Quel bilan pour les gouvernements illibéraux ?

Quel bilan pour les gouvernements illibéraux ?

Plusieurs pays en Europe et en Amérique sont dirigés par des gouvernements illibéraux. Les politiques mises en œuvre peuvent différer d’un État à un autre, même si des points communs existent : rejet de l’immigration, tentation protectionniste, politique favorable à la Russie, etc. Quel premier bilan économique pouvons-nous tirer de ces politiques ?

En Europe, peuvent être classés parmi les États à gouvernements illibéraux l’Italie de Giorgia Meloni, au pouvoir depuis 2022, la Hongrie dirigée depuis 2010 par Viktor Orbán et la Slovaquie avec Robert Fico depuis octobre 2023. En Amérique, figurent dans cette catégorie les États-Unis de Donald Trump, de retour à la Maison Blanche depuis le début de l’année 2025, l’Argentine et, plus récemment, le Chili.

L’Italie de Giorgia Meloni : un bilan économique plus que mitigé

Depuis sa nomination comme Première ministre, Giorgia Meloni, représentante de l’extrême droite italienne, a mené une politique prudente qui entre en contradiction avec ses premiers engagements de campagne. Elle a confirmé l’attachement pro-européen de l’Italie et a autorisé une immigration importante, indispensable compte tenu de la baisse rapide de la population active. Elle a, en revanche, maintenu ses positions sur les questions de société (avortement, attitude envers les LGBT+, relations avec la presse et les médias) et ne manque pas de souligner sa proximité avec Donald Trump.

Sur le plan économique, la politique de Giorgia Meloni n’a pas modifié la donne. La croissance demeure atone, inférieure à la moyenne de la zone euro, à moins de 1 % par an depuis 2022. Cette faible croissance est la conséquence d’un recul de la productivité (-6 % entre 2022 et 2025) et de celui de la production manufacturière (-6 % sur la même période). L’économie italienne souffre d’un sous-investissement. Le taux d’investissement des entreprises y est de 11 %, contre 13,5 % en Espagne et 14 % aux États-Unis. Depuis trois ans, ce taux a tendance à diminuer en Italie.

De manière traditionnelle, l’Italie est pénalisée par le faible niveau des compétences de sa population active. Elle se classe parmi les derniers pays au sein de l’enquête PISA de l’OCDE, loin derrière les pays d’Europe du Nord. En 2025, les dépenses de recherche et développement ne dépassaient pas 1,4 % du PIB, contre 2,2 % en France et 3,2 % en Allemagne.

Parmi les réussites de son gouvernement, Giorgia Meloni peut mettre en avant la baisse du déficit public et celle du taux de chômage. En quatre ans, le déficit est passé de 8 à 3 points de PIB. L’assainissement des comptes publics a été obtenu par la réduction du « super-bonus » sur les investissements immobiliers, la réduction du niveau des retraites élevées, la sortie des aides à l’énergie, la suppression de niches fiscales, ainsi que par des mesures destinées à attirer les étrangers aisés.

La baisse du taux de chômage est avant tout la conséquence de la diminution de la population active en lien avec le vieillissement démographique. Il s’élevait à 5,6 % de la population active au mois de décembre dernier, soit en dessous du taux moyen de la zone euro (6,2 %) et de celui de la France (7,7 %).

Hongrie : la fin d’un bon élève

Après son intégration dans l’Union européenne, la Hongrie faisait partie des bons élèves avec une forte croissance. Or, depuis plusieurs années, le pays est confronté à une léthargie sur fond d’inflation élevée.

La croissance de la Hongrie est faible depuis 2023 et l’inflation y est deux fois plus élevée qu’au sein de l’Union européenne. Le pays a été touché par la guerre en Ukraine et en particulier par la hausse des prix de l’énergie. En raison de la proximité de Viktor Orbán avec Vladimir Poutine, la Hongrie a continué à importer du gaz et du pétrole de Russie dans des quantités plus importantes que ses voisins et s’est montrée réticente à appliquer les sanctions.

En Hongrie, le taux d’investissement recule depuis 2022, tout comme la productivité. Le pays souffre de la faiblesse de la concurrence dans l’énergie, les transports et les télécommunications, ainsi que de problèmes récurrents de corruption. Le déficit public reste élevé, autour de 5 points de PIB. L’économie doit en outre supporter des taux d’intérêt importants en raison de la persistance de l’inflation. Les taux directeurs de la banque centrale hongroise sont supérieurs à 6 %, contre 2 % pour la zone euro. Ces taux élevés renchérissent le coût de la dette publique et pèsent sur les crédits aux entreprises et aux ménages. Le niveau élevé du déficit public s’explique par les hausses de salaires dans le secteur public, la multiplication des mesures d’exonération d’impôts, en particulier en faveur des familles nombreuses, et le soutien au logement.

