Sommes-nous entrés en guerre de manière implicite, une guerre avec ses zones de front, comme en Ukraine, ou ses zones de conflits commerciaux ou informationnels, comme avec les Etats-Unis ? La guerre de cette première partie du XXIᵉ siècle peut être traditionnelle, avec le retour des batailles de tranchées et de destructions massives ; technologique, avec l’usage de drones, de missiles hypersoniques, de techniques d’influence et d’ingérence ; ou bien commerciale, avec les droits de douane et les embargos. Elle est avant tout polymorphe.
OTAN or not OTAN ?
En ce mois de janvier, le chef de file de la principale alliance militaire mondiale, l’OTAN, s’en est ainsi pris à plusieurs de ses alliés, que ce soit pour imposer la vente forcée du Groenland ou la participation à son initiative de reconstruction de Gaza. Jamais, depuis 1945, le camp occidental n’avait connu de telles tensions. Certes, en 1956, les États-Unis avaient menacé le Royaume-Uni et la France de faire chuter leur monnaie si ces deux pays ne mettaient pas un terme à leur intervention visant à récupérer, avec l’appui des Israéliens, le canal de Suez. En 2026, la posture américaine est tout autre, puisqu’il s’agit de faire pression sur les Européens afin que le Danemark leur cède un territoire.
Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump multiplie les actes d’ingérence dans la vie politique de ses alliés, en critiquant les gouvernements en place et en soutenant certaines formations d’opposition. Fidèle à son habitude, il frappe dans un premier temps pour atténuer ensuite sa position. La déstabilisation est permanente ; la mise en scène est calquée sur les règles de la téléréalité : saturer les écrans pour asphyxier les adversaires comme les alliés supposés.
Avec ces nouvelles règles du jeu, la mondialisation semble voler en éclat, tout comme l’unité du camp occidental. Les Allemands sont tétanisés face à cette situation en raison de leur double dépendance : économique, les exportations vers les États-Unis étant cruciales pour leur économie, et militaire, plus de 35 000 militaires américains y étant installés. Depuis la création de la République fédérale d’Allemagne en 1949, l’association avec les États-Unis constitue une clef de voûte de la vie politique de ce pays, quelles que soient les formations au pouvoir. C’est au nom de l’alliance germano-américaine que Konrad Adenauer avait, en 1963, souhaité atténuer la portée de l’accord franco-allemand, dit traité de l’Élysée. Charles de Gaulle avait alors espéré renforcer l’autonomie européenne à travers une forte coopération politique et militaire entre la France et l’Allemagne. Dans le cadre d’un préambule, l’Allemagne avait réaffirmé que la relation transatlantique et l’OTAN restaient le socle de la sécurité allemande et que l’intégration européenne s’inscrivait dans le cadre atlantique, non contre lui. Le Royaume-Uni, allié traditionnel des États-Unis, constate que le fossé avec son ancienne colonie s’accroît. Le Canada, qui figure sur la liste des conquêtes possibles de Donald Trump, dépend fortement de l’économie américaine. Globalement, tous les pays occidentaux sont liés économiquement et militairement aux États-Unis.

L’American way of war ?
L’idée que l’alliance en vigueur depuis près de quatre-vingts ans soit caduque constitue une rupture difficilement appréhendable. Les États-Unis représentaient jusqu’à présent la démocratie, la liberté, la réussite. L’American way of life, le rock, le rap ont transcendé des générations entières. Si le rêve américain tourne au cauchemar, c’est tout un cadre de pensée qui s’effondre. Les Européens sont paralysés face à la volonté d’hyperpuissance du président américain. Pour beaucoup, l’affranchissement de la tutelle américaine apparaît impossible compte tenu de la dépendance militaire, économique et technologique. Comme alternatives, l’Europe n’aurait, pour le moment, que la Chine et… la Russie. La réponse passe par une marche vers le fédéralisme européen, au moment même où les peuples et de nombreux dirigeants y sont hostiles. Il faut tirer les enseignements de la dernière création fédérale, la monnaie commune, en 1999. Celle-ci a été initiée par le couple franco-allemand, symbolisé par l’amitié entre Helmut Schmidt et Valéry Giscard d’Estaing, puis celle entre Helmut Kohl et François Mitterrand. Avec les différents élargissements, une impulsion politique ne peut se limiter à la France et à l’Allemagne : elle doit désormais concerner un plus grand nombre d’États, l’Italie, l’Espagne, la Pologne et d’autres. L’Europe doit se fixer des objectifs tangibles, avec des étapes, comme ce fut le cas lors de la création de l’euro.
L’histoire montre que les alliances ne disparaissent jamais brutalement : elles s’érodent et se vident de leur substance. L’Occident n’est pas encore entré en guerre contre lui-même, mais il a cessé d’être un bloc unifié, un bloc de certitudes, de valeurs partagées. Face à des États-Unis imprévisibles et à des puissances rivales comme la Chine, l’Europe a la faculté de mettre un terme à son déclin et à sa dépendance en s’engageant dans un saut institutionnel et stratégique majeur. L’époque des illusions est révolue.
Auteur/Autrice
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.
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