Le non Etat européen

Le non Etat européen

décembre 6, 2018 0 Par La rédaction

La querelle sur l’Europe, qui est celle de la souveraineté, est néfaste. De la tentative de création d’une défense européenne à la création de l’euro alternent les avancées et les raidissements sur les parcelles de souveraineté octroyées à l’Europe. Or, le véritable enjeu européen est celui de dépasser la question de la souveraineté, celle de l’État.

L’histoire de l’Europe commence avec la revendication de la liberté, celle des cités grecques, face à l’autre conception du pouvoir, celle de l’empereur perse. La conception impériale n’est pourtant pas étrangère à l’Europe. Elle subsiste dans le rêve de l’unité du monde, unité perdue de l’Empire romain, unité perdue de la Chrétienté, unité à venir de l’empire universel, de Charlemagne ou des Habsbourg. À chaque fois, la France s’est mise en travers. Elle n’a jamais rêvé d’empire. Ce qui ne l’empêcha pas d’établir une conception très unitaire du pouvoir et de l’État, la plus unitaire possible, avec la monarchie absolue. L’idée est toujours la même : le pouvoir est un. Comme Dieu, comme l’Univers. Traverse cependant cette nostalgie le thème jamais étouffé de la liberté. Des villes d’Italie aux communes de Flandres, l’idée d’un pouvoir autonome, parcellisé, divisé entre familles, parties, corporations, États et parlements, s’oppose aux princes, aux papes, aux empereurs et aux rois.

Il y a une République européenne qui, à travers les tragédies chaotiques des guerres, des absolutismes, des révolutions et des indépendances, cherche sa formule.

Terrorisés par leur suicide collectif, les Européens ont choisi la paix et construit une forme d’alliance perpétuelle. Telle est l’origine de cet objet politique non identifié. Mise en commun de ressources économiques avec le charbon et l’acier, puis unité commerciale, marché unique, lois, Parlement, monnaie. D’un côté, ceux qui rêvent d’un super État européen. De l’autre, ceux qui sont attachés aux nations et à leur traduction politique, l’État-Nation. Au milieu, la République européenne qui se cherche.

S’il ne devait s’agir que d’un transfert progressif des souverainetés des États-Nations à une nouvelle structure étatique, ce serait un corset qui ne tiendrait pas. Si ce devait être une association lâche, elle serait inutile.

Quelle est la première utilité de l’Europe ? L’impossibilité pour l’Allemagne et la France de se dés-allier, dans leur intérêt et celui de tous les pays d’Europe. Ce n’est pas l’alliance franco-allemande au détriment des autres. Ce n’est pas la reconstitution de Charlemagne. Ce n’est pas un empire. Tous ceux qui rêvent de puissance à l’égal des États-Unis, ou de la future Chine, se trompent d’enjeu, voire de siècle. Clairement, l’union des États européens ne se fait pas au service des États comme puissances, elle se fait au service des citoyens, elle garantit la paix, le commerce, le droit que ne peuvent enfreindre les États, elle permet aussi d’éviter des erreurs économiques trop dangereuses. D’où les critères de Maastricht.  L’Europe, comme création politique d’un genre nouveau, est l’institution politique qui empêche l’injustice des États, les abus de pouvoir, l’asservissement des citoyens à l’Etat, la dilapidation par des politiques démagogiques.

L’Europe du droit des citoyen

L’Europe s’est inventée comme la réponse aux tragédies du vingtième siècle, celles des deux guerres et des deux totalitarismes, fascisme et communisme qui y sont liés. L’Europe est l’impossibilité de faire la guerre. Pourquoi cet échec récurrent de l’Europe de la défense ? Parce que l’Europe a été conçue comme une machine de paix. Il ne faut pas avoir le désir d’une Europe puissante, capable d’intervenir comme les États-Unis sur tous les points du globe, il faut simplement une Europe suffisamment forte et unie pour être indépendante.

L’Europe du vingt-et-unième siècle est la réponse aux asservissements de celle du vingtième siècle. Ce que la nouvelle Europe a dans ses gênes, c’est l’affirmation de l’autonomie du citoyen face au pouvoir — du Prince, de l’Église, de l’État. Elle se trompe quand elle revendique un surplus de puissance, qui n’est qu’un déplacement du pouvoir. Que les décisions politiques soient prises à Bruxelles plutôt qu’à Paris, que les subventions aux agriculteurs soient payées par le Conseil général, le Ministère de l’agriculture ou la sous-direction compétente de la Commission européenne n’a pas grande importance, sinon de prêter le flanc à la caricature d’un pouvoir toujours plus éloigné.

Le projet européen ne peut pas être la substitution d’un niveau de puissance étatique supérieur aux niveaux des États-Nations. C’est sans intérêt. Le but est de donner à chaque citoyen européen des garanties de droit. Celles-ci incluent la valeur de la monnaie, la garantie des échanges, la liberté du travail, de circulation, la lutte contre les monopoles européens, nationaux ou américains, sans oublier les libertés premières, heureusement recensées dans la Charte des droits fondamentaux qui reprend la Convention européenne des droits de l’homme.

