Macron choisit la provocation pour réveiller l’Europe

Macron choisit la provocation pour réveiller l’Europe

novembre 10, 2019 0 Par Laurent Dominati

Emmanuel Macron suivrait-il les traces de Trump, pour lequel la provocation est le sel de la diplomatie ? L’entretien accordé à « The Economist » asuscité des protestations allant de la Bosnie-Herzégovine aux Etats-Unis. Une façon de dire ses quatre vérités à la Trump, en mode plus classique, « The Economist »étant plus « old fashion »que Twitter.

« Ce que nous vivons actuellement, c’est la mort cérébrale de l’Otan » a-t-il commencé.A la question de savoir si l’article 5 du Traité, à savoir la clause de défense, était toujours d’actualité, il répond : « Je ne sais pas ». De quoi dire que l’OTAN est morte, effectivement.Si un allié n’est pas certain de la respecter, qu’est ce que le traité signifie ? Et d’expliquer : « Si le régime de Bachar al-Assad décide de répliquer à la Turquie, est-ce que nous allons nous engager ? C’est une vraie question. Nous nous sommes engagés pour lutter contre Daesh. Le paradoxe, c’est que la décision américaine et l’offensive turque dans les deux cas ont un même résultat : le sacrifice de nos partenaires sur le terrain qui se sont battus contre Daesh, les Forces Démocratiques Syriennes ».

Lors du Conseil européen du 18 octobre, il avait déjà dit :  « J’ai compris qu’on était dans l’Otan. J’ai compris aussi que la Turquie et les États-Unis d’Amérique sont dans l’Otan. Et j’ai découvert par tweet que les États-Unis d’Amérique décidaient de retirer leurs troupes et de libérer la zone. Et j’ai compris qu’une puissance de l’Otan décidait d’attaquer ceux qui ont été les partenaires de la coalition internationale sur le terrain pour se battre contre Daesh. […] Donc, je considère que ce qu’il s’est passé depuis plusieurs jours est une faute lourde de l’Occident et de l’Otan dans la région».

Une analyse qu’on peut approuver, même si on doit en même tempsregretter que le Président français réagisse si tard, qu’il ait si mal anticipé une décision pourtant annoncée, qu’il ait établi si peu de connivences avec ses alliés, en Europe comme aux Etats-Unis, malgré les embrassades, pour être prévenu autrement que par tweet, pour ne pas être en capacité de réagir avec les autres pays européens.

Pour Emmanuel Macron, il est temps que « l’Europe se réveille ».« Elle se trouve au bord du précipice ». « Elle doit commencer à se penser stratégiquement en tant que puissance géopolitique » sinon« nous ne contrôlerons plus notre destin ». Soit. Quoiqu’on puisse se demander si expliquer que l’Europe est en crise incite les Européens à se tourner vers la France ou … les Etats-Unis. La réponse est de « se doter d’une« autonomie stratégique et capacitaire sur le plan militaire ».

Le Président reste fidèle à sa ligne, lorsqu’il avait proposé, en août 2018, d’insérer une clause de défense dans le Traité sur l’Union Européenne. A noter que plusieurs pays membres de l’UE sont « neutres », jusque dans leur constitution. Il y a heureusement d’autres approches possibles que la modification du traité. Ne serait-ce que la coopération industrielle et la politique commerciale, ce qu’aborde franchement Emmanuel Macron :« Le président Trump […] pose la question de l’Otan comme un projet commercial. Selon lui c’est un projet où les États-Unis assurent une forme d’ombrelle géopolitique, mais en contrepartie, il faut qu’il y ait une exclusivité commerciale, c’est un motif pour acheter américain. La France n’a pas signé pour ça ». C’est appuyer sur le fait qu’en matière de défense les liens commerciaux sont des liens politiques. Les acheteurs européens de matériel américain ne disent rien mais marquent leurs choix avec leurs chéquiers. C’est eux qu’il faut convaincre, et rassurer.