Ces trois dernières années, la Hongrie a été impactée par les difficultés de l’Allemagne. Elle produit en effet de nombreux biens intermédiaires pour l’industrie allemande.

Courbes
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La Slovaquie : pas de miracle

La Slovaquie, partie la plus rurale et la plus pauvre de l’ancienne Tchécoslovaquie, subit une croissance faible depuis le milieu de 2023 en raison des efforts de consolidation budgétaire, et cela malgré le soutien des fonds européens et la hausse des dépenses militaires. Les difficultés du secteur automobile et la chute de la productivité pèsent lourdement sur la croissance.

L’inflation y avoisine les 4 % en raison de la forte hausse des salaires et de la suppression des mesures concernant l’accès à l’énergie. Le gouvernement est engagé dans un difficile combat de réduction du déficit public. En 2025, des mesures de consolidation budgétaire ont été prises, avec notamment le relèvement des taux de TVA, l’instauration d’une taxe sur les transactions financières et l’augmentation du taux de l’impôt sur les sociétés. En 2026, le gouvernement a prévu d’augmenter l’impôt sur le revenu et de geler les salaires dans le secteur public. Pour le moment, les effets sur le déficit public ne sont pas tangibles. Il s’élevait à plus de 5 % du PIB l’année dernière.

En Slovaquie, le niveau de corruption est élevé. Pour tenter de limiter les révélations, le gouvernement cherche à prendre le contrôle des médias et à restreindre l’action des ONG qui le critiquent.

L’Argentine : un bilan économique positif sur fond d’inégalités sociales

Javier Milei, président de l’Argentine depuis la fin de l’année 2023, mène une politique de rupture par rapport à celles de ses prédécesseurs. Elle n’est pas illibérale mais plutôt radicalement libérale. Les résultats sont plutôt positifs sur le plan économique et budgétaire, même si des doutes émergent sur la fiabilité des statistiques officielles. Par ailleurs, les inégalités et la pauvreté progressent.

L’Argentine est sortie de l’hyperinflation qui a marqué les années 2023-2024. Le taux annuel, qui avait atteint plus de 280 % en 2024, évolue aujourd’hui autour de 20 %. Une controverse politique récente a éclaté autour de la méthodologie de calcul de l’inflation par l’INDEC. Après une récession prolongée, l’activité économique a amorcé un rebond. La croissance se situerait en 2026 autour de 4 %. Les investissements demeurent insuffisants, tout comme les dépenses de recherche et développement.

Javier Milei offre une tronçonneuse à Elon Musk à Washington, lors de la Conférence d’action politique conservatrice (Conservative Political Action Conference, CPAC) en 2025. © BY-SA 2.0 Gage Skidmore via flickr

Le gouvernement aurait réussi à réduire le déficit budgétaire historique pour la première fois en plus d’un siècle. En 2025, l’Argentine aurait enregistré un excédent budgétaire de 0,2 % du PIB. Un tiers de la population serait sous le seuil de pauvreté.

États-Unis : une première année contrastée pour Donald Trump

Dès son retour à la Maison Blanche, Donald Trump a mis en place une politique économique illibérale avec une augmentation des droits de douane, des mesures contre l’immigration, la réduction de certains programmes publics, le licenciement de fonctionnaires et des dispositions budgétaires favorables aux entreprises.

L’année 2025 n’a pas été celle d’un retournement brutal de l’économie américaine. La croissance s’est ralentie mais n’a pas disparu. Elle aurait été de 2,3 %. L’investissement demeure hésitant. Les créations d’emplois ont fortement ralenti. L’inflation reste supérieure à 2 %. Le déficit fédéral demeure élevé, entre 6 et 7 % du PIB.

Des résultats contrastés, des effets économiques ambivalents

Les politiques qualifiées d’illibérales ne produisent ni effondrement généralisé ni miracle économique. Leurs résultats sont souvent éloignés des objectifs affichés, en particulier en matière d’immigration, d’inflation ou de pouvoir d’achat.

L’Italie illustre une stabilisation sans transformation. La Hongrie et la Slovaquie montrent une érosion progressive de la dynamique économique. Les États-Unis absorbent le tournant protectionniste sans choc immédiat mais au prix d’incertitudes croissantes. L’Argentine démontre qu’un ajustement radical peut produire des résultats macroéconomiques rapides, mais avec un coût social élevé.

Les politiques illibérales apparaissent ainsi davantage comme des choix de gouvernance et d’orientation sociétale que comme de véritables stratégies économiques structurées. Leur impact économique est indirect, progressif et souvent ambigu.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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