Le risque de stagflation dans la zone euro

Le risque de stagflation dans la zone euro

Avant même le déclenchement de la guerre en Iran, l’Europe était confrontée à une faible croissance et, pour certains États membres, à une inflation relativement élevée en raison de tensions salariales sur fond de vieillissement démographique et de hausses de prix sur certains métaux (argent, cuivre, terres rares, etc.). La guerre au Moyen-Orient, si elle devait durer, renforce le risque de basculement dans une situation de stagflation, sous l’effet du choc négatif d’offre lié à la hausse des prix du pétrole et du gaz naturel. Afin d’endiguer la menace inflationniste, la Banque centrale européenne pourrait être contrainte de relever ses taux directeurs, au risque de freiner davantage la croissance.

L’Irlande caracole

En 2025, la croissance de la zone euro a atteint 1,1 %, et 0,9 % hors Irlande, dont le PIB s’est accru de 12,3 % sous l’effet des exportations de services technologiques et de produits pharmaceutiques. La zone euro se caractérise par une quasi-absence de gains de productivité depuis 2017, ce qui pèse fortement sur son potentiel de croissance. En dix-sept ans, la productivité par tête n’a progressé que de 7 % dans la zone euro, contre plus de 25 % aux États-Unis.

Cette faiblesse de la productivité engendre des tensions sur le marché du travail. Faute de pouvoir accroître la production par tête, les entreprises sont contraintes d’augmenter leurs effectifs pour répondre à la demande. Dans le même temps, la population active diminue sous l’effet du vieillissement démographique, ce qui alimente une hausse des coûts salariaux. Le taux de chômage de la zone euro, à 6,2 % de la population active, se situe à un niveau historiquement bas.

Métaux, énergies, services, tout augmente

Les prix de nombreuses matières premières sont orientés à la hausse, tout comme ceux des microprocesseurs. Depuis 2024, le prix des métaux industriels a progressé de 18 %, tandis que celui des semi-conducteurs (notamment la mémoire vive) a augmenté de plus de 20 %. La forte demande internationale en puces, liée à l’essor de l’intelligence artificielle, explique cette progression.

Si les prix des biens industriels tendent à baisser sous l’effet de la concurrence chinoise, qui dispose d’importantes capacités de production excédentaires, ceux des services, fortement dépendants des coûts salariaux, continuent d’augmenter. Cette dynamique est accentuée par le vieillissement démographique : une population plus âgée consomme davantage de services domestiques, peu propices aux gains de productivité.

La guerre en Iran accentue les tensions inflationnistes, avec une hausse substantielle des prix du gaz et du pétrole. Plus le conflit se prolonge, plus cette hausse des coûts énergétiques se diffuse à l’ensemble de l’économie, avec le risque d’enclenchement d’une spirale inflationniste.

Zone Euro
Image d'illustration

Afin d’éviter une répétition de la vague inflationniste de 2022, la Banque centrale européenne pourrait être amenée à durcir rapidement sa politique monétaire, au détriment de l’investissement des ménages et des entreprises. Par voie de conséquence, la croissance s’en trouverait affaiblie.

L’IA, l’atout américain

De leur côté, les États-Unis bénéficient de gains de productivité importants, probablement liés au développement de l’intelligence artificielle, ce qui exerce une pression désinflationniste. Par ailleurs, l’énergie y demeure moins coûteuse qu’en Europe. Les États-Unis, devenus exportateurs de pétrole et de gaz naturel, tirent parti de la hausse des prix de ces ressources qui ne freine pas leur croissance.

Celle-ci est en outre soutenue par le développement de l’intelligence artificielle et par un effort d’investissement significatif dans les logiciels, qui représentent près de 3 % du PIB, contre seulement 0,8 % dans la zone euro. Néanmoins, l’inflation américaine reste alimentée par la hausse des droits de douane et par la réduction de l’immigration, qui a contribué à raréfier la main-d’œuvre. Par ailleurs, les ménages supportent également l’augmentation du prix des carburants, même si celle-ci est moins marquée qu’en Europe. La banque centrale américaine pourrait ainsi être conduite à différer son programme de baisse des taux directeurs, pourtant souhaité par Donald Trump.

L’Europe se trouve confrontée à une configuration particulièrement défavorable, où se conjuguent faibles gains de productivité, tensions démographiques et dépendance énergétique. À la différence des États-Unis, elle ne dispose ni d’un moteur technologique suffisamment puissant, ni d’une autonomie énergétique lui permettant d’amortir les chocs extérieurs. Dans ce contexte, la politique monétaire apparaît comme un instrument aux effets ambivalents : nécessaire pour contenir l’inflation, elle risque d’accentuer le ralentissement économique. La menace de stagflation ne relève plus d’un scénario théorique ; elle s’impose progressivement comme un horizon crédible pour la zone euro.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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