« Mar-a-Lago face », anatomie du pouvoir trumpiste qui se donne un visage

« Mar-a-Lago face », anatomie du pouvoir trumpiste qui se donne un visage

Dans les salons de Mar-a-Lago, lors des conférences de presse à la Maison-Blanche ou sur les plateaux de chaînes conservatrices américaines, les visages se ressemblent. Peaux tendues, teints artificiellement hâlés, mâchoires redessinées, pommettes saillantes, lèvres gonflées : autour de Donald Trump, une esthétique s’est imposée. La presse américaine l’a baptisée le « Mar-a-Lago face ». Derrière la caricature se lit un langage politique.

Pour en comprendre la portée, Lesfrancais.press a rencontré Elsa Stéphan, docteure en littérature française. Elle enseigne les études de genre et le français à l’université Barnard de Columbia, à New York.

Une esthétique qui convoque les fantômes de l’histoire

À ses yeux, l’homogénéité faciale du mar-a-lago face ne relève pas seulement de la mode ou de la coquetterie : « Tristement, cela me rappelle les affiches du troisième Reich qui mettaient en scène des individus à la peau blanche et aux chevelures blondes, considérées comme des symboles dune race quHitler qualifiait daryenne et de pure”. Mais, dun point de vue moins eurocentrique, cela me rappelle aussi le travail de lhistorien James Whitman qui a montré comment les nazis des années 1930 se sont inspirés de la ségrégation raciale des lois Jim Craw aux Etats-Unis. On peut donc aussi voir dans le trumpisme lhéritage plus ancien des suprémacistes blancs américains. »

«On peut considérer le recours à la chirurgie esthétique comme un nouveau moyen pour les ultra riches de se distinguer du reste de la population »

Le visage devient ici archive, une mémoire condensée de hiérarchies raciales et de violences politiques anciennes, réactivées dans l’Amérique contemporaine.

Un signe de richesse avant d’être un signe politique

Cette esthétique dépasse cependant le cercle strictement idéologique. Elle parle aussi d’argent, de classe, de distinction. L’enseignante explique : « Cest un symbole de pouvoir économique avant tout dans la mesure où cette esthétique ne concerne pas que lentourage de Trump. Si le sociologue Pierre Bourdieu était encore en vie, il nous parlerait de distinction sociale. On peut considérer le recours à la chirurgie esthétique comme un nouveau moyen pour les ultra riches de se distinguer du reste de la population. »

Elsa Stephan inscrit cette logique dans une histoire longue de l’artificialité ostentatoire : « Sous lAncien Régime, avoir lair artificiel permettait déjà de manifester une différence avec les franges les plus pauvres de la population. La poudre blanche et les perruques étaient des moyens ostentatoires de montrer une fortune et une certaine oisiveté puisque les classes laborieuses avaient la peau hâlée par le soleil. Lutilisation contemporaine de la chirurgie fonctionne donc comme un marqueur social. »

Mais, dans le trumpisme, ce marqueur devient indissociablement politique : « Cela devient aussi politique dans le sens où le trumpisme représente lalliance entre les grandes fortunes et le gouvernement. Cette alliance a toujours existé mais le lien entre les deux est devenu assumé et inextricable. Il se voit comme le nez au milieu de la figure ! »

Le visage, un espace de contrainte genrée

La transformation des visages n’affecte pas hommes et femmes de manière équivalente. L’asymétrie est structurelle : « Le recours à la chirurgie esthétique ne concerne pas que les femmes mais elles constituent la majorité des personnes qui y ont recours pour la simple raison que l’âgisme pèse davantage sur les femmes. »

Portrait officiel de Kristi Noem Secretary of Homeland Security
Portrait officiel de Kristi Noem Secretary of Homeland Security

Cette pression s’explique par une histoire sociale persistante : « Il y a encore quelques décennies, les femmes navaient pas accès à une éducation, aux concours et universités. Laccès à de nombreuses professions leur était interdit. La beauté et la jeunesse étaient leurs principaux atouts, là où les hommes pouvaient compenser une apparence imparfaite par un pouvoir financier ou professionnel. »

En politique, ce déséquilibre se renforce : « Il nest pas étonnant que lapparence des femmes reste survalorisée, en particulier dans les secteurs où elles sont minoritaires, ce qui est le cas de la politique. Dans l’équipe de Trump, cest dautant plus logique quil ne cache pas son goût pour les femmes plus jeunes. »

L’anti-féminisme comme machine à normes corporelles

Le paradoxe apparent d’un camp hostile au féminisme mais obsédé par le contrôle du corps féminin n’en est pas un, selon Elsa Stephan :

« Cest tout à fait logique. Le féminisme prône la liberté des femmes à disposer de leur corps et à se libérer des rôles qui leur ont longtemps été attribués. Or, lidéologie conservatrice de Trump vise à renforcer ces rôles de genre. »

« Au cours de l’histoire, les femmes se sont battues pour le port du pantalon »

