L’Algérie face au mur du passé

L’Algérie face au mur du passé

novembre 7, 2019 0 Par Alain Stephane

Cinq candidats sur Vingt trois ont été finalement retenus pour briguer la présidence de la République algérienne. Tous sont des anciens proches de Bouteflika et sont rejetés par les centaines de milliers de manifestants, qui refusent logiquement des élections qu’ils estiment truquées. Mais qui aurait pu être validé et prétendre n’avoir jamais soutenu Bouteflika? Certains, comme Ali Benflis, ancien Premier ministre, avaient marqué depuis longtemps leur différence. Pour autant, il ne s’agissait que de rivalités entre clans, jamais de changement radical de politiques. Or c’est toute la politique algérienne depuis des années qui est mise en cause par la société algérienne.

Le fantôme du passé

Les manifestations du 1er novembre ont été les plus massives depuis le début du Hirak. Les revendications sont claires: balayer le passé, changer le régime, mettre fin au «système». Qu’est ce que le système? Ce réseau qui, s’appuyant sur les fausses gloires de la lutte pour l’indépendance (les vraies ont été éliminées) s’est organisé comme un vaste échange d’emplois, prébendes et  corruptions. L’alimentation en est le pétrole, la soupape l’émigration vers la France, officiellement vilipendée, officieusement complice. Ce système, bénéficiant dans un premier temps uniquement au FLN en ses différentes factions, a du s’ouvrir à l’armée après la guerre civile des années 90 contre les Islamistes. Alors est apparu Bouteflika, en conciliateur et réconciliateur. Il a arbitré longtemps la répartition des tâches et des produits, jusqu’à ce que, malade, il ne serve plus que de paravent de plus en plus transparent. Tout cela fonctionnait à peu près jusqu’au début du Hirak, mouvement né de l’offense faite aux Algériens, celle de la cinquième candidature d’un Président fantôme.  Alors le général Gaïd Salah, soit par une soudaine prise de conscience, soit par calcul, s’est débarrassé du clan Bouteflika, allant jusqu’à envoyer ses représentants en prison, pensant ainsi préserver le sien, celui de l’armée. C’est supposer que l’armée est un clan, qu’elle est unie, ce qui n’est pas tout à fait le cas.

La foule ne peut l’emporter sur l’armée, ni l’armée sur la foule.

Personne ne pense que la foule peut l’emporter sur l’armée. Mais personne non plus ne pense que l’armée pourrait tirer sur la foule. Salah ne veut voir qu’une tête, et tape sur celles qui dépassent. Mais il ne peut donner d’instructions trop sévères. Il n’est fort que tant que ses ordres sont suivis. Une faille est vite arrivée et toute faille dans l’autorité d’un régime autoritaire risque de s’élargir et l’abattre, ce qu’ont compris les manifestants qui le défient. Pour l’instant, les arrestations continuent, celle des corrompus du mauvais clan, celle d’opposants politiques.

Le Général reste enfermé dans son uniforme, convaincu par une carrière d’obéissance, voire de servilité, que tout le monde est à son image. Il pense qu’un vainqueur sortira de l’élection, et qu’il aura sauvé l’Algérie du désordre. Et que ce vainqueur n’aura d’autre appui que lui-même. Est ce si sûr?

Salah se trompe, heureusement.

Voici donc la foule, les cinq candidats, et l’armée, face à face pour l’élection du 12 décembre. Mais le général Salah se trompe. L’élection peut ne pas avoir lieu, ou avoir lieu dans de telles conditions qu’elle apparaitra comme une farce.  Même si l’élection se déroule selon les souhaits du général, le nouveau Président  devra donner des gages à ce mouvement qui a réveillé toute la société algérienne.

Contre les terroristes islamistes, l’armée était utile, elle seule pouvait tirer, quadriller, tuer. Elle avait le soutien d’un grande partie de la population. Encore était-ce la Direction du Renseignement et de la Sécurité qui menait la danse macabre, une branche rivale éliminée par le général Salah. Mais contre une foule tenace, pacifiste, qui réclame la démocratie, qui exprime un besoin de modernité, que peuvent des baïonnettes si elles ne sont pas prêtes à oser un massacre? Les Chinois n’ont mis fin à Tien An Men qu’avec des chars. Le nouveau Président enverrait-t-il des chars? Les soldats algériens refuseraient.

Alors il composera avec les demandes du Hirak. Et s’affranchira, dés qu’ille pourra, de Salah. Il devra remettre en cause les constantes d’une politique qui a mené l’Algérie à la ruine, un pays qui devait être le plus riche d’Afrique.

Un miracle

Il faudra certes beaucoup de force au nouveau Président, s’il y en a un, pour rompre avec le passé. Pour renforcer sa propre autorité, il lui faudra se rapprocher du peuple et donc donner des coups de butoir au «système», affronter les clans en place, qui ont l’argent, l’administration, les médias,  purger l’armée, puissance policière et financière. Bref, il faudrait un Gorbatchev doublé d’un Walesa et d’un Juan Carlos. Aucun candidat n’a ce profil. Mais dans les révolutions, les caractères, parfois les miracles, apparaissent.

Sinon? Le système pourrait s’effondrer tout entier. Un baril de pétrole à 60 dollars maintient en sursis l’Etat algérien. L’économie est en panne depuis plus d’un an. La société à bout de souffle. A 50$, c’est la ruine. Il faudra demander de l’aide extérieure. La France? Difficile. La Russie? Inutile.

L’actuel Président par intérim est allé à Sootchi rassurer Vladimir Poutine sur la solidité du régime. De quoi l’inquiéter, car Poutine sait comment s’effondre un système: Sclérose, aveuglement, déconnexion. Ce qui se passe en Algérie. De ce point de vue, tout est fait pour que l’Algérie fasse sa révolution. Les murs finissent tous par se lézarder. Le 12 décembre, avec ou sans élection, quoiqu’il arrive, ce sera une lézarde.

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