Les économistes aiment les métaphores alphabétiques. Ils décrivent les cycles économiques comme en L (chute puis stagnation), en U (repli progressif suivi d’un redressement), en V (le même mouvement mais plus abrupt) ou encore en W (une reprise interrompue par une rechute). Depuis la pandémie de Covid-19, certains ont ajouté une nouvelle lettre à ce répertoire. La reprise postpandémie, craignaient les plus pessimistes, pourrait prendre la forme d’un K : vers le haut pour certains, les plus aisés, et vers le bas pour les autres.
Ce cycle en K symboliserait l’économie américaine avec une population de plus en plus fragmentée. Les dépenses des ménages les plus riches seraient le principal moteur de l’expansion actuelle quand de l’autre côté du spectre de revenus les plus modestes seraient confrontés à des difficultés croissantes en raison de l’inflation. Ce diagnostic intéresse de plus en plus les Américains au vu de leurs recherches sur Google. Quand le 6 mars dernier, le Bureau of Labor Statistics a annoncé une perte nette de 92 000 emplois en février, les craintes d’une économie à deux vitesses ont été ravivées.
Répartition inégale du pouvoir d’achat ?
Près de la moitié de la consommation américaine proviendrait désormais des 10 % des ménages les plus riches. Cette estimation a été particulièrement mise en avant par Moody’s Analytics. Selon cette société d’analyse, la part des dépenses réalisée par les 20 % des ménages les plus aisés serait passée de 55 % en 2019 à 59 % en 2025. Cette statistique est néanmoins contestée. La méthode de Moody’s consiste à estimer les revenus et l’épargne par catégorie de revenus, puis à déduire la consommation comme la différence entre les deux. Les revenus sont calculés à partir de la part de chaque groupe dans le revenu total, telle qu’elle apparaît dans l’enquête Survey of Consumer Finances (SCF) réalisée tous les trois ans par la Réserve fédérale, combinée aux données agrégées des comptes nationaux trimestriels. Pour estimer l’épargne, Moody’s se fonde sur les comptes financiers trimestriels de la Fed, qui recensent les achats d’actifs par les ménages américains (liquidités, immobilier, actions, etc.).
La difficulté réside dans la répartition de cette épargne entre les groupes de revenus. Pour ce faire, Moody’s repose sur une hypothèse forte. La part des achats d’un type d’actif par un groupe de revenus serait identique à la part historique de ce groupe dans la détention de cet actif. Ainsi, si les 10 % les plus riches détenaient environ 70 % des actions en 2022, ils seraient supposés représenter 70 % des achats d’actions depuis cette date. Cette méthode soulève plusieurs difficultés. Utiliser la structure passée des revenus pour estimer la structure actuelle des dépenses est déjà discutable. Mais utiliser la répartition passée du patrimoine pour estimer les flux d’épargne présents l’est encore davantage. Les nouveaux acquéreurs immobiliers, par exemple, ne ressemblent pas aux propriétaires déjà installés. De plus, les comportements financiers évoluent. L’essor des plateformes de courtage en ligne, comme Robinhood, a notamment favorisé l’entrée d’investisseurs particuliers aux revenus modestes sur les marchés boursiers.
Dans ces conditions, l’écart entre une estimation incertaine des revenus et une estimation encore plus fragile de l’épargne produit un résultat particulièrement douteux.
K ou pas K ?
Les enquêtes de consommation du Bureau des Statistiques ne confirment pas l’analyse de Moody’s. Chaque année le Bureau of Labor Statistics publie des études sur l’évolution de la consommation, même si les résultats sont publiés avec un certain décalage. Selon le travail des économistes de la banque Barclays qui ont analysé ces études, 20 % des Américains les plus aisés représenteraient un peu plus d’un tiers des dépenses totales, soit bien moins que ce que suggèrent les estimations alarmistes précédentes. Cette proportion est relativement stable dans le temps y compris lors de la crise financière mondiale de 2007-2009 ou pendant la pandémie de Covid-19.
D’autres sources de données ne confirment pas non plus l’existence d’une économie en K. L’analyse les dépenses à partir des paiements par carte bancaire, souligne que l’écart de croissance de la consommation entre les ménages riches et les autres a fluctué ces dernières années, mais reste constant sur moyenne période. Les statistiques de consommation établies par la Réserve fédérale de New York aboutissent à une conclusion similaire. Les ménages les plus aisés n’ont pas adopté un comportement de dépense particulièrement exceptionnel ces derniers temps.
Plus largement, peu d’indicateurs macroéconomiques suggèrent une bascule de l’économie en faveur des plus riches. Les salaires des travailleurs les moins rémunérés progressent à un rythme comparable à ceux des salariés mieux payés, et ont même augmenté plus rapidement dans les années qui ont suivi la pandémie et en particulier durant le mandat de Joe Biden. Dans les enquêtes de confiance des consommateurs, l’écart de moral entre ménages modestes et ménages aisés n’est pas plus important qu’à l’accoutumée.
Une économie plus diversifiée que la caricature
Du côté du patrimoine, les données de la Réserve fédérale de New York montrent que la richesse nette des ménages aisés n’a pas progressé plus vite que celle des autres depuis la pandémie. Les fortunes des plus importantes ont certes fortement augmenté récemment, mais seulement après avoir chuté en 2022 lorsque les valeurs actions ont baissé avec le relèvement des taux d’intérêt par la Réserve fédérale. Le patrimoine des ménages modestes a progressé plus lentement, mais aussi de manière plus régulière.
L’idée d’une économie américaine reposant quasi exclusivement sur les plus aisés séduit par sa simplicité, mais elle résiste mal à l’épreuve des faits. Si les hauts revenus jouent indéniablement un rôle moteur, ils ne sauraient, à eux seuls, porter durablement la dynamique de consommation d’un pays aussi vaste et diversifié que les États-Unis.
Les données disponibles invitent à la prudence face aux diagnostics trop tranchés. L’économie américaine demeure, malgré ses fractures, plus équilibrée qu’il n’y paraît, portée par une base de consommation large et par une diffusion relativement homogène des gains de revenus depuis la pandémie.
Plutôt qu’une économie en « K », c’est sans doute une économie en tension qu’il convient de décrire : une économie où les inégalités persistent, mais où les mécanismes d’ajustement, salaires, emploi, patrimoine, continuent de jouer. Les riches comptent, assurément ; ils ne sont pas, pour autant, indispensables au point de devenir l’unique pilier de la croissance américaine.
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.























