de la Russie, relève manifestement de l’hyperbole destinée à flatter l’ego de Donald Trump. Ce dernier, depuis le début de son second mandat, fait de la chasse aux matières premières un enjeu majeur, considérant que la Chine constitue sur ce terrain une réelle menace. Le président américain entend sécuriser, par tous les moyens possibles, les approvisionnements en énergie et en terres rares. Il souhaite également avoir la capacité d’influencer les marchés des matières premières.
Pour le moment, la Russie est fermée aux investissements occidentaux en raison des sanctions, mais de plus en plus d’acteurs estiment qu’elles seront, à court ou à moyen terme, assouplies. Dernièrement, des représentants des majors pétrolières occidentales ont rencontré leurs anciens partenaires russes lors d’ADIPEC, une conférence énergétique tenue à Abou Dhabi en novembre dernier. De nombreux avocats américains travaillent sur des scénarios de levée des sanctions.
La branche russe de la Chambre de commerce américaine organise régulièrement des événements portant sur l’alimentation, les biens de consommation, la fiscalité ou les ressources humaines. Au moins cinq entreprises américaines ayant quitté la Russie, dont Apple et McDonald’s, ont récemment enregistré de nouvelles marques russes. En guise d’apaisement, Vladimir Poutine aurait proposé de restituer 5 milliards de dollars d’actifs saisis à ExxonMobil en 2022.
La Russie, un marché à conquérir
Avant 2022, les entreprises occidentales actives en Russie étaient majoritairement européennes plutôt qu’américaines. En réintégrant la Russie dans le jeu, Washington espère que ses propres entreprises en récolteront désormais les fruits.
En 2021, lorsque l’Union européenne commerçait avec la Russie, ses ventes de biens y atteignaient 90 milliards d’euros (106 milliards de dollars), dont 40 milliards d’euros de machines et d’équipements de transport destinés aux secteurs minier, pétrolier et gaziers russes. Les produits chimiques représentaient 20 milliards d’euros et les biens manufacturés 9 milliards. À titre de comparaison, les importations russes de biens américains ne s’élevaient qu’à 6 milliards de dollars. Les entreprises américaines entendent gagner d’importantes parts de marché au moment de la levée des sanctions. Les négociants en matières premières pourraient également bénéficier d’une réouverture du marché russe. Les exportations d’énergie, de produits agricoles et de métaux sont aujourd’hui acheminées de la Russie vers leurs clients via des intermédiaires opaques, la flotte fantôme et des mécanismes d’assurance destinés à réduire le coût des sanctions. Ce système est coûteux ; la Russie apprécierait les financements proposés par les maisons de commerce occidentales. 300 milliards de dollars par an d’exportations sont concernés. La Russie est le premier exportateur mondial de blé et figure parmi les plus importants pour l’énergie et les terres rares.
Les entreprises américaines demeurent présentes en Russie. Elles se sont faites discrètes mais elles ne sont pas toutes parties. Selon l’École d’économie de Kiev (KSE), 324 entreprises américaines sont toujours actives en Russie. Leurs bénéfices cumulés demeurent modestes, quelques milliards de dollars en 2023, mais pourraient être rapatriés si les contrôles de capitaux et les sanctions étaient levés.
Le potentiel économique de la Russie ne doit pas être exagéré. Son PIB annuel s’élève à 2 200 milliards de dollars, inférieur à celui de l’Italie, et sa classe moyenne se contracte. Le marché intérieur est un enjeu mineur pour les entreprises américaines, car ce dernier se contracte du fait du vieillissement démographique. Leur objectif est de participer à des grands projets susceptibles de transformer les marchés mondiaux des matières premières. Un document du Conseil de sécurité russe évoque un « trésor de ressources arctiques et nordiques ». Les champs pétroliers russes sont vieillissants et épuisés ; pour éviter un déclin de la production, la Russie a besoin de technologies, de capitaux et de main-d’œuvre étrangers. En Sibérie occidentale, les ressources récupérables pourraient atteindre 12 milliards de barils. L’Arctique russe recèlerait un potentiel encore plus important, jusqu’à 50 milliards de barils exploitables dans les années 2030 sous réserve que le prix du pétrole avoisine 100 dollars le baril, prix permettant de rentabiliser les investissements nécessaires. Le projet Vostok Oil, mené par Rosneft, nécessiterait 15 nouvelles villes, trois aéroports et 3 500 kilomètres de lignes électriques, pour un coût estimé à 160 milliards de dollars. Rosneft affirme qu’il pourrait produire jusqu’à 2 millions de barils par jour d’ici les années 2030. La Russie détiendrait également 29 millions de tonnes de terres rares, soit l’équivalent de 74 années de production mondiale actuelle. Moscou ambitionne de porter sa part dans l’extraction mondiale de 1,3 % aujourd’hui à 10 % d’ici 2030.
Des sanctions « gruyère »
Aujourd’hui, les sanctions édifiées à l’encontre de la Russie ressemblent à un maquis corse : près de 23 000 mesures ont, en effet, été imposées. Les États-Unis pourraient, par décret présidentiel, en supprimer certaines ; d’autres nécessiteraient l’accord du Congrès. L’Europe pourrait refuser d’alléger les siennes. L’incertitude durable découragerait les investisseurs.
Un accord de paix ne signifiera pas la fin des incertitudes. La Russie pourrait être tentée de reprendre les hostilités. La situation économique dans le pays demeure délicate, avec une inflation en hausse et une politique monétaire changeante. Les investisseurs pourraient se montrer prudents vis-à-vis d’un pays connu, par ailleurs, pour son haut degré de corruption.
Le retour des Occidentaux en Russie ne sera pas facile car leur place a été reprise par d’autres, en particulier l’Asie. En 2024, la Chine fournissait 62 % des importations russes, contre 25 % avant la guerre. Environ 30 % du commerce russe est désormais libellé en yuans. La Russie s’est en outre spécialisée dans la contrebande. La revente informelle de biens occidentaux se développe. Les iPhone coûtent moins cher à Moscou qu’à Londres. En science et technologie, Moscou privilégie l’autonomie et réduit ses dépendances extérieures. Il est peu probable que le pouvoir russe change de cap en cas d’accord de paix. Même dans un scénario optimiste où les États-Unis capteraient la moitié du commerce et des revenus étrangers en Russie, les flux annuels n’atteindraient que 340 milliards de dollars, très loin des 12 000 milliards évoqués.
Auteur/Autrice
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.
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