Le « Choc des civilisations », la « nouvelle guerre froide », le « piège de Thucydide » et le « dilemme de Gulliver » (faut-il être un géant chez les lilliputiens ou un lilliputien chez les géants ?), repose sur le mécanisme le plus simple et le plus mystérieux du monde : le pendule. Les Anglais, petit peuple isolé, favorisaient sur le continent la puissance faible pour qu’aucune ne soit trop forte. Check and balance dans la diplomatie anglaise comme dans les institutions politiques américaines. Personne ne doit être trop puissant. La bonne Cour suprême américaine met en œuvre cette bonne politique. Chaque pouvoir doit en compenser un autre; et le bon Monsieur Trump se voit censurer par des juges qu’il a nommés. Eh oui : toute action engendre réaction, principe chinois. Dans le Non-agir, autre concept chinois, l’Europe s’impose. Entre les deux aimants impérialistes, Chine et Amérique, la boule du pendule passe au-dessus de sa fragile tête, sans jamais la heurter. Elle est au centre du monde. Elle en est même le point d’équilibre, instable. Telle est la théorie du pendule.
C’est toujours l’Europe l’enjeu
Le pendule balance d’un côté, puis de l’autre. Il allait de la Russie soviétique aux États-Unis, bing, heurtant le mur de fer, il l’a fracassé. L’Europe a ramassé les morceaux de l’empire : Hongrie, Pologne, Roumanie, Tchéquie, Slovaquie, pays baltes, jusqu’à … l’Ukraine. Le pendule est reparti, on le croit au-dessus du Pacifique, dans les abysses japonais, entre l’Empire du milieu et l’Empire américain. Erreur. C’est toujours l’Europe l’enjeu. Toujours au-dessus de nos têtes.
Macron retourne en Inde, qui commande Rafale sur Rafale, et entend ne s’atteler à personne, ni Chine, ni Amérique. Comme la plupart des pays du monde. Comme l’Afrique, l’Amérique latine et les pays arabes. Tous rient de la gifle reçue par Trump, mais craignent la puissance de feu américaine, celle du dollar, autant qu’ils redoutent sa faiblesse.

La Chine tisse ses toiles financières à travers le monde, y compris dans les pays développés. Il ne s’agit pas seulement de rendre l’Europe dépendante des usines chinoises, mais d’inverser peu à peu le rapport financier comme se renverse la dépendance technologique. Le maître de la civilisation des robots, ces humanoïdes que l’on voit danser pour le nouvel an chinois, ne dirigera-t-il pas le monde ? Un aimant chinois ? Vers où s’oriente le pendule ?
Avec la Cour suprême, l’État de droit résiste
Le monde tire déjà les leçons du trumpisme. Avec la Cour suprême, l’État de droit résiste. Comme la Réserve fédérale américaine. C’est la chance des États-Unis. La concentration du pouvoir ne marche pas. Le protectionnisme ne marche pas. Le déficit commercial américain a battu un nouveau record. Mais la leçon peut valoir aussi pour la Chine; la concentration du pouvoir ne marche pas ; le mercantilisme, qui est la base du protectionnisme ne marche pas non plus. La Chine prépare patiemment sa crise. Elle fera mal au monde.
L’Europe, naïve, malgré les droits de douane américain, malgré le coût du pétrole, malgré le dumping chinois, malgré l’euro fort, garde son excédent commercial. Reste ferme sur l’Ukraine. Se tâte sur son épargne. Change de politique énergétique, la France en pointe, notamment à Cadarache où ses équipes ont réussi une première mondiale dans la fusion nucléaire; l’énergie du soleil presque éternelle.
Les deux dirigeants principaux de l’Europe, Macron et Merz, ont bien raison de répéter, chacun a leur manière, que l’Europe est un modèle, pour l’équilibre social, la force du droit, la sécurité publique, la diversité des cultures, la médecine, etc.. Cette concordance dans les mots en cache une autre : L’incapacité à agir. Avec un accord franco-allemand accord pour ne pas s’engager sur des eurobonds, sur une politique commerciale, sur une défense commune, sur un marché vraiment unifié, sur une politique en Méditerranée, en Afrique, au Moyen Orient. Voilà près de dix ans, avec une sorte de prescience, Macron et Merkel décident de construire une industrie de défense. Dix ans après, avion et char communs tombent à l’eau, avec des mots aigres doux. L’Allemagne va même reprocher à la France de ne pas dépenser assez pour sa défense. Un culot d’acier puisqu’elle n’a rien dépensé pendant des dizaines d’années.
