Avant le déclenchement des hostilités, les pays du Golfe produisaient près de 27 millions de barils de pétrole par jour. En un mois de conflit, cette production est tombée à 15 millions de barils quotidiens, soit une contraction de 12 millions de barils. Une telle baisse, équivalente à plus de 40 % de l’offre régionale, constitue un choc d’une ampleur sans précédent depuis 1973. Elle ne résulte pas d’une décision politique concertée comme lors de la guerre du Kippour mais d’une contrainte physique : l’impossibilité d’exporter.
Les États du Golfe en première ligne
Face à cette impossibilité, les États du Golfe ont dans un premier temps joué sur le stockage, mais ses capacités se révèlent en réalité limitées. La plupart des pays du Golfe ne peuvent stocker que quinze à vingt jours de production. L’Arabie saoudite fait figure d’exception relative avec environ vingt-cinq jours, tandis que l’Irak apparaît comme le maillon le plus fragile avec à peine trois jours de stockage disponibles. De ce fait, les pays producteurs ont été contraints de réduire leur activité au strict niveau de la consommation domestique.
Tous les pays du Golfe ne sont pas dans la même situation face au blocage du détroit d’Ormuz. Les pays dépourvus d’accès alternatif à la mer, Irak, Koweït, Qatar, se trouvent quasiment à l’arrêt. La production irakienne aurait ainsi chuté de près de 80 % depuis le début du conflit. Au Koweït et au Qatar, la baisse atteint environ 65 %. Les Émirats arabes unis enregistrent une contraction de l’ordre de 60 %. Seule l’Arabie saoudite n’enregistre qu’une baisse d’un quart, grâce à ses infrastructures de contournement. L’Arabie saoudite s’appuie sur son axe est-ouest débouchant à Yanbu, sur la mer Rouge, qui lui permet d’exporter environ 4,3 millions de barils par jour, pour une capacité maximale estimée à 5,1 millions. Les Émirats arabes unis utilisent de leur côté leur oléoduc reliant Abu Dhabi au port de Fujaïrah, contournant ainsi le détroit. Ils ont récemment exporté 2,5 millions de barils par jour, soit au-delà de la capacité nominale de 1,8 million.

Au bord de la récession généralisée ?
L’Iran demeure capable d’exporter son pétrole, principalement vers la Chine. Ses navires franchissent le détroit sans entrave majeure. Néanmoins, cette relative continuité masque des fragilités. La production iranienne a reculé d’environ 600 000 barils par jour sous l’effet conjugué des frappes sur les infrastructures, notamment sur le champ gazier de South Pars, et de la chute de la demande intérieure. Le ralentissement économique, l’arrêt de nombreuses activités industrielles et la diminution des transports ont réduit la consommation locale d’énergie.
Dans l’ensemble de la région, la demande intérieure de pétrole a diminué d’environ 2,5 millions de barils par jour, sous l’effet de la contraction de l’activité et des restrictions de mobilité. Les conséquences économiques pour une région habituée à vivre au rythme du pétrole sont importantes. Selon le Programme des Nations unies pour le développement, le produit intérieur brut de la région pourrait reculer de 3,7 % à 6 % après seulement un mois de guerre. En valeur absolue, cela représente une perte comprise entre 120 et 194 milliards de dollars. Fondées sur une durée limitée du conflit, ces estimations laissent entrevoir une aggravation rapide en cas de prolongation. Le marché du travail est également affecté. Près de 3,7 millions d’emplois seraient menacés, tandis que 4 millions de personnes pourraient basculer sous le seuil de pauvreté.
En quelques semaines, la réduction de près de 12 millions de barils par jour de la production du Golfe a suffi à désorganiser l’ensemble de la chaîne énergétique régionale et mondiale. Des Etats jugés économiquement et financièrement forts vacillent et sont incapables d’assurer leurs exportations, ni même leur sécurité. Leurs alliés, européens et américain n’ont été en priorité incapables de les protéger des attaques iraniennes. Est-ce que cette situation pourrait amener à des changements de politiques étrangères de leur part dans les prochains mois ? La Chine et la Russie seront sans nul doute en embuscade.
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.























