SCAF : le chasseur européen qui décidera de l’indépendance stratégique du continent

SCAF : le chasseur européen qui décidera de l’indépendance stratégique du continent

L’Europe s’est longtemps pensée comme une puissance économique protégée par une architecture de sécurité héritée de la guerre froide. Ce confort stratégique appartient désormais au passé. Le Livre blanc « White Paper for European Defence – Readiness 2030 » le dit sans détour : le continent fait face à une détérioration rapide de son environnement stratégique et doit se réarmer pour restaurer une dissuasion crédible à l’horizon 2030.Il ne s’agit plus d’un ajustement marginal mais d’un sursaut massif, coordonné et durable. Ainsi, il se peut que ce soit le SCAF qui décidera de l’indépendance stratégique du continent.

Dans ce cadre, le Système de Combat Aérien du Futur, plus connu sous l’acronyme SCAF, n’est plus un simple programme industriel franco-germano-espagnol. Il est devenu un révélateur politique. Car derrière le développement d’un chasseur de nouvelle génération se joue une question plus fondamentale : l’Europe veut-elle réellement disposer d’une autonomie stratégique, ou restera-t-elle dépendante des choix technologiques et réglementaires d’acteurs extérieurs ?

La supériorité aérienne, socle de toute architecture de défense

Le Livre blanc européen identifie plusieurs lacunes critiques à combler d’urgence. Parmi elles figurent la défense aérienne et antimissile intégrée, les drones et systèmes anti-drones, les capacités spatiales, l’intelligence artificielle et la guerre électronique.

La guerre en Ukraine a démontré avec brutalité l’intensité des frappes aériennes et l’importance d’une défense multi-couches capable de faire face aux missiles balistiques, aux missiles de croisière, aux vecteurs hypersoniques et aux systèmes aériens sans pilote.

« Le contrôle du ciel demeure la condition première de la liberté d’action militaire »

Mais aucune défense antimissile crédible ne peut fonctionner sans supériorité aérienne. Le contrôle du ciel demeure la condition première de la liberté d’action militaire. Sans avion capable de pénétrer des environnements saturés de défenses sol-air, d’orchestrer des essaims de drones et d’opérer dans un spectre électromagnétique contesté, l’architecture européenne resterait incomplète.

C’est précisément là que s’inscrit le SCAF. Lancé en 2017 à l’initiative d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel, le programme vise à développer un ensemble cohérent comprenant un chasseur de nouvelle génération, des drones accompagnateurs, un « cloud de combat » et une architecture numérique interconnectée. Le NGF, New Generation Fighter, en constitue la pièce maîtresse. Il devra remplacer à terme le Rafale français et l’Eurofighter allemand et espagnol à l’horizon 2040.

Le futur appareil ne sera pas seulement un avion plus performant. Il devra intégrer l’intelligence artificielle, dialoguer en temps réel avec des capteurs spatiaux, piloter des drones d’accompagnement et agir dans les domaines cyber et électronique. Il devra aussi, pour la France, être capable d’assurer la mission de dissuasion nucléaire et d’opérer depuis un porte-avions. Autrement dit, il sera la colonne vertébrale du système de combat européen du XXIe siècle.

L’ombre d’ITAR : une souveraineté sous condition

Derrière la dimension technologique du SCAF se cache une question autrement plus sensible : celle de la dépendance aux réglementations américaines ITAR. L’International Traffic in Arms Regulations permet aux États-Unis de bloquer l’exportation de tout équipement intégrant des composants américains. Cette extraterritorialité n’est pas théorique. Elle a déjà conduit au blocage de ventes de Rafale vers l’Égypte ou à des retards dans des contrats satellitaires européens.

Avion de combat nouvelle génération
Avion de combat nouvelle génération

Dans un contexte où les exportations sont vitales pour la base industrielle et technologique de défense européenne, cette dépendance constitue une vulnérabilité stratégique majeure. Un chasseur européen intégrant des composants ITAR resterait soumis à un veto extérieur. Il serait performant militairement mais fragile politiquement.

Le Livre blanc insiste sur la nécessité de renforcer la base industrielle européenne et d’assurer une production souveraine dans les domaines critiques.

Le SCAF devient ainsi un projet de « désITARisation ». Il ne s’agit pas seulement de concevoir un appareil de pointe, mais de garantir qu’il puisse être exporté, modifié et armé sans dépendre d’autorisations étrangères. L’autonomie stratégique européenne ne peut être crédible si son fleuron aérien reste juridiquement vulnérable.

Airbus contre Dassault : gouvernance et bataille d’influence

Si la logique stratégique plaide pour la coopération, la réalité industrielle s’avère plus complexe. Depuis plusieurs mois, le programme est secoué par des tensions entre Dassault Aviation, désigné maître d’œuvre du NGF, et Airbus Defence & Space. Le constructeur français réclame un leadership clair sur le pilier « avion », estimant qu’une majorité décisionnelle est indispensable pour assumer sa responsabilité industrielle.