L’indépendance passe par la coopération entre « égaux »
Une industrie de défense coopérante n’est-elle pas nécessaire pour construire une « autonomie stratégique » ? Une évidence. D’où les Rafales achetés par l’Inde : 80% seront construits là-bas. Ce n’est pas seulement une question d’indépendance mais aussi de coopération industrielle. L’indépendance passe par la coopération entre « égaux ». Voilà le bât qui blesse les ânes et les egos, c’est-à-dire les industriels français et allemands qui ne trouvent pas d’accord entre eux. Des centaines de commandes en moins ? Non : l’enjeu d’une alliance militaire. Donc chacun va construire son avion. Son char. Son drone. Son uniforme. Sa médaille. Quand on a du génie, industriel ou non, le pendule compense avec des œillères. Comme pour les ânes.
L’enjeu d’une alliance militaire
Enrico Letta et Pascal Lamy rappellent que le marché unique n’est si unifié que cela et que l’Europe doit se bouger pour rattraper son temps. Sont-ils d’un temps dépassé ? Mario Draghi a relevé tout ce qu’il fallait corriger pour ne pas être dépassé. La Commission étudie le rapport Draghi d’il y a trois ans. Elle s’enferme dans une non-collégialité superbe et impuissante. Au lieu de tout faire pour consolider le couple franco-allemand, elle excite ses divisions. Le pendule tourne en rond. S’il reprend son cours naturel, elle ferait mieux de ne pas être sur le trajet.
Des forces internes, en Allemagne, en France, en Hongrie, en Italie, partout, animés par des patriotes insoumis, amis des Russes ou des Américains, parfois les deux, désignent cette Europe comme adversaire. Ils espèrent la dissoudre dans le Non-agir perpétuel.
Toute politique revient à savoir comment gâcher ses atouts. La Russie s’efface dans une guerre stupide. Trump échoue sur tous les plans, à force de tourner le dos à ce que représente l’Amérique. La Chine s’échine à marier les contraires Yin et Yang de l’économie ouverte et d’un système fermé. Les Européens minent l’Europe de l’intérieur, les forces antieuropéennes s’abreuvant d’une Commission impériale, ce qui est un non-sens.
Le sort du monde, par une sorte de jeu de domino, se joue entre Paris et Berlin
Le destin de l’Europe dépend, comme toujours depuis mille ans, de la France et de l’Allemagne. Des gouvernements que Français et Allemands mettront en place, l’opposition à l’Europe, c’est-à-dire à l’alliance franco allemande, monte dans les deux pays. Voilà l’histoire lente. Et le mouvement de bascule possible, qui n’est pas un basculement, mais le mouvement d’arrêt du pendule en bout de course. Ce mouvement allait dans le renforcement continu de cette alliance. Le sort du monde, par une sorte de jeu de domino, se joue entre Paris et Berlin. Si l’alliance franco allemande résiste, l’Europe résiste. Si l’Europe résiste, les empires céderont. L’Europe agrégera les pays qui veulent rester indemnes du déchirement annoncé du monde.
Au bout de son élan, le pendule s’arrête, puis repart dans l’autre sens. Il n’y a pas qu’un pendule. Il y a celui qui va de Paris à Berlin, de Pékin à Washington ; de Moscou à Téhéran, de Ryad à Rabat, et bien d’autres. Attention aux embrouilles. D’autant que toute action engendre réaction, principe chinois. Le Non-agir n’est pas la réponse. Il y a une façon subtile de jouer au pendule : suivre la direction que donne son mouvement.
Auteur/Autrice
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Député de Paris de 1993 à 2002, Ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010, puis au Conseil de l'Europe de 2010 à 2013, il a fondé le média lesfrancais.press dont il fut le Président jusqu'en septembre 2025. Désormais, il travaille comme Conseiller spécial auprès du Premier ministre Sébastien Lecornu.
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