À Londres, la Nuit des idées, vitrine de l’influence intellectuelle française

À Londres, la Nuit des idées, vitrine de l’influence intellectuelle française

Chaque hiver, pendant quelques heures, Londres parle la langue de Molière, ou plutôt pense à la française. Avec la Nuit des idées, l’Institut français exporte au Royaume-Uni un format devenu emblématique : une soirée de débats, de tables rondes et de discussions ouvertes autour des grandes questions contemporaines. À la fois rendez-vous intellectuel et outil de rayonnement culturel, l’événement interroge la place de la France dans le paysage des idées, à l’heure où les échanges entre les deux rives de la Manche ont changé de nature.

La Nuit des idées : un outil de la diplomatie culturelle française

Organisée dans les locaux de l’Institut français de Londres, « la Nuit des idées » rassemble un public composite : universitaires, chercheurs, étudiants, diplomates, membres de la communauté française, mais aussi Britanniques francophiles ou simples curieux. Tous viennent écouter, débattre et parfois contredire autour d’un thème annuel décliné à l’échelle mondiale. Cette année encore, les discussions ont porté sur des enjeux résolument transnationaux : intelligence artificielle, déséquilibres économiques, masculinités contemporaines, géopolitique ou encore fin de vie, loin de toute approche strictement hexagonale.

« Lancée en 2016, la Nuit des idées s’est imposée comme l’un des instruments les plus visibles de la diplomatie culturelle française »,

Lancée en 2016, la Nuit des idées s’est imposée comme l’un des instruments les plus visibles de la diplomatie culturelle française. Le principe : faire dialoguer disciplines et points de vue dans un format accessible, souvent nocturne, qui rompt avec les codes académiques traditionnels.

Dans un contexte post-Brexit, marqué par un éloignement politique et institutionnel entre Londres et Bruxelles, la circulation des idées constitue l’un des derniers espaces de coopération fluide entre la France et le Royaume-Uni. La diplomatie intellectuelle devient ainsi un levier d’influence stratégique.

Pour Luc Raynal, attaché de défense à l’ambassade de France au Royaume-Uni, ces forums jouent un rôle bien au-delà du culturel : « C’est un rôle d’agitateur d’idées. La Nuit des idées permet de croiser des regards français et britanniques sur des sujets très larges – géopolitiques, économiques, éthiques, face à un public mixte. »

Et d’ajouter :

« D’une certaine façon, cela contribue aussi à la diplomatie de défense, parce que cela permet d’échanger des points de vue sur la manière dont l’Europe doit s’adapter au contexte géopolitique actuel, et d’éveiller les consciences. »

Parler au Royaume-Uni et pas seulement entre Français

Si l’événement attire la communauté française, il ne se limite pas à un entre-soi diasporique. Débats bilingues, intervenants internationaux et thématiques globales visent un public élargi.

Philippe Wen et William Roos, managing director à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, pendant la table ronde consacrée aux déséquilibres économiques mondiaux, à Londres.
Philippe Wen et William Roos, managing director à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, pendant la table ronde consacrée aux déséquilibres économiques mondiaux, à Londres.

Dans la salle, Sophie, venue de Crawley, au sud de Londres, illustre cet intérêt britannique : « je travaille dans une bibliothèque et j’aime beaucoup la langue française. Je suis venue avec des amis pour apprendre davantage. Le débat sur les masculinités contemporaines m’a particulièrement intéressée. J’ai appris beaucoup sur des problématiques actuelles. » Un signe que l’influence passe aussi par l’attractivité intellectuelle.

Les relations franco-britannique renforcées

Sur scène, panels d’experts français et internationaux se succèdent. Géopolitique baltique, déséquilibres économiques mondiaux ou intelligence artificielle à l’école dessinent un panorama des tensions contemporaines.

