Depuis la France, ils observent une Amérique traversée par des secousses politiques, diplomatiques et culturelles d’une rare intensité. Loin de Washington mais au plus près des débats qui redéfinissent leur pays, ces citoyens américains portent un regard tranché, parfois inquiet et toujours façonné par l’expérience de la distance.
Amy Porter, Jim Cohen, Nicolas Conquer : trois parcours, trois rapports à l’Amérique, trois manières de lire les bouleversements politiques en cours. Tous vivent en France et scrutent leur pays d’origine, les États-Unis. Mais leurs analyses divergent profondément
L’Amérique vue de Paris : entre inquiétude et rupture
Jim Cohen appartient à cette génération d’Américains pour qui la France n’a jamais été un simple lieu de résidence, mais un ancrage intellectuel et personnel. « Je vis en France depuis 1977, ayant déjà fait un séjour d’études de 1973 à 1974. Depuis 1981 je réside à Paris », précise-t-il d’emblée. Docteur en sciences politiques et professeur émérite à l’Université de la Sorbonne Nouvelle, il analyse la scène américaine avec le recul du chercheur et l’engagement du citoyen membre de Democrats Abroad.
« Aucun président ne s’est efforcé comme Trump de détruire l’ordre international en défiant toutes les organisations internationales »
Jim Cohen, Docteur en sciences politiques et professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle

Face au retour de Donald Trump à la Maison Blanche, son jugement est sans ambiguïté. S’il rappelle que ce dernier « n’est pas le premier président américain à bafouer le droit international ou à faire mal à l’image son pays », il estime néanmoins qu’« aucun président ne s’est efforcé comme Trump de détruire l’ordre international en défiant toutes les organisations internationales, en s’imposant par la force, la menace ou la corruption. Aucun président n’a jamais à ce point personnalisé les enjeux du pouvoir dans le système international, tout doit tourner autour de lui. »
Cette hyper-personnalisation, couplée à une diplomatie jugée agressive, conduit Jim Cohen à une formule sévère. Il souligne le paradoxe d’une posture présidentielle oscillant entre rhétorique pacificatrice et pratiques conflictuelles : « Tout en réclamant un prix Nobel de la paix, Trump en un an a menacé ou agressé plusieurs pays, principalement des pays du Sud mais aussi le Danemark, l’Union européenne dans son ensemble, et même notre voisin le Canada, pays ami s’il en est ! » Puis de rajouter : « Trump est en train de transformer les Etats-Unis en Etat-paria. »
« C’est profondément choquant que le monde entier souffre des caprices d’un homme aussi inapte à la fonction qu’il occupe »
Amy Porter, porte-parole de Democrats Abroad France
Une inquiétude que partage Amy Porter, porte-parole de Democrats Abroad France, et installée en région parisienne depuis 1987. Chez elle, l’analyse politique se mêle à une mémoire familiale profondément ancrée dans l’histoire transatlantique. « Je suis alarmée par le traitement qu’il réserve à nos alliés traditionnels à cause de son ignorance totale de l’histoire », explique-t-elle. Et d’ajouter, comme une clé de lecture intime : « Étant la fille d’un soldat américain qui a débarqué en Normandie en juin 1944, je suis particulièrement effarée par son mépris pour l’OTAN. Je crains qu’il nous faudrait des décennies avant de regagner la confiance des autres pays. »

À cette vision critique s’oppose frontalement celle de Nicolas Conquer, porte-parole du Parti républicain américain en France, fondateur de Western Arc, think tank transatlantique. Là où Jim Cohen et Amy Porter évoquent déstabilisation et perte de confiance, Nicolas Conquer voit au contraire un rétablissement du leadership américain. « Le retour de Trump à la Maison Blanche a replacé les USA sur le devant de la scène internationale, après une administration Biden faible qui avait contribué à plus d’instabilité dans le monde », affirme-t-il. Il évoque le « retrait chaotique d’Afghanistan, l’invasion et guerre en Ukraine, le 7 octobre », avant d’estimer que « le président Trump a su réaffirmer un meilleur leadership en contribuant de manière décisive à stopper des conflits en mettant en œuvre une politique étrangère répondant à la devise “la paix par la puissance”. »
Le Groenland : symbole d’une tension transatlantique
Rarement une question géopolitique aura suscité une lecture aussi contrastée.
