Peut-on encore se permettre de ne pas avoir d’armée européenne ?

Peut-on encore se permettre de ne pas avoir d’armée européenne ?

Ce 11 janvier, le commissaire européen Andrius Kubilius n’a pas seulement relancé un slogan. Il a mis sur la table une hypothèse chiffrée et une logique stratégique : l’Europe devrait être capable de remplacer, si nécessaire, la présence d’environ 100 000 soldats américains stationnés sur le continent par une force européenne permanente de volume comparable. Dans son discours, l’expression « backbone », l’épine dorsale, revient comme un rappel : aujourd’hui, l’ossature de la dissuasion et de la planification militaire en Europe demeure largement structurée autour de l’OTAN et, au sommet de la pyramide, autour des États-Unis. Alors peut-on encore se permettre de ne pas avoir d’armée européenne ?

Qui aux commandes de l’armée européenne ?

Le Commissaire Kubilius avance prudemment. Il parle d’« invitation au débat » plus que de proposition institutionnelle « prête à signer ». Cette retenue est tout sauf un aveu de faiblesse : elle est la preuve qu’il sait où se trouve le champ de mines. Une armée, ce n’est pas un logo sur un communiqué. C’est une chaîne de commandement, un système de planification, des règles d’engagement, une logistique, une doctrine, des communications sécurisées, un financement, une base industrielle et un mécanisme politique capable de décider vite. Et sur ce point, Andrius Kubilius pose la question, sans la trancher : qui commanderait ?

« Aujourd’hui, les opérations militaires de l’UE
se montent au cas par cas »

Pour comprendre la portée de cette interrogation, il faut rappeler comment fonctionne aujourd’hui la défense européenne « réelle ». L’Union dispose bien d’une Politique de sécurité et de défense commune (PSDC), mais elle n’a pas d’« armée UE » unifiée. Les opérations militaires de l’UE se montent au cas par cas, sur la base de contributions nationales, avec une décision politique prise au niveau du Conseil.

Sur le plan strictement militaire, l’UE s’est dotée d’une capacité de conduite (la MPCC, Capacité militaire de planification et de conduite), mais elle reste calibrée pour des missions limitées et n’est pas l’équivalent d’un quartier général stratégique de type OTAN. L’OTAN, à l’inverse, dispose d’une architecture de commandement intégrée, exercée de manière permanente, et dont le poste de commandant suprême en Europe (SACEUR) est traditionnellement confié à un général américain. C’est précisément ce contraste que le Commissaire européen met en lumière : si l’Amérique s’allège en Europe, il manque à l’UE non seulement des effectifs, mais surtout une colonne vertébrale de commandement et de planification.

Ce qui change, en janvier 2026, c’est le contexte politique : Andrius Kubilius associe son raisonnement aux incertitudes américaines, au redéploiement possible des priorités stratégiques de Washington, et au sentiment, très marqué dans les pays frontaliers de la Russie, que l’« assurance-vie » américaine n’est plus intangible. Il ne faut pas sous-estimer non plus l’autre volet, moins spectaculaire, mais décisif : en parallèle des mots sur « l’armée », la Commission pousse des instruments financiers et industriels pour accélérer la remontée en puissance, comme des mécanismes communs d’acquisition et de financement de capacités. Le débat sur l’armée européenne s’ancre donc aussi dans une réalité très matérielle : la capacité à produire, acheter, entretenir et déployer.

Le discours du Commissaire européen ressemble ainsi à un coup de projecteur : il montre le vide entre l’ambition (autonomie stratégique) et l’outillage institutionnel actuel. Et ce vide n’est pas nouveau.

De l’idée d’une armée européenne au Corps européen (1954–1992)

L’idée d’une armée européenne, dans le sens fort du terme, soit des soldats nationaux transférés à un commandement supranational, est ancienne. Elle s’incarne dès les années 1950 dans la Communauté européenne de défense, avant d’être torpillée en 1954. L’échec est fondateur : il installe durablement la défense au cœur de la souveraineté, là où les États acceptent le moins de délégations.

