L’ordre du Jour

L’ordre du Jour

octobre 10, 2018 0 Par La rédaction

 

Un besoin d’ordre. Comme la nécessité d’une gendarmerie routière. A lire Eric Vuillard, le dernier prix Goncourt,  l’Anschluss fut une véritable pétaudière. Chars en rade sur le bord de la route, désorganisation très peu allemande, Chancelier Hitler au bord de la crise de nerf, si l’on ne savait comme tout cela a fini, on croirait à une  farce drôlatique mise en scène par les Monty Python. L’Histoire est parfois comique. Tragi-comique.  La Wehrmacht en 1938 dans le récit de Vuillard semble aussi solide que la vieille Ford fiesta de tonton Albert qui rendit l’âme un 15 Août sur l’A7.  Récit politique, « l’ordre du jour » débute par un diner entre riches industriels allemands qui décident d’apporter leur soutien électoral et financier au petit père Adolf entre la poire et le fromage. Car l’économie a besoin de stabilité (sic), et que les nazis semblent les mieux placés pour remporter les élections de 1933. Le récit se terminera par la liste de ces mêmes entreprises allemandes qui semblent avoir aujourd’hui encore toujours la même santé insolente.  Quand  un Lucchino Visconti avait condamné aux abymes ces industriels dévoyés dans son somptueux « les Damnés », Vuillard ironise quant à lui sur le « Business as usual » des industriels de la Ruhr et sur leur insubmersible vitalité qui traverse les régimes et les guerres.

 

L’Histoire cherche à accumuler des preuves, la littérature ne trouve, quant à elle,  que des questions sans réponse sur sa route : Etait-il possible aux nations occidentales d’arrêter la Furia Germanica et les hordes de Panzers ?  Le portrait peu flatteur d’un Neville Chamberlain engoncé dans ses principes de bienséances britanniques ou la vaine tentative d’un Kurt Schuschnigg, chancelier d’Autriche, pour organiser une timide révolte face à un Hitler qui le terrifie, dressent une galerie de personnages historiques de second rang, à la pusillanimité manifeste. Des Hallebardiers d’une scène théatrale  historique trop grande pour eux. Tout ne fut donc certainement pas tenté pour résister à la  fureur meutrière d’Hitler et au charme brutal qu’il pouvait exercer sur certains de ses interlocuteurs. Qui peut encore en douter aujourd’hui ? L’essentiel n’est de toute façon pas là, mais plutôt dans la capacité de l’auteur à malaxer une période historique trop souvent travaillée pour dégager de la gangue des lieux communs un récit façonné par une langue singulière, drolatique parfois, et qui vous étonnera  par sa construction narrative.

 

Vous ne connaissiez pas Eric Vuillard ? Rassurez-vous, l’auteur de ce billet non plus avant que de le lire. Vous avez peut être mieux à faire que de regarder l’Allemagne perdre son titre à la coupe du monde de football ? Alors précipitez-vous dans une bonne librairie pour acheter du Vuillard. Je ne rembourserai pas les mécontents mais je suis prêt à recueillir leurs impressions de lectures, calamiteuses ou enchantées.

Ecrivain et cinéaste, Eric Vuillard est né en 1968 et s’est fait une spécialité des récits historiques en mode décalés. Prise de la Bastille vue au raz du sol par les assaillants (« 14 Juillet »), Première guerre mondiale en mode bouffon (« La bataille d’Occident ») ou portrait de la colonisation au Congo (« Congo »), la plupart de ses romans sont publiés chez Acte Sud. Il a reçu le prix Goncourt 2017 pour l’Ordre du Jour.

Boris Faure

21 Juin 2018

 

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