Quand les mafias se mettent au digital

Quand les mafias se mettent au digital

Le crime organisé a envahi Internet. Exploitant la naïveté et la cupidité des internautes à travers le monde, les criminels peuvent faire fortune en quelques clics. Le tout sans s’exposer à des risques exagérés. En France, une femme pensant entretenir une liaison virtuelle avec Brad Pitt a abandonné plusieurs dizaines de milliers d’euros. Aux États-Unis, sur LinkedIn, un salarié d’une société canadienne de logiciels, Edgar, a noué une relation avec Rita, une Singapourienne qui travaillait dans un grand cabinet de conseil.

Après avoir discuté en ligne, Rita a proposé à Edgar de lui apprendre à trader des cryptoactifs et l’a orienté vers une plateforme de négociation. Les premiers jours, il a gagné des sommes importantes. Mais après avoir investi 78 000 euros, il s’est retrouvé dans l’impossibilité de récupérer sa mise et ses gains. Il a tout perdu. Le site de cryptomonnaies était évidemment un faux. Rita était en réalité un Philippin, victime d’un réseau mafieux et retenu prisonnier dans un complexe au Myanmar.

Le chiffre d’affaires de la cybercriminalité a été évalué à 8000 milliards de dollars à l’échelle mondiale.  

Dans le Kansas rural, une banque s’est effondrée lorsque son directeur général a détourné 47 millions de dollars pour investir dans la crypto-monnaie. Le tout sous l’influence d’une fausse femme en ligne nommée Bella. Les cybercriminels jouent sur les sentiments ou l’urgence. En se faisant passer pour un conseiller bancaire ou un membre de la famille, ils accèdent rapidement aux comptes bancaires et transfèrent des sommes importantes. En permettant de manipuler les images, les vidéos et les voix, l’intelligence artificielle décuple les possibilités de fraude. Selon Cybersecurity Venture, le chiffre d’affaires de la cybercriminalité a été évalué à 8000 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Cette estimation inclue divers aspects tels que la destruction de données, le vol d’argent, la perte de productivité. Mais aussi le vol de propriété intellectuelle, la fraude, les enquêtes judiciaires, la restauration des systèmes et les atteintes à la réputation.

Le chiffre d’affaires de la cybercriminalité a été évalué à 8000 milliards de dollars à l’échelle mondiale.  
Le chiffre d’affaires de la cybercriminalité a été évalué à 8000 milliards de dollars à l’échelle mondiale.  

Le « dépeçage de porcs », ou « sha zhu pan », est un terme d’argot criminel chinois. Les escrocs construisent d’abord une « porcherie » avec de faux profils sur les réseaux sociaux. Ensuite, ils choisissent leur « porc », en identifiant une cible. Puis ils l’« élèvent » en passant des semaines, voire des mois, à établir une relation de confiance. Enfin, ils l’incitent à investir avant de lui soutirer le maximum d’argent.

À l’échelle mondiale, plus de 1,5 million de personnes travailleraient dans ces escroqueries.

L’ONU affirme qu’en 2023, cette industrie employait environ 250 000 personnes au Cambodge et au Myanmar. À l’échelle mondiale, plus de 1,5 million de personnes travailleraient dans ces escroqueries, ciblant principalement les internautes occidentaux, qui disposent d’un pouvoir d’achat plus élevé. Au Nigeria, en Côte d’Ivoire et en Éthiopie, des « fermes » ont été créées dans le but exclusif de rançonner des victimes à travers le monde. Les fichiers de victimes s’achètent sur le « dark web ».

En taille et en ampleur, les escroqueries en ligne sont désormais comparables à l’industrie illégale des drogues. Tout le monde peut devenir une cible potentielle. Récemment, aux États-Unis, un docteur en neurosciences ainsi que des proches d’enquêteurs du FBI spécialisés dans la traque de la cybercriminalité en ont été victimes. Sur Internet, des manuels détaillant les méthodes de racket pullulent. Les escrocs utilisent des logiciels malveillants avancés pour récolter des données sensibles sur les téléphones portables de leurs victimes.

Les personnes travaillant dans ces fermes sont souvent exploitées et faiblement rémunérées. Le cybercrime est devenu une activité de diversification pour les mafias. Ces fermes ressemblent à des camps de prisonniers, souvent situés en périphérie des grandes villes dans des pays en développement, afin d’échapper à tout contrôle.

Au Cambodge, au Laos et au Myanmar, la cybercriminalité est un pilier de l’économie.

Ces activités gangrènent les pays concernés. Ainsi, selon The Economist, une ressortissante chinoise nommée Alice Guo est devenue maire d’une petite ville délabrée et y a construit un complexe d’escroquerie d’une trentaine de bâtiments. Plus de 400 millions de dollars ont transité par ses comptes bancaires entre 2019 et 2024. Au Cambodge, au Laos et au Myanmar, la cybercriminalité est un pilier de l’économie. Les États escrocs sont susceptibles de devenir encore plus difficiles à traiter que les États narcotiques.

