Qui perd gagne

Qui perd gagne

La seule certitude de la guerre, c’est que des gens meurent. Au-delà, les conséquences de la paix sont plus imprévisibles encore que les proclamations du jour. Souvent qui perd gagne. 1500 jours de guerre en Ukraine. Quelle qu’en soit l’issue, la Russie a perdu son statut de puissance mondiale. Elle a réveillé l’Europe. Elle a définitivement installé la détestation de la Russie par les Ukrainiens libres.

Un mois de guerre en Iran. Que reste il à détruire sinon la volonté de survie du régime ? Faut-il punir les Iraniens de souffrir de leurs gardiens ? Les États-Unis ont bombardé 13.000 cibles. Ils ont tiré plus de 850 missiles Tomahawk alors qu’ils n’en produisent que 57 par an. Les stocks de missiles de haute précision sont à quelques semaines d’épuisement. Le Pentagone a présenté au Congrès une facture de 11,3 milliards de dollars pour les six premiers jours, il en prépare une deuxième de 50 milliards de dollars. L’impact économique, politique, moral, sur les alliés des États-Unis du Golfe, d’Asie (Japon, Taïwan,  Corée) d’Europe est désastreux. Insultés, ils paient le prix du pétrole, et doutent de leurs alliances avec les États-Unis. Pour l’instant, seuls les Russes sont gagnants. Avec Israël, qui élimine – pour un temps – la menace iranienne, et tente d’achever le Hezbollah. Mais ce qui comptera, c’est la paix finale, à laquelle il tourne le dos chaque jour un peu plus. L’ivresse de la puissance ignore la force du temps long.

L’ivresse de la puissance ignore la force du temps long

Les Américains ne peuvent continuer longtemps. Les Iraniens infligent un chaos à l’économie mondiale. La simple menace bloque le détroit d’Ormuz. À ceci près qu’ils ont eux aussi besoin de passer par le détroit pour exporter leur pétrole. Surtout importer des céréales, du soja, des aliments pour leur bétail. Le Président iranien a avoué que l’économie iranienne, déjà mal en point, pourrait s’effondrer dans quelques semaines : ce qui guette, après, c’est la famine. 30 millions de tonnes de céréales passent chaque année par le détroit d’Ormuz, dont 14 millions destinés à l’Iran.

La logique conduit à la négociation. Mais la guerre ne suit pas la logique.

La logique conduit à la négociation. Mais la guerre ne suit pas la logique. Surtout avec Trump, surtout avec un régime condamné à mort par son peuple. Comment le monde en est-il arrivé là, à confier son destin à des jouisseurs de guerre ?

Pour les prévisionnistes raisonnables, les banquiers de Wall Street, la probabilité d’une récession mondiale oscille entre une chance sur deux et une chance sur trois. Avec un nœud coulant plus dramatique que le pétrole; l’alimentation. Pauvres pays pauvres qui dépendent des deux !

Heureusement, les investisseurs sur les marchés à terme, qui parient leur argent, sont plus optimistes. Pour le pétrole, les prix à terme chutent autour de 4 mois, puis reviennent à la normale en fin d’année (75-80$). Les contrats de livraison à mars 2027 sont à 66$. Un prix qui assure la croissance. Le rendement des obligations américaines à 10 ans est tombé sous les 4 %, ce qui signifie que le marché craint davantage une récession que l’inflation. C’est l’indicateur le plus pessimiste de tous. Il indique surtout que tout change selon qu’Ormuz rouvre dans quatre semaines ou quatre mois.

Les investisseurs sur les marchés à terme, qui parient leur argent, sont plus optimistes

En toile de fond, la Chine, arbitre et victime : surexposée (50% de ses importations de pétrole passent par Ormuz), elle maintient un corridor ouvert grâce à l’Iran, avec l’accord des États-Unis, qui ne peuvent se passer, pour reconstituer leur stock de munitions, des minéraux … chinois. La mondialisation rend chaque pays dépendant de l’autre. La pression mondiale s’exerce sur les États-Unis comme sur l’Iran pour un accord, même sans accord.

L’ordre économique mondial, celui de la mondialisation, de la liberté du commerce maritime, blessé, attaqué, nié, revient. Le grand perturbateur est américain. Le stabilisateur (et peut-être le gagnant) est chinois. Mais aucun des deux n’est maître seul. Ils ont besoin des autres. Les pays de l’entre-deux sont plus forts qu’ils ne le croient. C’est pourquoi l’initiative française est utile.