« La collaboration franco-britannique a encore de beaux jours devant elle »

Pour Pierre-Antoine Denis, maître de cérémonie et journaliste français à la BBC, la richesse tient d’abord aux profils réunis : « On a vu des intervenants aux parcours très variés, français et britanniques, avec des perspectives nouvelles. Cela montre que la collaboration franco-britannique a encore de beaux jours devant elle. » Habitué des échanges transmanche, il souligne aussi l’intérêt journalistique de la soirée : « En tant que journaliste français à la BBC, on partage vite des ambitions communes autour de ce type d’événement. C’est un vrai plaisir d’y participer. »

La circulation des idées… et des livres

Autre espace clé : la librairie éphémère tenue par la librairie La Page, partenaire fidèle de l’événement. Isabelle Lemarchand et Aurore Martin y voient un prolongement naturel des débats : « C’est une opportunité pour nous. On est ravies de participer parce que cela met en avant des auteurs britanniques et français. Étonnamment, cette année, on a même plus de livres en anglais qu’en français sur la table. »

C’est aussi un reflet du dialogue intellectuel transnational : « Cela arrive à un moment calme du calendrier, en février, ce qui laisse toute la place à cette soirée philosophique et d’actualité. Pour nous, c’est l’occasion de retravailler nos rayons géopolitiques et essais. » Les auteurs présents signent leurs ouvrages après les débats : « Tous les intervenants viennent dédicacer. Anne Pettifor, par exemple, était ravie de voir ses livres exposés. »

La « Nuit des idées » : un « Soft power » à la française

L’édition 2026 marque aussi un cap symbolique : dix ans d’existence. Pour Anissa Morel, directrice de l’Institut français du Royaume-Uni, la formule continue de séduire : « Super ambiance. Le public est toujours aussi intéressé, très actif dans les questions, et reste jusqu’au bout, même pour danser. » Une évolution cette année a été remarquée « on a allongé les débats pour permettre encore plus d’échanges avec la salle, qui est toujours très engagée. »

À l’heure où l’influence internationale passe souvent par les industries culturelles ou les plateformes numériques, la Nuit des idées rappelle que le « soft power » peut aussi être intellectuel.

De gauche à droite : Ian Bond, deputy director du Centre for European Reform ; Marie Mendras, professeure à Sciences Po ; Luc Raynal, attaché de défense à l’ambassade de France au Royaume-Uni ; Elena Volochine, grand reporter à France 24 ; et Oliver Moody, chef du bureau berlinois de The Times, lors de la table ronde « The Baltic Frontline » à l’Institut français de Londres, dans le cadre de la Night of Ideas 2026.
De gauche à droite : Ian Bond, deputy director du Centre for European Reform ; Marie Mendras, professeure à Sciences Po ; Luc Raynal, attaché de défense à l’ambassade de France au Royaume-Uni ; Elena Volochine, grand reporter à France 24 ; et Oliver Moody, chef du bureau berlinois de The Times, lors de la table ronde « The Baltic Frontline » à l’Institut français de Londres, dans le cadre de la Night of Ideas 2026.

Faire dialoguer chercheurs, diplomates, artistes et citoyens relève d’une stratégie assumée : maintenir la France comme puissance de débat. À Londres, place académique et médiatique mondiale, l’exercice prend un relief particulier. Que ces discussions y trouvent un public fidèle témoigne d’un intérêt réel pour cette tradition française de la controverse éclairée.

Miser sur l’échange plutôt que sur les discours

Reste une question : ces soirées prêchent-elles des convaincus ou élargissent-elles réellement le cercle ? La réponse tient peut-être dans leur hybridité : à la fois vitrine, montrant ce que la France pense, et laboratoire, testant des formats de dialogue transnationaux.

À Londres, la Nuit des idées n’est ni un simple salon intellectuel, ni un rendez-vous mondain. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large : continuer à faire entendre une voix française dans le concert mondial des idées, en misant sur l’échange plutôt que sur le discours.

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