De ce point de vue, il est vrai d’affirmer que l’Europe est fondamentalement libérale. Ce que combattent, au-delà des errements économiques ou bureaucratiques, les anti-européens, conservateurs et extrémistes, à gauche et à droite, qui raisonnent encore et toujours en termes de puissance étatique.

La coïncidence entre un nouveau monde, une nouvelle civilisation, une nouvelle économie -avec des sociétés de plus en plus créatives, avec l’émergence d’une classe moyenne mondiale- et le besoin des vieux États européens de changer de modèle politique, de modèle de pouvoir, est une chance. Construire une nouvelle forme d’institutions politiques, capables de favoriser l’autonomie de citoyens parlant des langues différentes, liés entre eux par des valeurs communes, alors que le monde entier est en pleine révolution, est un atout face aux vieux schémas de pouvoir. Ceux qui ont peur paniquent. Ceux qui aiment la nouveauté cherchent.

La République européenne

L’enjeu est la sortie des vieux États jacobins. L’État à l’européenne, dont le modèle fut français, est moribond. Il s’épuise comme État-providence, il déçoit comme État protecteur, il s’effiloche comme État national, il se sclérose comme État bureaucratique et désespère comme État démocratique. Est-ce à dire que l’on va vers une régression ? Que la politique disparaît au profit du retour des religions, des lignages, des castes ou des grandes entreprises ? Est-ce à dire que le repli vers le nationalisme permettra de rogner sur les libertés, les savoirs et l’expansion économique ? C’est peu souhaitable et peu crédible. Au contraire, nous entrons dans une période politique effervescente, car la génération qui vient inventera de nouvelles formes d’action politique et de gestion de la vie collective. L’Europe en fait partie, comme les ONG ou le droit international. Le droit de la mer, le droit du cyberespace, le droit universel des données personnelles dont la genèse est en Europe, plutôt qu’en Chine ou aux Etats-Unis.

S’opposer aux monopoles des géants transnationaux est une responsabilité européenne. Personne ne doit devenir dépendant des puissances économiques et financières. Les défenseurs de la liberté ne peuvent être les défenseurs de monopoles ou d’oligopoles. Que feraient-ils lorsque, ces compagnies se mettraient au service d’un Big Brother, comme on leur demande aux États-Unis, comme on cherche à les y contraindre en Chine ?

Qui doit, demain, gérer la question des flux migratoires ? La question des boat peopleen Méditerranée est-elle maltaise, italienne, ou européenne ? Doit-on aider les Grecs à construire des murs, ou doit-on fixer des critères de droit d’asile, de droits -et devoirs-politiques et sociaux des étrangers, communs à toute l’Europe ? Tant que le débat sur l’immigration sera national, il sera manipulé et n’aura jamais de solution, ni en matière de contrôle des flux migratoires ni en matière de dignité de la personne humaine.

Combien de personnes sont victimes de la traite des êtres humains en Europe ? Environ 50 000 par an. On peut faire des débats et prendre des poses sur la liberté des femmes et l’interdiction de la prostitution, mais combien de policiers sont chargés de coordonner l’action nationale avec celle des polices européennes ? Entre trois et cinq. L’Europe n’est pas encore là et l’État n’y est plus. Pas seulement par manque de volonté, mais par manque d’adéquation avec le monde tel qu’il est.

Les interrogations sur la prostitution, la légalisation des drogues, les aides agricoles, le suivi alimentaire, les retraites, l’indépendance des juges, l’autonomie des universités, le financement de la recherche, la gestion des déchets, la démocratie locale, la collecte des impôts, la réforme fiscale : l’Europe est une entreprise d’étalonnement politique entre ce qui marche et ce qui ne marche pas. Les migrations, le droit d’asile, la lutte contre le crime organisé, la fin de vie ; les décisions nationales ne seront pas respectées, parce qu’elles ne sont plus vraies au-delà de frontières qui ne peuvent plus exister.

Que devra faire l’Europe ? Créer une police, des juges européens ? Créer des bases de droit. Principes communs, actions locales. Que doit faire la République européenne ? Ce que doit faire toute république : assurer l’autonomie du citoyen. Le protéger contre les abus de pouvoir, qu’ils viennent des États ou des puissances économiques.

Le projet européen ne peut pas être le renforcement du pouvoir de la Commission européenne au détriment des États, mais le renforcement du pouvoir des citoyens au profit du droit. On en revient à la quête première de tout esprit libre : celle de la justice. Y-a-t-il  projet politique actuellement plus universel et plus réaliste ?

Laurent Dominati

a. Ambassadeur, a. Député.

Président Lesfrancais.press

Publicités