L’initiative française est utile. La France est l'État européen le plus engagé

La France est l’État européen le plus engagé. Le porte-avions Charles-de-Gaulle, huit frégates, deux porte-hélicoptères amphibies, couvrent la Méditerranée, la mer Rouge et le détroit d’Ormuz. Sans compter les deux frégates de l’opération européenne Aspides contre les Houthis.

La France s’appuie sur deux bases militaires en Jordanie et aux Émirats, appliquant les accords de défense signés avec le Qatar, le Koweït et les Émirats, elle a intercepté des drones iraniens dès les premières heures du conflit.

La France est présente sur trois bases aux Émirats arabes unis, avec quelque 650 militaires. ©Ministère des Armées
La France est présente sur trois bases aux Émirats arabes unis, avec quelque 650 militaires. ©Ministère des Armées

La France a réuni une coalition d’une quarantaine de pays pour sécuriser le trafic dans le détroit, une fois un cessez-le-feu constaté. Personne ne peut forcer le détroit sans les États-Unis et l’accord de l’Iran. Mais l’initiative offre la possibilité d’un accord tacite. Elle indique un chemin. Personne ne perdra la face à laisser en place une telle coalition.  

Seule puissance européenne avec des forces militaires, une initiative diplomatique, elle défend les pays du Golfe, conteste Washington, condamne Téhéran, reste un médiateur crédible que ni les États-Unis ni l’Iran ne peuvent ignorer. Ce qui éclaire les discussions de Macron avec la Corée et le Japon. Ce qui explique le passage par le détroit d’un navire de CMA-CGM à pavillon français. Treize navires, chinois, turcs, français, chinois, ont transité par le détroit ces derniers jours, une ouverture ? Parallèlement, une centrale nucléaire, un site pétrochimique et une cimenterie, des infrastructures civiles ont été bombardés. Plutôt qu’un ultimatum, les États-Unis devraient déclarer une trêve unilatérale.

Un porte-conteneurs de la CMA CGM a franchi le détroit d'Ormuz (illustration). ©Photo Andrew Schwartz/SIPA
Un porte-conteneurs de la CMA CGM a franchi le détroit d'Ormuz (illustration). ©Photo Andrew Schwartz/SIPA

Déterminer qui gagne et qui perd suppose de se projeter dans le temps long. L’Iran a beaucoup perdu et ne peut jamais gagner. L’Islam politique ne renaîtra pas de ces cendres. Mais les États-Unis perdent leurs alliés. Les vrais gagnants seront ceux qui reconstruiront la stabilité nécessaire à l’économie mondiale. Aujourd’hui, ils souffrent d’une guerre qu’ils n’ont pas voulu, qu’ils paient. Demain, ils chercheront à s’organiser, en interne comme à l’international, pour consolider les équilibres économiques et géopolitiques. Le chaos n’est pas une politique. Ils le feront par des liens économiques, des efforts de défense et de sécurité collective, en dehors des États-Unis. C’est l’apport de la France, entre autres, pour l’Europe, le Royaume-Uni mais aussi les pays du Golfe, ou l’Inde…

La transition énergétique s’impose comme une question de sécurité nationale

Chacun a compris que l’indépendance énergétique exige un effort aussi important que celui des budgets militaires. En Chine, comme en Éthiopie, en Australie, en Europe, la transition énergétique s’impose comme une question de sécurité nationale. Puisque les Russes ciblent les installations énergétiques, les Ukrainiens installent des panneaux solaires. Il faut un missile pour détruire une centrale, il en faut soixante pour détruire un champ solaire. Plus les sources d’énergie sont diffuses, locales, plus elles sont sûres.

Le grand art politique : utiliser les crises

Les gagnants de la guerre seront ceux qui s’affranchiront du pétrole. Qui s’associeront contre les incertitudes de la puissance. Qui s’affranchiront du « qui perd gagne », du « qui gagne perd ». Quitte à payer, autant prévenir la prochaine guerre, la prochaine crise. Le grand art politique : utiliser les crises.

Auteur/Autrice

  • Laurent Dominati

    Député de Paris de 1993 à 2002, Ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010, puis au Conseil de l'Europe de 2010 à 2013, il a fondé le média lesfrancais.press dont il fut le Président jusqu'en septembre 2025.

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