Au Cambodge, au Laos et au Myanmar, la cybercriminalité est un pilier de l’économie.
Au Cambodge, au Laos et au Myanmar, la cybercriminalité est un pilier de l’économie.

Cette activité repose sur une série de métiers spécialisés. Un groupe de criminels peut se charger de la prise de contact avec les cibles. Un autre du coaching pour les inciter à investir dans la cryptomonnaie, et un troisième du blanchiment de l’argent volé. Les criminels ont éclaté leur chaîne de production, rendant le phénomène encore plus difficile à démanteler.

La fracturation numérique de la fragilité humaine est hautement évolutive. Les cryptomonnaies permettent aux escrocs de transférer de l’argent rapidement et anonymement dans le monde réel. La politique de dérégulation de Donald Trump a été une aubaine pour eux.

Un employé du bureau de Hong Kong a versé 25 millions de dollars après un appel vidéo avec un faux directeur financier généré par IA

L’intelligence artificielle constitue également un allié de choix : 15 secondes de la voix d’une personne suffisent à produire un clone vocal que les criminels peuvent utiliser pour se substituer à elle. Un employé du bureau de Hong Kong d’Arup, une société d’ingénierie britannique, a ainsi été dupé et a versé 25 millions de dollars après un appel vidéo avec un faux directeur financier généré par IA. Avec la multiplication des vols de données, les criminels disposent d’une matière première infinie pour développer leurs activités. En recoupant les informations, ils peuvent cerner en quelques secondes les caractéristiques de leurs victimes. Les escroqueries en ligne sont difficiles à enrayer, car elles se réalisent à distance. Les pays où résident les cybercriminels ne sont généralement pas motivés pour les arrêter, car ces délits n’ont pas lieu sur leur territoire. De plus, ces activités contribuent souvent à enrichir une partie de leur population.

Jusqu’à présent, les services de police des États occidentaux consacraient peu de moyens à la lutte contre la cybercriminalité, privilégiant la lutte contre la drogue. Mais la montée en puissance du cybercrime change la donne. Les forces de l’ordre sont désormais amenées à collaborer avec les banques, les plateformes d’échange de cryptomonnaies, les fournisseurs d’accès à Internet, les sociétés de télécommunications, les plateformes de médias sociaux et les entreprises de commerce électronique. Singapour a créé un centre névralgique où la police, les banques et les entreprises de commerce électronique peuvent suivre et geler instantanément l’argent lorsqu’il est déplacé d’un compte à l’autre par des escrocs. Les donneurs d’ordre des réseaux de cybercriminalité se trouvent en général dans des pays qui n’extradent pas vers les États occidentaux. Beaucoup sont originaires de Chine. Cependant, les autorités chinoises ont récemment décidé d’arrêter en masse les chefs de réseaux mafieux en ligne.

Le cybercrime est devenu une industrie mondiale à part entière, structurée et hautement spécialisée.

Malgré les conflits commerciaux en cours, les gouvernements chinois, américain et européens coopèrent pour tenter de limiter la propagation de la cybercriminalité.

Le cybercrime est devenu une industrie mondiale à part entière. Structurée et hautement spécialisée, dont les ramifications s’étendent bien au-delà du simple cadre de la fraude individuelle. Désormais comparable à l’industrie de la drogue en termes de rentabilité et d’impact, il repose sur un écosystème de réseaux mafieux qui exploitent les nouvelles technologies. Notamment les cryptomonnaies et l’intelligence artificielle, pour maximiser leur portée et leur efficacité.

Le cybercrime est devenu une industrie mondiale à part entière, structurée et hautement spécialisée.
Le cybercrime est devenu une industrie mondiale à part entière, structurée et hautement spécialisée.

Face à cette menace, les États occidentaux, longtemps focalisés sur la lutte contre les trafics traditionnels, doivent repenser leur approche. La coopération entre autorités publiques, institutions financières, plateformes technologiques et experts en cybersécurité devient essentielle pour identifier, tracer et neutraliser ces réseaux. L’extraterritorialité du cybercrime impose également une refonte des mécanismes de gouvernance internationale afin d’harmoniser les cadres juridiques et de renforcer les capacités d’intervention transfrontalières. Toutefois, le défi est immense. Tant que des États ou des territoires continueront à servir de sanctuaires aux cybercriminels, et que la cybercriminalité demeurera une source de financement parallèle pour certaines économies émergentes, son éradication restera difficile.

L’enjeu n’est pas seulement sécuritaire. Il est aussi géopolitique et économique. À l’heure où l’intelligence artificielle et l’analyse des données offrent de nouvelles armes aux fraudeurs, la réponse devra être tout aussi sophistiquée et anticipatrice. La lutte contre le cybercrime est un combat d’adaptation permanente, qui nécessitera des investissements massifs et une coopération sans précédent entre les acteurs privés et publics.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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