Pendant des décennies, l’Europe avance autrement : par la coopération, l’interopérabilité, les formats multinationaux, mais sans franchir le Rubicon de l’unification. Le tournant, c’est la fin de la guerre froide. En 1989, la création de la Brigade franco-allemande ouvre la voie à une architecture plus ambitieuse. En 1992, la France et l’Allemagne lancent le Corps européen (Eurocorps) à Strasbourg.

Le général Alfredo Ramirez (à gauche) succède à la tête du Corps européen au général Guy Buchsenschmidt
Le général Alfredo Ramirez (à gauche) succède à la tête du Corps européen au général Guy Buchsenschmidt. © DNA – Jean-Christophe Dorn

Ce que relèvent les observateurs, c’est que l’Eurocorps n’est pas une « armée européenne » au sens politique maximaliste ; c’est un quartier général multinational de niveau corps, conçu pour commander des forces mises à disposition selon les missions. Autrement dit, l’Eurocorps est d’abord une machine de commandement et de planification, plus qu’un stock permanent de brigades affectées ad vitam aeternam. Son fonctionnement repose sur une idée simple : les États conservent leurs forces, mais ils peuvent transférer temporairement le commandement de certaines unités au général commandant l’Eurocorps, dans le cadre des opérations décidées. Cette logique de « mise à disposition » explique sa longévité.

« L’Eurocorps est d’abord une machine de commandement et de planification, plus qu’un stock permanent de brigades affectées ad vitam aeternam. »

Autre élément clef : l’Eurocorps est certifié par l’OTAN comme quartier général terrestre à haut niveau de préparation. Cela signifie qu’il s’insère dans un système de standards, d’exercices, de procédures et d’évaluation exigeants. En langage clair : l’Eurocorps n’est pas seulement un symbole franco-allemand ; c’est un outil de commandement reconnu, entraîné et « branchable » sur les architectures alliées.

Cette histoire explique pourquoi, quand A. Kubilius parle d’une force européenne, il parle en réalité d’un choix entre deux philosophies : soit on reste dans l’addition de formats nationaux coordonnés, soit on construit une structure permanente qui ressemble davantage à une « armée », c’est-à-dire un ensemble doté d’un centre de gravité : commandement, planification, logistique.

Problématiques d’une armée européenne aujourd’hui

Le mot « armée » fascine, mais il mélange souvent des réalités différentes. La question utile n’est pas « pour ou contre une armée européenne » : elle est de savoir quel modèle et avec quelles règles.

1. Le commandement : copier l’OTAN, s’inspirer de l’Eurocorps, ou inventer autre chose ?

Si l’on veut une force « permanente » crédible, il faut une capacité de commandement permanente crédible. L’OTAN offre aujourd’hui cette architecture : planification intégrée, procédures communes, standards d’interopérabilité, et un sommet hiérarchique incarné par le SACEUR. Le problème, souligné implicitement par le Commissaire Kubilius, est politique : le SACEUR est traditionnellement américain, ce qui correspond à l’histoire de l’Alliance et à la place des États-Unis dans la défense du continent. Une armée européenne au sens fort impliquerait soit de créer un équivalent européen de ce poste, soit de créer une structure parallèle, soit de négocier une réallocation des responsabilités au sein d’un cadre otanien. Chacune de ces options est explosive politiquement.

L’Eurocorps fournit un modèle intermédiaire : il montre qu’un quartier général multinational peut fonctionner, être certifié, et commander des forces mises à disposition, tout en restant sous contrôle intergouvernemental. Mais l’Eurocorps n’est pas, à lui seul, la « colonne vertébrale » de tout le continent. L’échelle n’est pas la même. A. Kubilius, en parlant de 100 000 hommes, suggère une capacité de remplacement stratégique : cela exige une planification, des stocks, des capacités ISR, des défenses aériennes, des munitions, des transports, une logistique et une continuité de commandement que l’on ne crée pas en changeant le nom sur la porte.

2. Les membres de l’UE : une armée à 27… ou une Europe de la défense à géométrie variable ?
L’Union est diverse : neutralités historiques, priorités géographiques divergentes, cultures stratégiques inégales. Une armée à 27, intégrée, homogène, suppose un alignement politique et budgétaire massif. Or la défense, domaine régalien par excellence, est précisément celui où les États tiennent le plus à leurs prérogatives et A. Kubilius le sait, puisqu’il parle d’« invitation à discuter ».
D’où l’intérêt d’un modèle à cercles : un noyau dur capable d’aller vite, et des formats d’association pour les autres. Ce raisonnement existe déjà dans les outils actuels, notamment la PESCO (Coopération structurée permanente), créée pour permettre à des États volontaires de prendre des engagements plus contraignants et de développer des projets communs.

