Depuis 2005, le Prix littéraire Québec France Marie-Claire-Blais récompense un premier roman écrit en langue française par une personne de nationalité française et résidant en France. Ce prix s’appuie notamment sur un réseau de plusieurs dizaines de comités de lecture qui font connaître leur choix parmi une pré-sélection publiée à l’automne. C’est le roman « Camera Obscura » (Julliard, 2024 / Pocket, 2025) qui a été récompensé cette année par l’association Québec-France. Une œuvre de la journaliste Gwenaëlle Lenoir qui a pour toile de fond les horreurs commises dans les prisons syriennes.
Les horreurs de la torture mais sans complaisance
Comme l’indique Francine Bouchard, secrétaire de l’association, « les lecteurs ont particulièrement apprécié l’écriture sobre et sensible de l’auteure dans ses descriptions des horreurs de la torture et de la violence qui glace le sang mais sans jamais sombrer dans la complaisance ». Le roman évoque le destin d’un photographe qui est chargé de photographier les dépouilles des prisonniers qui croupissent et meurent dans les inhumaines prisons de Bachar El Assad. L’auteure, qui est aussi journaliste auprès de Médiapart, a puisé dans ses connaissances d’une zone du monde qu’elle est chargée de couvrir pour le journal tout en choisissant de mettre en scène un personnage de fiction pour donner une portée plus universelle à son œuvre.
« Un prix qui tente de refléter le plus possible les valeurs humanistes de notre marraine Marie-Claire Blais »
Francine Bouchard, secrétaire de l’association Québec-France

La chute du régime et la libération des prisonniers ont pu révéler au monde l’étendue des exactions criminelles d’un régime qui aura utilisé la répression la plus féroce pour maintenir son pouvoir pendant des années. La journaliste ne nomme certes pas le pays qui sert de décor à l’action de son récit. Mais tout le monde le reconnaît. Et son personnage ne possède aucune dimension réellement héroïque. Même si chaque lecteur peut se demander ce qu’il aurait fait à sa place.
C’est sous la pression de l’opposition au régime qu’il transmet ses photographies pour documenter l’horreur d’une dictature qui commet des crimes contre son propre peuple. Un homme ordinaire, attaché à sa famille, et qui va progressivement accepter une responsabilité importante pour faire connaître ce qui se passe derrière les murs épais et silencieux où le sang coule.

Marie-Claire Blais a été la marraine du prix dès sa création en 2005. Cette québécoise de naissance est un véritable trait d’union littéraire entre le Québec et la France. Elle écrivait naturellement en langue française et a été récompensée par le prix Médicis en 1966 pour la publication « d’une saison dans la vie d’Emmanuel ». Elle a pu également faire un séjour de deux ans en Bretagne avant de revenir vivre au Québec où elle s’est éteinte à l’âge de 82 ans en 2021. Elle a laissé derrière elle une œuvre riche d’une vingtaine de romans et de pièces de théâtre, de poèmes ou d’adaptations de ses œuvres pour la télévision.
« Nous faire réfléchir à la place que nous donnons au sens du respect de l'Autre dans nos propres vies »
Francine Bouchard, secrétaire de l’association Québec-France
L’année dernière le Prix avait récompensé « la vallée des Lazhars » un roman se déroulant au Maroc, véritable « western moderne » autour d’une rivalité entre deux familles. Un Roméo et Juliette au Bled.

Derrière les choix annuels opérés par le jury, il y a les valeurs portées par la marraine du prix « Ce prix tente de refléter le plus possible les valeurs humanistes de notre marraine Marie-Claire Blais qui a beaucoup décrit la condition humaine, particulièrement la fragilité des personnes vulnérables, des opprimés et des marginaux. En ce sens, chacune à sa façon, les œuvres Solak de Caroline Hinault, berline de Céline Righi, La vallée des Lazhars de Soufiane Khaloua, et enfin Camera obscura de Gwenaëlle Lenoir ont toutes en commun de nous faire réfléchir à la place que nous donnons au sens du respect de l’Autre dans nos propres vies » (Francine Bouchard).