Notant que « pour la première fois, l’Europe avait face à elle un Président qui ne partage pas le projet européen »,alors que l’Europe est confrontée « à la montée en puissance de la Chine ainsi qu’au virage autoritaire de la Russie et de la Turquie. », le Président français appelle les Européens à « rouvrir un dialogue stratégique, sans naïveté aucune et qui prendra du temps, avec la Russie », jugeant son modèle « anti-européen », observant sa « sur-militarisation », sa« population déclinante et un PIB équivalent à celui de l’Espagne. », il estime quela Russie n’a pas d’autre choix que d’établir un « partenariat avec l’Europe »si elle ne veut pas devenir un « vassal de la Chine. »

Les réactions ont été immédiates. Mike Pompeo, le Secrétaire d’Etat américain a déclaré que l’Otan demeure « un des partenariats stratégiques les plus importants.»Heiko Mass, ministre des affaires étrangères allemand a contredit aussitôt le Président français : « Je ne pense pas que l’Otan soit en mort cérébrale ». Conforté par Angela Merkel pour laquelle « un tel jugement intempestif (n’était pas) nécessaire, même si nous avons des problèmes, même si nous devons nous ressaisir ».Les « termes radicaux de M. Macron ne correspondent pas àmon point de vue au sujet de la coopération au sein de l’Otan », a-t-elle ajouté.

Mettre en avant un désaccord franco-allemand sur un sujet aussi important que la défense et sur lequel on cherche à convaincre les Européens est un choix curieux. Face aux Etats-Unis, on peut avoir le soutien de l’Allemagne. Chirac avait celui de Schroeder. Et Trump fait tout pour renforcer, malgré lui, l’Europe. La  méthode provocatrice a surpris  les Allemands. Pas de quoi les rassurer. Pas de quoi rassembler non plus les Européens en répétant tous les six mois qu’ils sont au bord du gouffre. Depuis le temps que l’Europe est en crise et qu’elle avance quoiqu’on dise,  elle a plus besoin de confiance que d’alarmes. Enfin, il n’est pas si sûr que cela que l’Otan soit morte ni obsolète.

Réussir à tacler les Etats-Unis, l’Allemagne, et la Russie en une seule interview est du bon journalisme pour « The Economist »mais est-ce de la bonne diplomatie pour la France?

Oui, selon Moscou… Qui n’a pas retenu les critiques désagréables sur le « modèle intenable »qu’a choisi la Russie, mais s’est félicitée des propos du Président sur l’Otan : « Ce sont des paroles en or. Sincères et qui reflètent l’essentiel. Une définition précise de l’état actuel de l’Otan »,a réagi Marai Zakharova, porte-parole du ministère des affaires étrangères russe. La critique de Merkel, l’approbation de Poutine, est-ce bon signe ?

Cette franchise soudaine sonne à la façon d’un règlement de compte. Comme si, après avoir tenté de séduire Trump, Poutine, Khomeini, Xi Jinping, le Président se rendait compte qu’il n’avait réussi à convaincre personne. Un peu comme en Europe, où, jusqu’à présent ses propositions, aussi bien sur le budget européen que sur la défense avancent à (très) petits pas. Soit ce type de déclarations est réfléchi, et il faut attendre des initiatives assez vite, soit elles s’inscrivent dans la ligne d’autres maladresses, qui font penser à cette diplomatie intempestive qu’illustre Trump dans ce qu’il croit être son « inégalable sagesse ».

Les analyses du Président rejoignent celles de beaucoup d’observateurs, comme en témoigne lesfrancais.press ; mais on doit s’interroger sur la méthode et le moment. Le Président n’est pas un observateur. Que propose-t-il pour l’Otan ? Humeur ou calcul ?  Réveiller les Européens,  c’est bien. Contre soi, c’est moins bien. Espérons que le prochain coup est déjà prévu.

 

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