Le souverainisme en question

Le souverainisme en question

Avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, et face à la concurrence de la Chine, les thèses souverainistes ont le vent en poupe. La hausse des droits de douane américains provoque des mesures de rétorsion. De plus en plus de dirigeants, en particulier en Europe, semblent se ranger derrière l’idée que l’augmentation des tarifs douaniers constitue une réponse aux problèmes du moment, même si l’histoire leur donne tort. Le souverainisme prend également d’autres formes, comme la limitation des prises de participation au sein des entreprises de la part d’investisseurs non-résidents, l’étranger devenant de plus en plus synonyme de menace. Cette régression est dangereuse car le repli signifie moins de croissance et plus de tensions géopolitiques.

Le souverainisme en vogue en Occident !

Dans l’ensemble des pays européens, le retour à une demande de souveraineté nationale est souhaité par une part croissante de la population, qui impute les difficultés économiques et sociales à l’Autre. Le repli concerne tant les relations avec les États non-membres de l’Union européenne que celles entre les États membres eux-mêmes. Le débat sur la ratification de l’accord commercial avec le Mercosur a souligné à la fois le rejet de l’ouverture commerciale et, d’autre part, les divisions internes à l’Union. Or, l’Europe a besoin, simultanément, de capitaux internationaux pour financer ses infrastructures, mener la transition écologique et améliorer sa compétitivité, Elle doit également créer un grand marché financier unique afin de faciliter le financement des entreprises.

L’Union européenne aurait besoin de davantage de fédéralisme, mais ce sont les partis souverainistes ou nationalistes qui progressent dans un grand nombre d’États membres. Selon les derniers sondages (octobre-décembre 2025), en Allemagne, l’Alternative für Deutschland se situe autour de 27 % des intentions de vote ; en France, le Rassemblement National dépasse 33 % ; en Italie, Fratelli d’Italia obtient plus de 29 % ; et en Espagne, Vox recueille environ 15 % des intentions de vote. Les gouvernements utilisent de plus en plus fréquemment les dispositifs permettant de contrôler, voire d’empêcher, les rachats d’entreprises par des capitaux étrangers.

En Italie, le dispositif de Golden Power permet au gouvernement de mettre son veto à tout investissement direct étranger dans une entreprise italienne stratégique, ce qui inclut les secteurs de la défense, des infrastructures, de la finance et de l’assurance, de la pharmacie ou encore des matériaux critiques. Sans même recourir à la loi, le rapprochement en matière de gestion d’actifs entre Generali et Natixis a échoué, notamment en raison de pressions politiques à caractère nationaliste. En France, les articles L.151-2 et L.151-3 du Code monétaire et financier permettent au ministère de l’Économie de rejeter des acquisitions étrangères dans les secteurs de la santé publique ou, plus largement, dans toute entreprise présentant un « intérêt national ». Cette possibilité a été utilisée pour rejeter la vente de Carrefour à Couche-Tard, de Legrand à ABB, ou encore de Photonis à Teledyne. La difficile finalisation du projet d’avion du futur, destiné à remplacer le Rafale, l’Eurofighter et le Gripen, résulte également du maintien de fortes suspicions de nature nationaliste.

Un repli lourd de conséquences ?

Cette propension au souverainisme intra-européen n’est pas sans conséquence. Le retour à une Europe des nations risque de priver les entreprises des effets d’échelle permis par l’existence d’un vaste marché intérieur européen. En conséquence, elles demeurent de taille modeste par rapport à leurs concurrentes américaines ou chinoises. Or, l’économie moderne repose largement sur les effets de taille. Cette règle vaut aussi bien pour les secteurs de l’intelligence artificielle que pour ceux de la finance ou de l’armement.

Dans le secteur bancaire, l’écart entre les grandes banques américaines et leurs homologues européennes existe sans être excessif, grâce notamment à la présence d’établissements français de premier plan. En revanche, l’Europe est nettement distancée dans le domaine de la gestion d’actifs.

L’entreprise américaine BlackRock est de loin la première pour la gestion d’actifs, plus de 14 000 milliards de dollars. Elle devance deux autres firmes américaines, Vanguard Group (10 000 milliards de dollars) et State Street Global Advisors (4 300 milliards de dollars). La première société européenne est Amundi (2700 milliards de dollars) qui arrive en 7e position.

En matière de haute technologie, les Européens sont nettement devancés par les Américains avec des rapports de 1 à plus de 10.

Capitalisation boursière des grandes entreprises américaines de la tech en milliards de dollars
Capitalisation boursière des grandes entreprises américaines de la tech en milliards de dollars

Mistral (entreprise française d’IA avec comme robot conversationnel, le Chat) est valorisée une dizaine de milliards de dollars comme 1000 milliards de dollars pour OpenAI (ChatGPT).

Capitalisation de plusieurs entreprises européennes de la tech en milliards d'euros
Capitalisation de plusieurs entreprises européennes de la tech en milliards d'euros

Du fait de la fragmentation du marché de l’Union, les entreprises de la défense européenne représentent en moyenne moins du tiers de leurs concurrentes américaines.

Capitalisation boursière de plusieurs entreprises de la défense américaines en milliards de dollars
Capitalisation boursière de plusieurs entreprises de la défense américaines en milliards de dollars

Aucune entreprise européenne de la défense n’est valorisée à plus de 100 milliards d’euros.

Capitalisation boursière de plusieurs entreprises européennes de la défense en milliards d'euros)
Capitalisation boursière de plusieurs entreprises européennes de la défense en milliards d'euros)

Ces dernières années, surtout depuis le covid, les politiques des États membres de l’Union en matière industrielle sont redevenues nationales avec, à la clef, une concurrence bien souvent contreproductive. Le secteur de la TIC et surtout celui de l’Intelligence artificielle supposent l’existence de larges marchés capables de générer un volume de données important. Face aux États-Unis, la Russie ou la Chine, il n’y aurait pas de marges de manœuvre pour les États nations européens qui n’ont pas la masse critique suffisante. C’est sans nul doute la raison pour laquelle Donald Trump comme Vladimir Poutine souhaite la fin de la construction européenne ou du moins sa réorientation en Europe des Nations.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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