Echange avec l’auteure, Gwenaëlle Lenoir « mon questionnement dépasse largement l’histoire de la Syrie, de sa révolution et du régime des Assad »
Un héros ordinaire
Lesfrancais.press : « Votre roman vient de remporter un prix Franco-Québecois. Sa dimension internationale va-t-il l’amener à voyager encore ? »
Gwenaëlle Lenoir : « Je suis évidemment ravie que ce roman voyage et rencontre des lecteurs francophones à travers le globe, car je pense sincèrement que si c’est l’histoire de César, photographe syrien, qui l’a inspiré, le questionnement posé dépasse largement l’histoire de la Syrie, de sa révolution et du régime des Assad. L’interrogation quant à la possibilité, ou l’impossibilité, de se lever face à un régime inique est universelle.
« Beaucoup de héros ne sont pas flamboyants »
Gwenaëlle Lenoir auteure de Camera obscura
Pour l’instant, il n’existe pas de traductions dans d’autres langues que le français. Mais évidemment je serais ravie qu’elles voient le jour. J’ai eu des réactions de lecteurs syriens et soudanais francophones. Elles m’ont beaucoup touchées car ces lecteurs et lectrices m’ont remerciée d’avoir rendu si bien ce qu’est une dictature et l’étouffement qui y règne ».
Faire face à un régime autoritaire
Lesfrancais.press : « Le roman pose la question de l’ambiguïté du courage face à un personnage pris entre le service du régime et le devoir de résister à travers ses photos de corps suppliciés. On sait la thèse de la banalité du mal. L’héroïsme est-il lui aussi condamné à une forme de banalité, d’ordinaire sans flamboyance, d’ambiguïté morale ? »

Gwenaëlle Lenoir : « Beaucoup de héros, je pense, ne sont pas flamboyants. C’est du moins, me semble-t-il, ce qui ressort de nombre de témoignages et de récits de ces personnes que nous considérons, après coup, comme des héros, mais qui, elles, ne se sont jamais vues ainsi.
Dans le cas du narrateur de Camera obscura, il est un héros dès qu’il décide d’ouvrir les yeux sur ce que fait le régime. Mais il n’est pas un opposant dans l’âme, c’est un père de famille un peu réservé qui n’a jamais aspiré qu’à une chose, mener une vie tranquille.
Il sait que pour cela, dans ce type de régime, il ne faut surtout pas faire de vagues. Il se trouve donc pris entre deux aspirations contradictoires : protéger cette vie paisible d’une part, répondre à ce que lui dicte son humanité d’autre part. Il se rend compte aussi, au bout d’un moment, qu’il n’a plus le choix. Il est obligé de continuer. Tout ce chemin, et même sa résistance à la folie, fait de lui un héros. Et je ne sais pas si un héros flamboyant reste vivant très longtemps ».
Lesfrancais.press : « Êtes-vous en train d’écrire un nouveau roman ? »
Gwenaëlle Lenoir : « Mon activité de journaliste spécialisée sur le Proche et le Moyen Orient me laisse très peu de temps pour écrire, et même pour commencer à construire un nouveau projet. J’en avais un, qui se déroule entre l’Afrique, l’Amérique et l’Europe, mais j’ai compris que je ne pouvais pas le mener à bien actuellement. Je l’ai donc mis de côté. J’en ai un autre, plus modeste, auquel je m’efforce de consacrer un peu d’énergie. Celui-ci voyage plus dans le temps que dans l’espace ».
Retrouvez les activités du réseau Québec-France : https://www.quebecfrance.org/
Auteur/Autrice
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Boris Faure est l'ex 1er Secrétaire de la fédération des expatriés du Parti socialiste, mais c'est surtout un expert de la culture française à l'étranger. Il travaille depuis 20 ans dans le réseau des Instituts Français, et a été secrétaire général de celui de l'île Maurice, avant de travailler auprès des Instituts de Pologne et d'Ukraine. Il a été la plume d'une ministre de la Francophonie. Aujourd'hui, il collabore avec Sud Radio et Lesfrancais.press, tout en étant auteur et représentant syndical dans le réseau des Lycées français à l'étranger.
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