Jim Cohen y voit une démonstration brutale de domination. « En exprimant de façon insistante sa volonté d’annexer le Groenland, Trump montre à quel point il méprise l’Alliance atlantique, l’Union européenne et toute forme de coopération avec d’autres pays au sein d’organisations internationales », analyse-t-il. Stratégiquement, estime-t-il, « les Etats-Unis n’ont pas besoin d’annexer le Groenland parce qu’ils ont déjà, au sein de l’OTAN, une parfaite maîtrise de ce territoire. » Dès lors, cette posture relève, selon le docteur en sciences politiques, avant tout d’une logique de puissance : « Si Trump insiste c’est pour affirmer la domination des Etats-Unis, non seulement sur les pays du Sud mais aussi sur les pays alliés. Cette politique est évidemment très dangereuse parce qu’elle déstabilise un ordre international déjà très fragile. »
Amy Porter, elle, tranche sans détour : « C’est d’une débilitée monumentale. » Derrière cette formule abrupte, une critique sévère : « Il pense que s’il agrandit le territoire américain, il aura sa place sur le Mont Rushmore. C’est profondément choquant que le monde entier souffre des caprices d’un homme aussi inapte à la fonction qu’il occupe. »
« Je comprends la nécessité de poser un verrou stratégique sur l’Arctique et de sortir de la dépendance énergétique »
Nicolas Conquer, fondateur de Western Arc, think tank transatlantique
Nicolas Conquer détaille sa propre lecture géostratégique : « Je comprends la nécessité de poser un verrou stratégique sur l’Arctique et de sortir de la dépendance énergétique auprès de la Russie mais aussi des terres rares depuis la Chine. » Selon lui, « cette volonté s’inscrit dans un geste défensif qui permet indirectement d’assurer la protection de l’Atlantique Nord. Ni le Danemark, ni même le Groenland ne sont parvenus à developper, exploiter ou même sécuriser la région au vu des nouvelles menaces géopolitiques », tout en rappelant que « malgré une rhétorique de Trump appelant à une annexion, il n’a absolument pas été question d’annexion ni de déploiement militaire. »
Immigration et ICE : miroir des fractures américaines
Jim Cohen dénonce une escalade sans précédent. « Trump n’est pas le premier président à mener une politique anti-immigrés répressive, mais jamais cette répression n’a été menée avec autant de violence et de hargne contre toute la population civile », affirme-t-il. Il décrit une ICE devenue « une force armée d’occupation qui bafoue tous les droits. Ils séparent les familles, enferment les enfants, à une échelle jamais vue. La présence d’ICE dans les villes sert surtout à semer la violence de manière à justifier encore plus de répression. Elle est la manifestation la plus visible d’un régime sans loi qui impose le pouvoir de l’exécutif de façon autoritaire. »
Sa conclusion résonne comme un avertissement : « Ne pas s’y opposer serait se résigner à l’autoritarisme. »

Amy Porter partage ce constat alarmiste. « C’est proprement hallucinant. Et parfaitement illégal et anticonstitutionnel », estime-t-elle, jugeant que « le parti Républicain, qui détient la majorité au Congrès, a totalement abdiqué son contre-pouvoir.
Il est crucial pour les Démocrates de reprendre les deux chambres en novembre 2026 pour freiner les projets les plus farfelus de Trump.
Les Américains vivant à l’étranger peuvent s’inscrire sur les listes électorales sur le site Vote From Abroad. »
Nicolas Conquer renverse la perspective et s’aligne sur le discours MAGA : « Le décès d’Américains est toujours un drame. Ces drames auraient pu être évités si les activistes anti-ICE avaient fait usage de leur liberté d’expression et du 1er amendement sans entraver ni interférer dans l’action d’agents fédéraux visant à expulser des clandestins criminels.
Leur mode d’action relève du commando paramilitaire qui menace les agents fédéraux dans l’exercice de leurs missions », avant d’évoquer « une crise migratoire sous Biden » et « un chaos lié à des états fédérés qui refusent la coopération ».
