« (R) EXISTIR : chronique de la fin de règne de Bolsonaro par un Français de São Paulo »

« (R) EXISTIR : chronique de la fin de règne de Bolsonaro par un Français de São Paulo »

S’il n’était question que d’une chronique politique de plus, il suffirait de lire (R) EXISTIR pour son seul sous-titre « Chronique de Sao Paulo et du Brésil sous l’extrême-droite » (Alterpublishingbooks) qui le résumerait pleinement : le livre évoque en effet les deux dernières années (2021-2023) du règne suffocant de Jair Bolsonaro, jusqu’à la réélection « libératrice » de Lula. Entre explosion des morts du Covid, manipulations permanentes et propagande multiforme, entre violence de rue et violence des puissants, le pouvoir politique brésilien semble pris dans la pleine ivresse de sa démesure.

Mais (R) EXISTIR est le journal de combat ordinaire d’un citoyen armé de son seul téléphone portable. Comme si faire des photos, des captures d’écran, des montages, était autant de moyens de documenter l’époque, de la disséquer et d’en faire le commentaire hybride : entre texte et contre images. Un manuel de résistance pour tout un chacun et la chronique poétique de la fin de règne de Bolsonaro par un Français de São Paulo.

Xavier Baert : un auteur engagé

Livre (R)Existir
Livre (R)Existir, Xavier Baert

Xavier Baert s’est fait le devoir de commenter le règne de ce président populiste symbole d’une époque hélas prolifique qui semble en accoucher de nouveaux régulièrement. Mais il est aussi l’écrivain des petites et grandes choses du quotidien brésilien, nourri des lectures d’Annie Ernaux comme de Marguerite Duras. Avec la Nobel normande il partage le sens du dépouillement  stylistique. Avec la grande Duras et son langage propre, il pratique le collage littéraire : son roman-photo engagé invente une forme nouvelle où la copie des posts Instagram et leur plastique figée se mêlent aux photos de rues chargées de vie. 

Partout un univers de béton omniprésent, une ville où l’on ne se déplace qu’en voiture, un univers qui grouille où l’autre est partout et nulle part mais où les distances sociales et parfois raciales créent des frontières hermétiques. Et une épaisse couche de misère qui se déploie dans un pays qui n’a pas vaincu sa pauvreté endémique.

Nulle sanctification de la souffrance ou de la détresse ici, mais un regard humain à la bonne distance. Comme si Raymond Depardon avait décidé de traîner dans les rues de l’immense métropole économique brésilienne pour y rencontrer ses habitants dans un moment critique de leur histoire politique et sanitaire.

« Un pays face à une stratégie de tension, voire d’hystérie,
une veine d’énervement collectif ».

Xavier Baert, auteur de (R)EXISTIR

Aussi, la propagande politique sature l’espace urbain, signe peut-être d’une extrême droite qui se déploie partout, un règne des images auquel on n’échappe pas. Une version totalitaire de la communication politique. Combien de Une de journaux d’un Bolsonaro sûr de sa puissance ? Combien de photos de ses supporters souriants ? Combien d’imprimés de tee-shirt à la gloire de l’un ou de l’autre des leaders d’un Brésil polarisé ?

Bolsonaro – Lula : entre coup d’État et élections

Jusqu’aux ultimes photos du livre qui en forment la conclusion visuelle : Un palais présidentiel envahi après la victoire de Lula. Une tentative de coup d’État d’un Bolsonaro mauvais joueur. Grandeur et fragilité du pouvoir. Et toujours ce jaune et ce vert d’un drapeau brésilien qui perd de son éclat joyeux et devient un symbole d’incertitudes vides.

manifestant à Sao Paulo contre la politique sanitaire de Bolsonaro
Manifestants à Sao Paulo contre la politique sanitaire de Bolsonaro

J’ai aimé la force d’aspiration d’un journal de plus de 500 pages faits de vignettes, de captures d’écrans, de photos du « peuple pauliste ». On est loin du cliché de la Saudade et de la Samba. Même si le livre est plus Saudade que Samba. Ces pages critiquent vertement le régime de Bolsonaro mais ne sombrent pas dans le manichéisme qui ferait de Lula un nouvel archange libérateur. Le ton est engagé mais ce Français plus artiste que militant ne parle que pour lui-même empruntant la subjectivité de l’auteur plutôt que l’objectivité du journaliste ou la distance documentée du diplomate. La forme poétique et minimaliste de nombreux passages renvoie aux Haïkus qui ont nourri l’auteur. Un apaisement pour les cœurs de démocrates en peine face au spectacle de politiques brûlés au fer rouge des passions mauvaises.

Manifestants
manifestant à Sao Paulo contre la politique sanitaire de Bolsonaro avec le drapeau du Brésil

Cette chronique politique est celle d’un pays placé face à une « stratégie de tension, voire d’hystérie, une veine d’énervement collectif qui ne cesse de battre ». Un pays où la propagande de Bolsonaro fait de l’avènement de la dictature en 1964 « un jalon pour la démocratie brésilienne ». Un pays où une députée du camp présidentiel peut poursuivre l’arme au poing un manifestant et passer pour une héroïne. Un pays où la réélection de Lula ne se fera pas au premier tour mais sera au final plus serrée qu’attendue. Un pays où l’installation de l’ancien prisonnier redevenu président débouchera sur une tentative de coup d’État de celui qu’il a délogé de la présidence.