« Pour la France, le futur appareil doit impérativement intégrer la mission nucléaire et l’aviation embarquée, deux exigences non négociables »

Les accusations relayées dans une partie de la presse allemande selon lesquelles Dassault exigerait 80 % du programme ont été démenties, mais elles ont contribué à alimenter un climat de défiance. Le puissant syndicat IG Metall est même allé jusqu’à suggérer l’exclusion de Dassault du projet. En parallèle, des responsables allemands ont laissé entendre que l’abandon du SCAF ne serait « pas la fin du monde ». Airbus a, de son côté, évoqué sa capacité à développer un avion de combat autonome si les négociations échouaient.

Ces tensions ne relèvent pas uniquement de l’ego industriel. Elles traduisent des priorités nationales différentes. Pour la France, le futur appareil doit impérativement intégrer la mission nucléaire et l’aviation embarquée, deux exigences non négociables. Pour l’Allemagne, l’équilibre industriel et la préservation des compétences nationales sont essentiels. L’Espagne, quant à elle, cherche à consolider son industrie aéronautique et à sécuriser sa place dans la défense européenne.

La difficulté réside dans la conciliation de ces intérêts au sein d’un programme dont le coût est estimé à près de 100 milliards d’euros.

Deux avions pour un système ?

Face aux blocages, l’idée d’une « solution à deux avions » a émergé. Elle consisterait à développer deux chasseurs distincts intégrés au même système de combat

Les partisans de cette option y voient une manière de dépasser les conflits de gouvernance et de renforcer la résilience industrielle. Jean-Noël Barrot, le 22 février dernier en écho à Emmanuel Macron, a toutefois rejeté cette hypothèse, estimant qu’elle diluerait l’ambition du projet et que les industriels devaient faire un pas l’un vers l’autre.

Défense européenne et aviation militaire
Défense européenne et aviation militaire

Au-delà du débat technique, un tel choix reviendrait à accepter une fragmentation stratégique au moment même où le Livre blanc appelle à une mutualisation renforcée et à une coopération structurée. L’Europe a déjà payé le prix de la dispersion dans le passé. Répéter ce schéma dans un programme aussi structurant serait un signal contradictoire.

Le scénario de la rupture

Une autre hypothèse circule : celle d’un développement autonome de part et d’autre du Rhin. Airbus pourrait concevoir son propre appareil tandis que Dassault poursuivrait seul un successeur du Rafale. Techniquement, les deux groupes en ont les capacités. Stratégiquement, le coût serait élevé.

« La liberté d’action dans l’espace devient un élément clé de la supériorité militaire »

Une telle rupture affaiblirait la position européenne face au programme concurrent GCAP mené par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon. Elle diluerait les financements et enverrait un signal de division au moment où le continent cherche à affirmer sa cohérence stratégique.

L’espace, nouvelle frontière du combat aérien

Le futur chasseur européen ne se jouera pas uniquement dans l’atmosphère. Le Livre blanc souligne l’importance des « strategic enablers », notamment les capacités spatiales et les communications sécurisées.

La liberté d’action dans l’espace devient un élément clé de la supériorité militaire.

Le NGF devra intégrer des données satellitaires en temps réel, protéger ses communications orbitales et évoluer dans un environnement où l’espace est de plus en plus contesté. Dans cette perspective, la complémentarité entre l’expertise avionique de Dassault et la maîtrise des infrastructures spatiales par Airbus Defence & Space pourrait constituer un atout stratégique majeur.

La piste saoudienne : réalité ou écran de fumée ?

Dans ce contexte tendu, certaines rumeurs évoquent un possible rapprochement entre Dassault et l’Arabie Saoudite. Le royaume multiplie les investissements dans le domaine aéronautique et a récemment acquis de nouvelles capacités européennes dans d’autres segments.

Toutefois, envisager un partenariat stratégique sur un chasseur de nouvelle génération impliquerait des transferts technologiques sensibles et poserait d’évidentes questions politiques. À court terme, cette hypothèse apparaît davantage comme un levier tactique dans les négociations européennes que comme une option concrète. Un écran de fumée destiné à peser sur les discussions internes.

Un choix de civilisation stratégique

Le Livre blanc avertit que l’Europe ne peut plus se contenter d’adaptations incrémentales. Le SCAF incarne ce moment de vérité. S’il aboutit, il pourrait devenir le symbole d’une Europe capable de concevoir, produire et exporter un système de combat complet, souverain et interopérable. S’il échoue, il illustrera les limites persistantes de l’intégration stratégique européenne.

La question dépasse les querelles industrielles. Elle renvoie à la place du continent dans le nouvel ordre international. L’Europe souhaite-t-elle être une puissance aérienne autonome, capable d’agir seule si nécessaire, ou un acteur dépendant d’architectures conçues ailleurs ? Le SCAF n’est pas qu’un avion. Il est un test politique majeur. Et l’histoire jugera la capacité des Européens à transformer cette ambition en réalité.

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