Fierté nationale : entre distance critique et désillusion
La fierté envers leur pays se mesure différemment. Jim Cohen revendique une posture intellectuelle détachée : «En tant que politiste de formation, j’ai l’habitude de prendre de la distance critique envers tous les Etats et tous les systèmes politiques. Je ne pourrais jamais être nationaliste, même si j’étais content de ce que fait mon pays. Quant à ce régime, non seulement il ne m’inspire aucune fierté, mais il m’inspire une profonde colère. En tant que citoyen des Etats- Unis et « citoyen du monde », mon devoir est de combattre ce régime au nom d’une démocratie plus solide et plus démocratique que celle que l’administration Trump essaie aujourd’hui de détruire. »
« Je ne pourrais jamais être nationaliste, même si j’étais content de ce que fait mon pays »
Jim Cohen, Docteur en sciences politiques et professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle
Amy Porter exprime une désillusion : « J’ai toujours été fière d’être d’origine américaine, mais je ne suis pas du tout fière du régime actuel, dirigée par des incompétents et le criminel-en-chef. »
“J’ai toujours été fière d’être d’origine américaine, mais je ne suis pas du tout fière du régime actuel”
Amy Porter, porte-parole de Democrats Abroad France
Nicolas Conquer, à l’inverse : « Donald Trump fait exactement ce pour quoi il a été élu. » Et de rajouter : « Je suis fier que Trump et son administration mettent fin au chaos migratoire et fassent appliquer les lois, n’en déplaisent à des activistes aux méthodes quasi insurrectionnelles ! »
Super Bowl : la culture comme champ de bataille
La mi‑temps du Super Bowl, le 8 février 2026, assurée par Bad Bunny, a rassemblé quelque 128,2 millions de téléspectateurs aux États‑Unis, un record historique. Sur les réseaux sociaux, la performance a généré plus de 4 milliards de vues en 24 heures, dépassant le simple cadre du sport pour devenir un miroir de la culture et de la société américaines.
« Donald Trump fait exactement ce pour quoi il a été élu »
Nicolas Conquer, fondateur de Western Arc, think tank transatlantique
La dimension politique n’a pas échappé à Amy Porter non plus, qui voit dans la performance artistique un message en résonance avec les défis sociétaux plus larges : « C’était très joyeux et une belle réflexion de la société multiraciale, multi-ethnique et multiculturelle qui caractérise les Etats-Unis et que nous devrions célébrer. » Amy Porter, loin de réduire ce moment à une simple fête, en fait un miroir de ce que les États-Unis sont aujourd’hui, au croisement de cultures et d’identités, un écho aux débats qu’elle suit depuis l’Europe.

À l’inverse, Nicolas Conquer adopte une posture plus critique envers la dimension politique perçue du spectacle. Il juge que ce qui s’est joué sur scène n’était pas l’essentiel et ironise sur l’environnement idéologique : « La performance sportive de ce Super Bowl n’était pas vraiment au rendez-vous. Le show à la mi-temps était évidemment un acte politique d’une organisation devenue woke et qui n’agit pas en faveur des intérêts de ses fans. Si le spectacle a été suivi massivement sur les réseaux sociaux, l’ambiance dans le stade et la cinématique n’était pas là. Ça ne justifie pas qu’on s’attarde dessus. » Et de rajouter : « J’ai regardé le show alternatif offert par Turning Point USA qui a réalisé un record de streaming sur YouTube. »
Le livestream de l’« All‑American Halftime Show » organisé par Turning Point USA, avec Kid Rock et d’autres artistes, a atteint jusqu’à environ 6,1 millions de spectateurs simultanés sur YouTube le soir du Super Bowl, une audience bien modeste face aux 128 millions de spectateurs attirés par Bad Bunny.
Pour Jim Cohen, le spectacle dépasse le simple divertissement. Il qualifie l’événement avec une grande sincérité en déclarant d’abord : « Merveilleux spectacle, qu’on comprenne l’espagnol ou non ! » Avant d’expliquer en quoi ce moment artistique porte un sens politique fort pour lui : « Il se trouve que, en tant que chercheur, je suis spécialiste de Porto Rico et je connais l’histoire et la vie politique de ce pays. Le style musical de Bad Bunny n’est pas celui que je préfère personnellement mais ce spectacle a été une énorme réussite. Il est évident que dans les circonstances actuelles ce spectacle portait un message politique : la diversité des peuples qui forment les Etats-Unis est à valoriser ; Porto Rico a une histoire propre, une langue propre, et ne sera jamais assimilée culturellement par l’Etat auquel il appartient, aussi puissant soit-il. »
Et de conclure : « Sachant à quel point le principal conseiller de Trump, Stephen Miller, natif de Californie, déteste les Latinos et la différence culturelle qu’ils représentent, j’ai été content de voir ce spectacle se réaliser dans de bonnes conditions. Nous sommes plongés qu’on le veuille ou non dans une guerre culturelle et une guerre de valeurs. Bad Bunny a déclaré que dans ces conditions il s’oppose à la haine au nom de l’amour. C’est parfait, je le rejoins ! »
Auteur/Autrice
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Rachel Brunet est une journaliste française installée à New York depuis 13 ans.
Après un début de carrière dans la presse économique à Paris, elle a rejoint la presse francophone aux États-Unis.
Elle défend une information rigoureuse et une analyse exigeante de l’actualité.
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