Alors que les tensions autour du Groenland s’intensifient, la France se retrouve confrontée à un dilemme stratégique inédit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Washington affiche des ambitions territoriales et sécuritaires qui mettent à l’épreuve l’ordre transatlantique établi depuis plus de sept décennies. Dans ce contexte, associé à la fin de première année de présidence de l’Administration Trump, le site Partir à New York a commandé à l’IFOP une enquête nationale, réalisée en ligne du 15 au 16 janvier 2026 auprès de 1 000 Français représentatifs de la population française âgée de 18 ans et plus.
Les résultats dressent un portrait clair de l’opinion publique : un rejet massif des velléités expansionnistes américaines, mais une prudence stratégique notable et des fractures profondes sur les moyens d’y répondre.
Une opposition massive mais nuancée
L’enquête révèle que 70 % des Français souhaitent que la France continue à s’opposer aux velléités expansionnistes des États-Unis sur le Groenland. Ce rejet traverse presque toutes les sensibilités politiques, confirmant un consensus relatif sur la défense du droit international et la souveraineté européenne. Toutefois, certains électeurs, notamment à l’extrême-droite, se montrent plus partagés sur ce principe.
Dans le détail, près de deux Français sur trois (63 %) approuvent la participation de la France à une mission militaire au Groenland, même si cette opération symbolique a été invoquée par l’administration américaine pour justifier une hausse des tarifs douaniers à l’égard des pays participants, dont la France et la Suède. La mission, calibrée avant tout pour envoyer un message politique, bénéficie d’un soutien large dans l’opinion, mais ne traduit pas un désir d’affrontement militaire.
« Comme en 1939 (…) c’est aujourd’hui à l’extrême-droite qu’on trouve la plus forte réticence à défendre militairement le droit international contre les menaces expansionnistes »
IFOP
L’opinion reste partagée sur la possibilité d’empêcher « au besoin par la force » une annexion américaine du Groenland : 43 % y sont favorables, 33 % contre, 24 % sans opinion. Ce chiffre contraste avec celui de juin 1939 face au projet nazi d’annexion du couloir de Dantzig, où 76 % des Français souhaitaient empêcher l’Allemagne par la force.

Cette comparaison illustre une érosion de la culture de défense collective, même si la menace actuelle est perçue comme moins directe, liée à des territoires situés à des milliers de kilomètres de l’Hexagone. L’IFOP explique : « Comme en 1939 face aux projets d’expansion nazis lorsque Marcel Déat, néosocialiste et future figure de la collaboration, refusait de réagir à l’impérialisme nazi dans sa fameuse tribune ‘Faut-il mourir pour Dantzig ?’, c’est aujourd’hui à l’extrême-droite qu’on trouve la plus forte réticence à défendre militairement le droit international contre les menaces expansionnistes. »

« Cette réticence témoigne sans doute d’une fascination pour le modèle trumpien de puissance nationale décomplexée, au point de tolérer ses dérives impériales. À l’inverse, le centre, historiquement atlantiste pendant la Guerre froide, a progressivement développé une posture anti-impérialiste qui s’applique désormais y compris aux États-Unis, perçus comme une menace pour l’ordre international libéral fondé en 1945. »
Escalade militaire : prudence et clivages
Les options militaires les plus radicales ne recueillent pas l’adhésion majoritaire des Français : seuls 31 % se prononcent en faveur d’une sortie de l’OTAN et 41 % soutiennent une intervention militaire directe au Groenland, contre 38 % d’opposants. Ces chiffres mettent en lumière un attachement persistant au cadre stratégique euro‑atlantique, tout en laissant ouverte la possibilité d’interventions à portée symbolique.
« 65 % des Français soutiennent un boycott des produits américains
IFOP
L’examen par clivages politiques révèle des contrastes marqués :
- Les sympathisants de LFI et les électeurs de Mélenchon en 2022 affichent un soutien massif, avec 42-43 % favorables à la sortie de l’OTAN et 86 % à une intervention militaire directe chez LFI.
- Les électeurs centristes (Renaissance, électeurs Macron) et de la droite modérée (LR) se montrent nettement plus prudents, avec seulement 16 % favorables à la sortie de l’OTAN et 34 % à une intervention militaire. Enfin, l’extrême‑droite exprime une réticence marquée à défier frontalement Washington, rappelant certaines postures observées dans la société française en 1939 face aux menaces expansionnistes germaniques.
La primauté des mesures économiques
Face à une éventuelle occupation forcée du Groenland, les Français privilégient nettement des mesures de rétorsion économiques : 65 % soutiennent un boycott des produits américains, 61 % la suspension des séjours aux États-Unis, 64 % la suspension des achats de matériel militaire américain et 63 % un alourdissement de la fiscalité sur les GAFAM. « Cette hiérarchisation traduit un consensus clair : frapper Washington par des leviers économiques tout en évitant l’escalade militaire. « Ce contraste entre le consensus sur les mesures économiques et la division sur les options militaires radicales illustre la permanence d’une culture de prudence stratégique dans l’opinion française. »