La contrainte physique devient alors un instrument de domination éprouvé : « Faire peser des contraintes physiques a toujours été un moyen de dominer les femmes. Et cela ne sest pas arrêté au port du corset. »

Elle rappelle les luttes oubliées : « Au cours de lhistoire, les femmes se sont battues pour le port du pantalon. La résistance de la société venait du fait que porter un pantalon signifiait libérer la femme : lui permettre de quitter lespace domestique, faire du vélo, conduire, pratiquer un sport. »

Jusqu’aux pratiques contemporaines : « La domination passe aussi par une souffrance physique qui va des simples talons aiguilles à l’épilation à la cire et désormais les injections de Botox et le bloc opératoire. On continue à dire aux femmes quil faut souffrir pour être belle”. Dans le cas précis du gouvernement Trump, cela sinscrit dans la continuité dune politique qui vise à restreindre laccès à lavortement et la contraception. »

Une marque politique à part entière

Ces visages féminins très médiatisés imposent-ils de nouvelles normes ? Elsa Stephan nuance leur origine, mais souligne leur fonction : « Je pense que ces normes existaient déjà et ne viennent pas de la politique mais de lindustrie audiovisuelle. »

Laura Loomer, activiste politique MAGA
Laura Loomer, activiste politique MAGA

Le terrain était préparé : « Le recours à la chirurgie esthétique était déjà monnaie courante dans le milieu de la télévision, du cinéma ou encore du mannequinat. Dans certaines émissions de téléréalité américaines, le Botox est un sujet de conversation régulier entre les candidates. Lutilisation des filtres sur les réseaux sociaux a également contribué au développement de la médecine esthétique. »

Le trumpisme en fait toutefois un signe de ralliement : « Il est vrai que la Mar-a-lago face” participe à limage de la marque Trump au même titre que la casquette MAGA rouge. Vous pouvez acheter un visage comme vous pouvez acheter un drapeau ou un t-shirt à leffigie de Trump. »

Et un outil de promotion politique : « Pour des femmes comme Karoline Leavitt, Kristi Noem ou Laura Loomer, cela permet de montrer leur appartenance à une famille politique mais aussi de gravir les échelons. »

Hypergenre et fantasme technologique

L’esthétique trumpiste repose enfin sur une polarisation extrême des genres : « Pour moi, il sagit des deux faces de la même médaille. Il y a lhyper masculinité dun côté et lhyper féminité de lautre. Il sagit de renforcer les rôles de genre. »

Donald Trump est finalement le garant de cette artificialité : « Donald Trump lui-même a recours aux teintures capillaires, aux UV, à la liposuccion. »

« Il est vrai que la “Mar-a-lago face” participe à l’image de la marque Trump »

Si les visages féminins frappent davantage, c’est en raison d’une exigence accrue : « Le visage des femmes de son entourage nous choque davantage tout simplement parce quelles ont une pression supplémentaire, celle davoir la peau jeune, ce qui requiert une transformation physique plus radicale et donc plus visible. »

Chez les hommes, le lissage du visage ouvre une autre perspective, selon Elsa Stephan : « On peut y voir le fantasme dun corps éternellement jeune, telle une machine que lon pourrait configurer et qui naurait plus rien à voir avec la nature. »

Karoline Leavitt White House Press Secretary Portrait officiel
Karoline Leavitt White House Press Secretary Portrait officiel

Un fantasme nourri par les élites technologiques : « Les milliardaires qui gravitent autour de Donald Trump investissent dailleurs dans des entreprises spécialisées dans des technologies de reprogrammation biologique dans le but de bloquer le vieillissement humain. »

Dès lors, conclut Elsa Stephan : « La technologie et la politique ne font plus quun. On peut donc voir un lien entre lesthétique trumpiste et le techno-fascisme, dans le sens où les dirigeants des GAFAM ont financé et participé au gouvernement. Après lintelligence artificielle, ce sont les visages qui deviennent artificiels. »

Finalement, le contraste est frappant. Les visages lissés et sculptés de Mar-a-Lago, minutieusement entretenus, n’ont guère de correspondance parmi la majorité des soutiens MAGA que l’on peut observer lors de manifestations et autres meetings : corpulence variable, apparence peu soignée, vêtements ordinaires, physiques loin de l’image de jeunesse et de perfection qui domine dans l’élite. Ce décalage montre que le « Mar-a-Lago face » nest pas un modèle social mais un instrument de distinction, un langage du pouvoir réservé à ceux qui l’exercent.

Derrière le Botox, les pommettes saillantes et les mâchoires sculptées se dessinent une stratégie, celle de gouverner par l’apparence, par la norme, par l’image. Et sur ces visages polis par la fortune et les injections, ce n’est plus seulement l’élite qui se reflète, mais la manière dont le pouvoir entend se représenter lui-même.

Auteur/Autrice

  • Rachel Brunet

    Rachel Brunet est une journaliste française installée à New York depuis 13 ans.

    Après un début de carrière dans la presse économique à Paris, elle a rejoint la presse francophone aux États-Unis.

    Elle défend une information rigoureuse et une analyse exigeante de l’actualité.

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