L’éternel déclin annoncé de l’Amérique…

L’éternel déclin annoncé de l’Amérique…

Depuis la fin des années 1960, les États-Unis sont régulièrement annoncés comme appelés à connaître une grave crise conduisant à leur déclin. Cette prémonition ne s’est jamais réalisée. Les Américains ont même réussi, ces deux dernières décennies, à creuser un écart significatif avec l’Europe. À l’exception de 2020, avec la crise du Covid, la croissance, depuis la crise financière de 2008, surprend par sa constance. L’économie américaine semble ainsi contredire la théorie des cycles selon laquelle une période de sept à huit ans de croissance constituerait un maximum.

Avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, des voix se sont élevées pour évoquer la survenue d’une possible crise économique et financière aux États-Unis. Fantasmes ou risques réels ?

Une politique économique iconoclaste

Un déficit public extrêmement élevé pourrait apparaître à partir de 2026, malgré les recettes liées aux droits de douane, en raison des baisses d’impôts prévues dans le cadre du « One Big Beautiful Bill Act ». Le risque est identifié : hausse des taux d’intérêt à long terme sous l’effet des déficits publics et d’une possible perte de crédibilité de la Réserve fédérale ; ralentissement de la croissance lié à la diminution des dépenses de recherche et à la réduction de l’immigration ; ces deux évolutions pouvant déclencher une correction majeure des valorisations boursières.

La politique économique de Donald Trump est iconoclaste. Elle repose sur l’idée que les importations seraient responsables de la désindustrialisation et d’une perte de valeur majeure pour les États-Unis. Par ailleurs, l’immigration est accusée de peser sur les salaires et de nuire au pouvoir d’achat des Américains. Dans ce cadre, Donald Trump a décidé de relever significativement les droits de douane et de lutter contre l’immigration. Il souhaite également que la banque centrale abaisse ses taux directeurs afin de soutenir la croissance.

Les droits de douane sont, par nature, inflationnistes et défavorables à la croissance. Conscient du problème, le président américain a annoncé la redistribution aux ménages des gains issus des droits de douane. Avec la décision de la Cour Suprême du 20 février, les Etats-Unis risquent de toute façon d’être obligés de rembourser tous les droits illégalement perçus.

La réduction de l’immigration pèse également sur la croissance potentielle et favorise la hausse des prix. Certes, pour le moment, le président peut mettre en avant le maintien d’une croissance à un niveau correct. Il conviendra néanmoins d’en mesurer les effets sur une année pleine.

Donald Trump photographié lors d’un événement à la Maisbon Blanche, le 21 février 2026 ©AL DRAGO / Getty Images via AFP

Contrôler tous les pouvoirs

La tentative de prise de contrôle de la Réserve fédérale peut entraîner une perte réelle de crédibilité pour cette institution. Donald Trump a engagé des procédures judiciaires contre Lisa Cook et Jerome Powell, ce qui constitue un précédent dans l’histoire récente de la banque centrale. Il souhaite une forte baisse des taux directeurs malgré les menaces inflationnistes liées à sa politique. La Fed a en partie répondu à ses attentes en réduisant, à plusieurs reprises, ses taux et en rouvrant le canal du quantitative easing avec des rachats de Treasuries. La hausse de l’inflation en janvier risque néanmoins de limiter les marges de manœuvre de baisse des taux directeurs.

Une remise en cause de l’indépendance de la Fed pourrait conduire les investisseurs étrangers à réduire leur exposition en dollars. Depuis quelques mois, la demande en titres publics américains se contracte légèrement, ce qui contribue à la baisse du dollar. Si, pour le moment, cette évolution n’est pas problématique, elle pourrait le devenir en cas de politique monétaire erratique. Le dollar conserve l’avantage de ne guère avoir de concurrent crédible, mais un effritement progressif de sa position dominante n’est pas exclu. Une moindre demande d’actifs en dollars pourrait compliquer le financement de la dette publique et aboutir à une hausse des taux d’intérêt, à rebours de l’objectif poursuivi par le président américain. Cette hausse pourrait être accentuée par le tarissement des flux de capitaux en raison de l’augmentation des besoins de financement au Japon et en Europe.

Le marché financier américain commence à susciter des interrogations en raison de la valorisation élevée des entreprises, notamment dans le secteur de l’information et de la communication. Les ratios cours/bénéfices des entreprises du S&P 500 atteignent des niveaux comparables à ceux observés avant l’éclatement de la bulle Internet. Une correction pourrait intervenir dans un contexte financier plus incertain et une croissance plus terne. La diminution des capitaux étrangers, investis massivement ces dernières années dans les entreprises américaines, pourrait provoquer un reflux rapide des cours boursiers. Or, aux États-Unis, une baisse rapide des marchés actions affecte directement la demande interne : ménages et entreprises réduisent alors leur consommation et leurs investissements.

Par ailleurs, le président américain a décidé de réduire les budgets des agences fédérales de recherche. La diminution est moins forte que prévu en raison de la résistance du Sénat : le budget de la NASA ne baisse que de 2 %, celui de la National Science Foundation de 4 %, tandis que celui du National Institutes of Health augmente en 2026. Malgré tout, la réduction des crédits de recherche constitue un facteur susceptible d’affaiblir à terme la compétitivité de l’économie américaine, dont la force repose sur l’articulation entre recherche publique et recherche privée.

Avec le « One Big Beautiful Bill Act », Donald Trump accroît les dépenses publiques tout en réduisant certains impôts, ce qui entraîne un gonflement du déficit. Celui-ci pourrait passer de 5,9 % du PIB en 2025 à 7 % en 2026. Les promesses d’augmentation des dépenses militaires et de redistribution des recettes issues des droits de douane amplifieraient cette dérive. Avec l’annulation des droits de douane « réciproques » par la Cour Suprême, le déficit public des États-Unis pourrait dépasser 8 % du PIB en 2026.

Dans les prochains mois, plusieurs enchaînements pourraient ainsi peser lourdement sur l’économie américaine. La hausse des déficits publics, la perte de crédibilité de la Réserve fédérale et le recul des achats de dette américaine par les non-résidents favoriseraient une remontée des taux d’intérêt. Tous ces facteurs peuvent contribuer à un ralentissement de l’activité, d’autant que la réduction de l’immigration et la contraction des dépenses publiques de recherche pèseraient sur la croissance potentielle. Une crise pourrait alors s’autoalimenter, surtout en cas de chute des marchés boursiers.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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