« Les Français semblent conscients qu’une intervention militaire directe contre les États-Unis n’a pas vocation à résister militairement si Washington décide de passer en force. D’où cette préférence pour des leviers économiques qui peuvent être activés collectivement au niveau européen sans engager la France dans un affrontement militaire solitaire et hasardeux. »

« Cette lucidité sur les rapports de force explique également pourquoi les options radicales ne séduisent que les franges les plus idéologisées du spectre politique, principalement à l’extrême-gauche où l’opposition de principe à l’impérialisme américain l’emporte sur les considérations pragmatiques, » analyse l’IFOP.
Les États-Unis : d’allié historique à menace perçue
La perception des États-Unis par l’opinion française connaît une mutation spectaculaire. Aujourd’hui, 51 % des Français considèrent Washington comme une menace militaire, un niveau presque équivalent à celui attribué à la Chine (58 %). La part de ceux qui voient les États-Unis comme un « pays ennemi » a fortement progressé, passant de 30 % en avril 2025 à 42 %, tandis que seulement 24 % continuent de les percevoir comme un allié, contre 31 % neuf mois plus tôt.

Les clivages politiques accentuent cette divergence : la menace américaine est particulièrement ressentie chez les sympathisants LFI (68 %), suivis des électeurs socialistes (52 %) et des électeurs de Macron en 2022 (54 %), alors qu’elle demeure moindre à l’extrême-droite (33 %).
Parallèlement, l’attachement à l’Europe et un positionnement progressiste sur le plan sociétal renforcent la méfiance envers Washington, soulignant que cette perception négative est autant idéologique que géopolitique.
La popularité de Donald Trump en chute libre
La cote de popularité du président américain reste extrêmement faible en France : seulement 19 % des Français ont une bonne opinion de Donald Trump, contre 81 % de mauvaise opinion. Les divergences selon l’appartenance politique sont nettes : l’extrême-gauche se montre particulièrement critique (18 %), la gauche classique et le centre-gauche/centre-droit n’accordent que 10 à 12 % de bonne opinion, la droite modérée (LR) atteint 27 %, tandis que l’extrême-droite conserve un soutien notable, avec 40 % chez les sympathisants RN et jusqu’à 48 % parmi les très conservateurs sur le plan sociétal.
« 26 % des Français estiment que le président de la République, Emmanuel Macron, est à la hauteur des enjeux »
IFOP
« En faisant exploser l’ordre international fondé à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, Donald Trump semble avoir réussi à inverser l’image des États-Unis qui, de pays allié, devient pour beaucoup un pays ennemi. Et si les Français rejettent massivement les velléités impériales de Trump au Groenland, cette opposition cache des fractures politiques profondes sur les modalités de la réponse. Les mesures de rétorsion économique bénéficient d’un large consensus, mais les options radicales (sortie de l’OTAN, intervention militaire) ne séduisent que l’extrême-gauche, quand l’extrême-droite manifeste une réticence à défier frontalement Washington, reproduisant les clivages de 1939 face à l’expansionnisme nazi. La menace constituée par cette administration américaine aux décisions aussi erratiques n’est toutefois pas encore perçue comme vitale par la plupart des Français, sans doute parce qu’elle affecte surtout des territoires éloignés de l’Hexagone », souligne l’IFOP.
Vers une autonomie stratégique européenne
Une majorité claire des Français (64 %) estime qu’une défense européenne totalement indépendante serait plus efficace pour assurer la paix et la stabilité dans le monde. Cette aspiration à l’autonomie stratégique se retrouve avec encore plus d’intensité selon les affiliations politiques : 72 % chez les sympathisants LFI, 65 % chez les électeurs PS, 72 % chez les écologistes et 74 % chez les électeurs Renaissance.
Cette préférence manifeste un désir de disposer d’un levier européen capable d’agir sur la scène internationale sans dépendre exclusivement de la puissance américaine, traduisant une réflexion pragmatique sur l’avenir de la sécurité du continent et la capacité de l’Europe à défendre ses intérêts stratégiques.
Le président Macron face aux tensions transatlantiques
Interrogés sur la capacité d’Emmanuel Macron à répondre aux tensions liées à la politique étrangère de Donald Trump, les Français se montrent majoritairement réservés : seulement 26 % estiment que le président français est à la hauteur des enjeux, dont 5 % « tout à fait à la hauteur » et 21 % « plutôt à la hauteur ».

À l’inverse, une large part de l’opinion se montre critique : 34 % répondent « pas vraiment à la hauteur » et 40 % « pas du tout à la hauteur ». Cette répartition illustre une perception mitigée de la gestion de la crise par l’Élysée et souligne les défis auxquels le président est confronté pour concilier fermeté diplomatique et relations avec Washington.
Auteur/Autrice
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Rachel Brunet est une journaliste française installée à New York depuis 13 ans.
Après un début de carrière dans la presse économique à Paris, elle a rejoint la presse francophone aux États-Unis.
Elle défend une information rigoureuse et une analyse exigeante de l’actualité.
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