Fragilité des institutions, alternance douloureuse, corruption souterraine. En quoi croire vraiment ? Peut-être en ces moments poétiques entraperçus sous l’objectif d’un téléphone. Croire en la dignité du petit peuple. Entrapercevoir des moments de fraternité à travers le béton brut d’une ville industrieuse et inégalitaire.

« Luiz est mort. Retrouvé sur son lit (…). Son visage n’était pas crispé. 
Il serait mort soudainement et sans douleur »

Xavier Baert, auteur de (R)EXISTIR

Ce livre c’est aussi la chronique sanitaire d’une épidémie qui explose et apporte une touche de morbidité supplémentaire à la morbidité politique. Les chiffres tombent et égrènent l’intensité des ravages « 400 000 morts, 100 000 morts en 37 jours » avant le virage de la vaccination, qui arrive trop tard pour beaucoup.

Xavier Baert perd des proches.

« Luiz est mort. Retrouvé sur son lit. Il semble s’y être assis, peut-être pris d’un malaise, avant que le haut de son corps ne tombe sur le matelas. Son visage n’était pas crispé. Il serait mort soudainement et sans douleur ». Si le regard de Baert est celui d’un photographe, qui l’oblige à mettre à distance certaines émotions pour objectiver la chronique de l’époque, sa plume révèle son humanité fraternelle pour le genre humain. Luiz devient un de nos proches. Un de ceux perdus pendant l’épidémie mondiale du Covid.

(R) EXISTIR : résister est-ce exister ?

Humanité encore. Dans l’utilisation de « points fixes » dans ses photographies, comme celles de ce viaduc où il aperçoit chaque jour un pauvre homme couché à même le sol. L’homme du Viaduc devient un des symboles du livre, résistant parmi les chiens qui sont devenus ses doubles et ses protecteurs, image d’un Brésil pauvre et obstiné qui ne croit plus en ses politiques et qui cherche juste à survivre.

Pont du Viaduc
Pont du Viaduc

Dans l’avalanche des unes de journaux criardes, dans l’indécence de ces joueurs de football qui, tels Neymar deviennent des icônes vides de sens, dans un Brésil loin du chromo de carte postale, on a aimé (R) EXISTIR. Car il y a une issue même face au pouvoir le plus laid dans sa propagande, et même quand le peuple paraît perdu, déboussolé et digne : Les urnes pour sanctionner les dérives. Les urnes pour tourner la page Bolsonaro. Et un président déchu qui s’accroche au pouvoir, ses partisans envahissant les bâtiments des trois pouvoirs le 6 janvier 2023 dans une tentative de coup d’État. Les urnes qui ne sont rien sans la force. Terrible époque. La page que noircit l’écrivain Xavier Baert depuis son téléphone est tragique et belle à la fois. Pour écrire la lutte politique et son âpreté, photographier l’instant en documentant l’époque, tout en disant la dignité des brésiliens au passage. (R) EXISTIR. Comme résister. Exister. Seuls ceux qui résistent existent. Seuls ceux qui existent résistent. Dazibao ou Haïku. Le livre n’oblige pas à choisir.

Questions, Lesfrancais.press à Xavier Baert, auteur de (R)EXISTIR

(R)EXISTIR : un live en temps réel

Xavier Baert, auteur de (R)EXISTIR
Xavier Baert, auteur de (R)EXISTIR

Lesfrancais.press : « Qu’est-ce qui vous a amené au Brésil ? »

Xavier Baert : « Des raisons familiales. Mon mari est brésilien. On a donc décidé d’aller au Brésil en 2015. Puis on a fait des allers-retours sur São Paulo. C’est une ville qui est très sous-estimée en France. Qui pâtit de la bonne fortune de Rio. Et pourtant on ne peut comprendre le Brésil si on ne voit pas São Paulo ou Brasília. On ne doit surtout pas réduire le Brésil à Rio. »

Lesfrancais.press : Quel a été le moteur de ce travail d’écriture ?

Xavier Baert : « Un jour je me promène dans la rue et je tombe par hasard sur un graffiti en brésilien qui peut se traduire par « tu me rappelles le printemps ». J’ai eu envie d’écrire là-dessus. C’était comme une étincelle. Je sentais qu’il était nécessaire d’écrire sur cette période. Une période tragique de l’histoire.

