Revers pour le nouveau gazoduc France et Espagne

Revers pour le nouveau gazoduc France et Espagne

janvier 24, 2019 0 Par Fabien Ferasson

Les régulateurs de l’énergie français et espagnol ont rejeté une demande d’investissement pour construire la partie centrale du gazoduc Midi-Catalogne. Une décision qui pourrait faire capoter tout le projet, se réjouissent les Verts.

Les autorisations de construction de la portion centrale du gazoduc Midi-Catalogne (MidCat), le STEP (South Transit Eastern Pyrenees), n’ont pas été délivrées. Les régulateurs de l’énergie français et espagnol ont estimé que le projet était trop coûteux et pas nécessaire.

« La CRE [française] et la CNMC [espagnole] considèrent que le projet STEP ne répond pas aux besoins du marché et ne présente pas une maturité suffisante pour pouvoir faire l’objet d’une décision favorable des régulateurs et, a fortiori, pour faire l’objet d’une décision de répartition transfrontalière des coûts », lit-on dans un communiqué commun des deux agences.

Elles soulignent vouloir s’inscrire dans les objectifs énergétiques européens et portant « une attention particulière à la stratégie européenne de réduction des émissions de gaz à effet de serre ».

Le projet ne présente pas un « rapport coûts-bénéfices clair et positif » au sein du marché, compte tenu du « rôle futur du gaz dans la région, à la suite de l’adoption récente du paquet énergie propre en Europe ».

Carton rouge

La décision paralyse d’autres parties du gazoduc déjà construites, et pourrait envoyer tout le projet aux oubliettes, se réjouit l’organisation de défense de l’environnement les Amis de la Terre, très opposée au gazoduc.

« Ce carton rouge décisif au gazoduc MidCat marque la première grande victoire dans la lutte contre les nouveaux projets gaziers néfastes au climat », a déclaré Antoine Simon, militant des Amis de la Terre Europe.

« Les militants, ONG et communautés locales se battent contre ce projet inutile depuis des années, ils savent qu’il serait mauvais pour les contribuables, pour les locaux et pour le climat. Aujourd’hui, leur action a été confortée », ajoute-t-il dans un communiqué.

La demande de construction de STEP avait été introduite par les deux promoteurs du projet, Enagas en Espagne et Teréga en France. Les deux entreprises arguent que MidCat permettrait au reste de l’Europe de bénéficier des nombreux terminaux à gaz naturel liquéfié (GNL) installés en Espagne, amoindrissant ainsi la dépendance vis-à-vis du gaz russe.

Or, selon les régulateurs, « le marché n’a manifesté aucun intérêt commercial pour de nouvelles capacités d’interconnexion ». Ils soulignent également que les capacités d’interconnexion existantes ne sont même pas utilisées à 100 %.

Revirement espagnol

La Commission de régulation de l’énergie française s’oppose depuis longtemps à l’initiative, craignant qu’elle ne pousse les prix vers le haut sans améliorer la sécurité de l’approvisionnement.

C’est donc du côté espagnol que vient le revirement. Le gouvernement conservateur emmené par Mariano Rajoy soutenait pleinement MidCat. En juillet 2018, ce gouvernement a été remplacé par un cabinet socialiste et le portefeuille de l’Écologie est arrivé entre les mains de Teresa Ribera.

Ce rejet remet en question la place de MidCat sur une liste européenne de projets d’infrastructures énergétiques prioritaires et donc éligibles à un financement communautaire, connus sous le nom de projets d’intérêt commun (PCI).

« Il s’agit d’un revers majeur pour l’industrie gazière, qui remet en question les centaines d’autres projets gaziers que l’UE soutient en priorité et qui ne sont pas tous aussi prometteurs », poursuit Antoine Simon. « L’industrie gazière doit comprendre que la fête est finie et qu’on ne peut pas continuer à faire sombrer des milliards d’euros versés par les contribuables dans les combustibles fossiles. »

Ce n’est pas la première difficulté à laquelle est confronté le projet ces dernières années. GRT Gaz, gestionnaire de réseau de transport de gaz naturel français, avait déjà remis en cause le bien-fondé d’un nouveau gazoduc entre la France et l’Espagne, estimant que les coûts l’emportaient sur les avantages.

« De ce point de vue, les projets d’interconnexion avec l’Espagne nous interpellent un peu », avait déclaré Olivier Aubert, directeur d’approvisionnement de GRT Gaz. En décembre 2016, il avait indiqué que le coût du gazoduc pourrait varier entre 400 millions d’euros pour une interconnexion simple et 2 milliards d’euros pour une interconnexion complète.

« On peut se demander si ce n’est pas un peu trop », estimait-il à l’époque. En revanche, il a qualifié de « bon investissement » un projet de 15 millions d’euros permettant l’inversion des flux de gaz entre la France et la Suisse.

Un projet d’intérêt commun ?

Des sources de l’industrie gazière à Bruxelles admettent que la décision des deux régulateurs « a une dimension politique » qui « aurait des conséquences » sur l’inclusion de MidCat sur la liste des projets d’intérêt européen commun éligibles à un financement communautaire.

Au départ, le projet avait pourtant bénéficié du soutien du commissaire européen au climat, Miguel Arias Cañete, de nationalité espagnole. La Commission européenne semble à présent avoir changé d’avis.

Le 8 janvier a marqué un tournant décisif dans ce revirement. Des représentants de la Commission ont alors rencontré les régulateurs espagnol et français ainsi que des représentants des gouvernements des deux pays. Deux hauts fonctionnaires de la Commission, Dominique Ristori et Klaus-Dieter Borchardt, ont participé à la réunion et ont posé des « questions difficiles » sur la viabilité du projet, selon des sources.

Ces questions ont été posées sur la base d’une étude coûts-avantages, réalisée par le bureau d’études Pöyry. L’étude, publiée en avril 2018, concluait que STEP n’apporterait qu’une valeur limitée et ne serait bénéfique que si trois conditions étaient remplies simultanément :

– que la demande européenne en gaz reste faible (380 milliards de m3/an en 2030) ;

– que les volumes de gaz arrivant d’Algérie soient limités (15bm3 par rapport aux 40bm3 actuels) ;

– que les prix mondiaux du GNL augmentent de 150 % par rapport aux niveaux de référence, pour atteindre 30 euros/MWh.

Le 21 janvier, la CRE a publié un programme d’investissement pour 2019, sur la base des contributions de RTE, GRTgaz et Teréga. Aucun de ces investissements ne concerne MidCat ou STEP.

Frédéric Simon

Un article publié sur le site de notre partenaire

Publicités