Mais la PESCO, justement, illustre l’autre difficulté : le cadre juridique et politique peut devenir si dense qu’il ralentit l’exécution.

Membres de l’Eurocorps
Nations-cadres

  • France (depuis 1992)
  • Allemagne (depuis 1992)
  • Belgique (depuis 1993)
  • Espagne (depuis 1994)
  • Luxembourg (depuis 1996)
  • Pologne (depuis 2022)

Nations associées

    • Grèce (depuis 2002)
    • Turquie (depuis 2002)
    • Italie (depuis 2009)
    • Roumanie (depuis 2016)

Sur le papier, la PESCO est un mécanisme de la PSDC prévu par les traités, organisé par une décision du Conseil, avec des engagements « plus contraignants » et une évaluation régulière. Dans la pratique, elle fonctionne par projets, avec des États « participants » autour de chaque projet, des gouvernances dédiées, et une supervision politique au niveau de l’UE. Ce n’est donc pas une armée ; c’est une plateforme de coopération capacitaire et opérationnelle.

3. Un élargissement au Royaume-Uni, à la Norvège… et à la Turquie ?

Là encore, l’Eurocorps est instructif, car il a déjà expérimenté différentes formes de participation et d’association, et son propre cadre prévoit la possibilité d’évolution par accord des membres. Il est également, historiquement, un lieu où des pays non membres de l’UE ont pu être associés à certains niveaux, ce qui relativise l’idée d’un verrouillage strictement « UE-only ».

« Peut-on bâtir une architecture de plus grande échelle sur ce principe, tout en l’articulant avec l’UE et l’OTAN sans duplications inutiles ? »

Politiquement, le Royaume-Uni et la Norvège sont des partenaires de défense évidents dans l’architecture euro-atlantique ; la question n’est pas l’interopérabilité, elle existe, mais la manière de les intégrer à une construction qui porterait un label « européen » sans diluer le pouvoir de décision. Quant à la Turquie, l’enjeu est double : elle est un acteur militaire majeur de l’OTAN, mais aussi un partenaire politique complexe. Un format inspiré de l’Eurocorps, association encadrée, participation au sein de structures spécifiques, sans transfert massif de souveraineté, est probablement le seul politiquement praticable à court terme.

Le cadre juridique : plus souple que la PESCO, mais assez solide pour décider et agir

C’est ici que la réflexion devient presque technique ; c’est le nerf de la guerre. Une armée européenne ne peut pas être une simple coalition ad hoc permanente ; il faut des règles stables, mais pas paralysantes. La PESCO fournit un cadre UE, donc légitime et inscrit dans les traités, mais elle est structurée autour d’engagements, d’évaluations et de projets qui ne se confondent pas avec une chaîne de commandement d’une force permanente.

À l’inverse, le modèle du traité intergouvernemental, type Traité de Strasbourg pour l’Eurocorps, offre une flexibilité : des États signent, ratifient, définissent clairement les missions, le statut du QG, les modalités d’emploi, tout en gardant le contrôle politique. Ce n’est pas « plus faible » ; c’est souvent plus opérable. La question est alors : peut-on bâtir une architecture de plus grande échelle sur ce principe, tout en l’articulant avec l’UE et l’OTAN sans duplications inutiles ?

Au fond, le Commissaire Kubilius relance le débat en forçant l’Europe à regarder ses mécanismes tels qu’ils sont : une puissance normative et économique qui a commencé à s’organiser industriellement et financièrement, mais qui, au niveau militaire, hésite encore entre une logique de coordination et une logique d’intégration.

Son mérite est de dire que la fenêtre de confort se referme : depuis 2015, l’Europe réfléchit ; depuis 2022, elle réarme ; en 2026, elle doit choisir si elle veut seulement mieux coopérer… ou si elle accepte enfin de construire une capacité permanente qui ressemble à une armée, donc à une autorité de commandement et à une décision politique accélérée.

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