« C’était comme une étincelle. Je sentais qu’il était nécessaire
d’écrire sur cette période »

Xavier Baert, auteur de (R)EXISTIR

Quand je commence l’écriture du livre le nombre de morts s’accumule car Bolsonaro refuse l’accès au vaccin. J’étais déjà en train d’écrire un autre livre sur le Brésil. Mais je sentais qu’il fallait écrire en temps réel, documenter la période, écrire au ras du bitume. Ce relevé des évènements de l’époque a une valeur historique. On n’a pas encore mesuré toutes les répliques de ce moment pour l’histoire du Brésil ou à l’échelle mondiale. »

Bolsonaro : le président d’une époque

Lesfrancais.press : « On a l’impression que les populistes se copient les uns les autres et cherchent toujours à faire pire en matière d’outrance, de manipulation de l’opinion, de violence politique, non ? »

Xavier Baert : « Bolsonaro est le produit d’une époque et d’une méthode : Sa méthode est de manipuler le langage. Si on voulait faire de l’histoire contemporaine on aurait besoin d’écrire un livre de rhétorique qui analyse le langage. Je pourrais aussi parler de Poutine et Netanyahou. Le grand sujet politique de l’époque c’est le langage. L’inadéquation entre le langage et la réalité. Les Américains l’ont vécu et on l’a vécu au Brésil. »

Pont du Viaduc
Pont du Viaduc

Lesfrancais.press : « Dans le livre il y a de très nombreuses images. Images de propagande politique d’abord. Mais aussi de nombreuses histoires de résistance, politique ou plus symbolique. J’ai été frappé par ce « point fixe » constitué par l’image d’un pauvre homme sous un viaduc. Vous le croisez à plusieurs reprises. Sans lui parler. C’est une Image forte de résistance ? »

Xavier Baert : « La première résistance est vitale. Comment on survit dans la rue. C’est ce qui frappe à São Paulo. Il y a plusieurs manières de faire sentir le temps qui passe dans le récit. Et parler de cette figure qui est là parfois sous le viaduc et qui parfois n’est pas là en est une. Je photographiais les graffitis côtés Est et Ouest et progressivement ils étaient recouverts par d’autres. Là aussi c’était une illustration du temps qui s’écoulait. 

« Il avait encore la force de lire malgré la misère autour »

Xavier Baert, auteur de (R)EXISTIR

Ce qui m’intéressait dans la figure de cet homme pauvre c’est qu’il lisait. Je me suis longtemps demandé : « Mais qu’est-ce qu’il lit ? » Je ne le saurais jamais. Cet homme utilisait la lumière blanche des néons sous le viaduc et il avait encore la force de lire malgré la misère autour. La dimension terrible de tout cela c’est que je ne sais pas ce qu’il est devenu et que j’ai arrêté de le chercher dans la rue. »

Les influences de (R)EXISTIR

Lesfrancais.press : Il y a des références littéraires et musicales dans le livre, des passages poétiques, comme si vous ressentiez un besoin d’oxygénation face à la déferlante politique et à la propagande électorale.

Xavier Baert : « Le livre s’est appelé longtemps « contrechants atlas », comme une deuxième mélodie. L’idée était de montrer que malgré cette présence puissante de la vie politique, sur les réseaux sociaux, dans les signes que les gens utilisent dans la rue (notamment le maillot de l’équipe du Brésil devenu un symbole de ralliement à Bolsonaro) malgré tout cela la vie continue. La vie politique devient plus importante dans la fin du livre avec la tentative de coup d’État de Juin 2023. Mais il était important pour moi de conserver cet entrelacement entre la vie quotidienne et la vie politique.

Manifestant masqué avec pancarte
Manifestant à Sao Paulo contre la politique sanitaire de Bolsonaro

Ce qu’on voit à la fin du livre c’est l’entrée par effraction des supporters de Bolsonaro sur la place des trois pouvoirs, la place où siègent les pouvoirs de la République. C’est la réplique brésilienne de l’invasion du Capitole de Washington. »

Lesfrancais.press : Quelles ont été vos références littéraires ?

Xavier Baert : « Le Poète japonais Bashō et ses poèmes minimalistes, des haïkus qui concentrent en peu de mots toute la vie et tout le temps qui passe. Mais aussi Carlos Drummond de Andrade qui a écrit des chroniques magnifiques de simplicité et de profondeur. Il est très sous-estimé en France. Ce poète brésilien est la source de réflexion la plus importante pour moi. Je reproduis à la toute fin du livre la photo d’un de mes amis qui se fait tatouer une phrase de Drummond sur la peau. Le livre se situe dans cet arc narratif. »

Lesfrancais.press : « Sur quoi travaillez-vous maintenant ? »

Xavier Baert : « Je travaille sur les élections brésiliennes de 2018, sur ce qui s’est passé cette année-là. Je travaille encore sur le Brésil. »

Auteur/Autrice

  • Boris Faure est l'ex 1er Secrétaire de la fédération des expatriés du Parti socialiste, mais c'est surtout un expert de la culture française à l'étranger. Il travaille depuis 20 ans dans le réseau des Instituts Français, et a été secrétaire général de celui de l'île Maurice, avant de travailler auprès des Instituts de Pologne et d'Ukraine. Il a été la plume d'une ministre de la Francophonie. Aujourd'hui, il collabore avec Sud Radio et Lesfrancais.press, tout en étant auteur et représentant syndical dans le réseau des Lycées français à l'étranger.

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