Macron  en Egypte, voyage moral ou immoral ?

Macron en Egypte, voyage moral ou immoral ?

janvier 31, 2019 0 Par Fabien Ferasson de Quental

L’Egypte est le troisième pays africain par sa population, le premier du monde arabe. C’est une dictature militaire qui achète du matériel français pour six milliards. L’Egypte mène une guerre au Sinaï contre les milices liées aux Frères musulmans, négocie avec le Hamas et Israël, surveille la frontière libyenne. Le champ gazier de Zohr promet des miracles, autant que les champs gaziers Tamar 1 et 2 du coté israélien et chypriote et fournira l’Europe par un gazoduc arrivant en Italie. Enfin l’Egypte c’est le canal de Suez, que la France avait construit. Autant dire que l’Egypte compte. 95 millions d’habitants, dont 25 au Caire, première ville de Méditerranée, le Nil étant son premier égout. C’est dire s’il y a des sujets de conversion.

En pleine turbulence jaune, dés avant son voyage, certaines ONG, journalistes et politiques se demandaient s’il était convenable de vendre des armes à un Maréchal Sissi qui a mis son prédécesseur, le chef des Frères Musulmans,  en prison. Sensible à cette question morale, Emmanuel Macron est donc allé dire au Maréchal Sissi que « la stabilité et la paix durable vont de pair avec le respect des libertés de chacun et d’un état de droit ». Dans un pays qui compterait 60.000 prisonniers politiques, voilà qui est dit. Trop ou trop peu ?

Quand Poutine a envahi la Crimée, François Hollande avait finalement annulé la vente des Mistrals, remboursé les Russes, et vendu les bateaux aux Egyptiens, qui nous achètent aussi des Rafales. Retirerait-on nos Rafales aux Egyptiens pour les vendre aux Chinois ? Eux s’installent en Egypte, en Algérie, au Pirée, en Afrique et ne posent pas de questions. Ils ont gardé des camps. Il fut un temps où l’on refusait de vendre des armes aux Chinois, ils ont désormais leur industrie militaire.

Le Maréchal Sissi, lui, peut être étonné de la durée des manifestations des Gilets jaunes, se disant que l’état de droit à la française est encore loin des mentalités militaires égyptiennes. Il aurait pu s’en apercevoir en assistant avec Macron, à la réception de la communauté française à l’Ambassade de France. Arrivé très en retard -le Maréchal avait voulu lui faire visiter sa nouvelle capitale, un drôle de projet- le Président a invité les Français de l’étranger à participer au « Grand débat », « Apportez votre regard et votre part de vérité » a-t-il dit.

Le Président n’a pas répondu à la suggestion de créer un impôt de nationalité, comme cela a été proposé lors du « Grand débat » avec Marlène Schiappa et Hanouna, comble de l’abêtissement du débat politique. La proposition de créer des brigades de rue anti sexiste, version laïque de la police des mœurs, pourrait intéresser le Maréchal Sissi, voire le Prince Salman. Leçon n°1 : Ne pas donner de leçon.

Sissi donna donc à Macron sa part de vérité : « Nous ne sommes pas comme l’Europe ou les Etats-Unis, on ne peut imposer à toute la société un seul chemin ». Bel aveu pour un dictateur qui ne veut voir qu’une tête: il voulait dire que les Occidentaux ne pouvaient pas imposer la démocratie au reste du monde.

Sissi n’a pas complètement tort. Non que la Démocratie ne soit pas faite pour les Arabes, Africains ou Chinois – cela, c’est l’éternel argument des tyrans et de ceux qui font des affaires avec eux – mais, pour qu’il y ait une démocratie, il faut qu’il y ait des démocrates. Entre les Frères musulmans et les militaires, il en reste peu. Leçon n°2 : chercher les démocrates. S’il n’y en a pas, défendre le principe.

En 2017, Macron avait refusé de faire la leçon au Maréchal Sissi. Cette fois, il a dit franchement ce qu’il pensait. Sauf que cela ne s’adressait pas au Maréchal Sissi, mais aux militants des ONG, aux hommes sincères qui veulent une politique fondée sur les droits de l’homme. J’en rêve. Mais la civilisation des droits de l’homme ne se propage pas qu’avec les Droits de l’homme, mais aussi avec les banques et les marchands d’armes. Le monde est compliqué, c’est sûr.

Si la France ne vend pas des armes aux Egyptiens, en manqueront-ils ? Russes, Américains, Chinois seront ravis. Faut-il regretter que les Egyptiens achètent des armes plutôt que des stations d’épuration ? Sans doute. Mais une guerre civile en Egypte ou un nouvel Etat islamique sur le Nil alimenterait plus que la guerre et la mainmise de chefs de guerre, comme en Lybie, en Syrie, au Yemen, au Liban, en Afrique. Des guerres, jusqu’en Europe. Leçon n°3 : éviter les guerres, surtout les guerres civiles.

La France n’est que le 11èmefournisseur de l’Egypte. Macron a signé un milliard de contrats, c’est encore trop peu : Métro, énergie, train, agroalimentaire, l’Egypte, comme l’a dit Sissi, a besoin aussi d’écoles et d’hôpitaux. On peut reprocher à Macron de donner des leçons, on peut lui reprocher l’inverse : vendre des armes. On peut surtout se faire, collectivement, le reproche de ne pas assez s’investir, en Egypte comme en Tunisie ou au Maroc, parce que les menaces et les défis, pour la France et pour l’Europe, sont là. Et la France serait plus entendue sur les droits de l’homme avec la puissance économique de l’Allemagne.

Moins de débats, plus d’actions. Voilà les reproches que je ferais volontiers au gouvernement. Pour le reste, en diplomatie, on doit être capable de discuter avec le diable. « Si Hitler déclarait la guerre au diable, j’irai chercher mes alliés jusqu’en enfer » disait Churchill à propos de Staline. Leçon n°4 : investir à l’étranger, même quand çà chauffe. Pour éviter le brûlé.

Alors Sissi, c’est pas joli-joli, mais c’est utile. C’est mieux que Kadhafi. Espérons qu’on n’aura pas à lui déclarer la guerre : il a des Rafales. Une façon de lui déléguer une lutte antiterroriste. A la limite, le plus gênant, c’est de faire semblant de faire quelque chose pour les 60.000 prisonniers politiques derrière les barreaux. Non on ne fait rien. Dans le doute d’une diplomatie plus efficace, partons du principe que plus la France prendra de place dans le monde, mieux ce sera pour nous, et pour tous ceux qui pensent que la liberté représente un chemin. Leçon n°5 : rester soi-même, sans rester à faire changer l’autre, sinon par l’exemple. Qui sait si Sissi, un jour, à force de chars et d’amour…

Laurent Dominati

A. Ambassadeur de France

A. Député de France

Président de la société éditrice du site « Lesfrancais.press »

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