La France en déclin ou la dépression imaginaire

La France en déclin ou la dépression imaginaire

En France, l’autodénigrement a été porté au rang d’art majeur. Quand celui-ci est doublé d’un pessimisme existentiel, considérer que la France a des atouts appartient à la déraison. À force de commenter à l’infini les déficits, la dette, la désindustrialisation, l’insécurité supposée ou l’instabilité politique, la population a fait sienne l’idée que la France était en déclin et qu’elle était devenue la risée du monde. Ce qui prouve que l’autoflagellation n’empêche pas le nombrilisme. Or l’économie française, si elle est incontestablement sous tension, n’est ni exsangue ni condamnée. La première force de la France provient de sa démographie. Certes, elle n’échappe pas au vieillissement de sa population et à la baisse du taux de fécondité, mais sa situation est bien meilleure en la matière que celle de la grande majorité des pays de l’OCDE. Sa population active continue de croître, ce qui est un atout indéniable pour la croissance. L’économie est une affaire de générations. Un pays plus jeune est plus ouvert sur le progrès, les nouvelles technologies, les nouveaux modes d’organisation.

Une technicité reconnue dans le monde

À cette démographie s’ajoute un capital humain d’une rare densité. La France continue de former des ingénieurs, des chercheurs, des cadres et des techniciens parmi les plus recherchés au monde. Ses grandes écoles, ses universités, ses centres de recherche, internationalement reconnus, alimentent son tissu productif. Un pays qui attire et forme reste un pays qui compte.

Contrairement à une idée trop répandue, la France n’a pas cessé de produire. Son appareil productif est certes plus étroit qu’il ne l’était il y a quarante ans, mais il demeure qualitativement puissant. L’aéronautique, la défense, le luxe, l’agroalimentaire, la pharmacie, l’énergie, les infrastructures constituent des piliers solides, exportateurs, souvent excédentaires. La désindustrialisation française est réelle, mais elle est moins synonyme de vide que de recomposition. Tous les pays se tertiarisent, les États-Unis en tête. Le problème n’est pas tant l’absence d’industrie que sa concentration excessive sur quelques filières et territoires.

L’innovation française souffre du même procès en invisibilité. Trop discrète, trop éclatée, elle peine à s’incarner dans un récit collectif. Pourtant, la France figure parmi les pays européens les plus actifs en matière de recherche, de brevets et de start-ups à vocation technologique. Elle innove davantage qu’elle ne le croit. Ses pépites éprouvent des difficultés à grandir et à accéder au marché mondial pour des raisons de financement et d’étroitesse du marché national. Mais le talent est présent, comme le prouve Arthur Mensch avec son entreprise Mistral.

La French Tech
La French Tech ©French Tech - 2025

À cela s’ajoutent des infrastructures de premier plan. Réseaux de transport, énergie, télécommunications, logistique : cet héritage accumulé sur plusieurs décennies nous est envié. Le réseau autoroutier, construit en ayant recours aux concessions, est aujourd’hui d’une densité remarquable et bien entretenu. Peu de pays disposent d’un tel socle. L’Allemagne est ainsi contrainte de réaliser un effort conséquent pour rattraper son retard en la matière.

Un pays plébiscité par les investisseurs étrangers

La France peut compter sur une épargne abondante et un système financier performant, l’un des plus puissants du monde. Les ménages français disposent d’un stock d’épargne important qui permet de financer l’État et les entreprises. Les banques comme les assureurs jouent un rôle d’intermédiation de premier plan. Depuis plusieurs années, l’épargne est de plus en plus investie vers des produits permettant le financement des entreprises. Le succès du Plan d’Épargne Retraite, avec une montée en puissance des unités de compte dans l’assurance-vie, est le symbole de cette évolution.

En France, la critique de l’État est un sport national. Pour autant, celui-ci a permis au pays de traverser les dernières crises, que ce soit celle du Covid ou celle liée à la hausse des prix de l’énergie avec le déclenchement de la guerre en Ukraine. Cette capacité a un coût budgétaire, mais elle constitue aussi une assurance collective.

Malgré ses rigidités et ses débats internes, la France demeure l’un des premiers pays d’accueil des investissements étrangers, preuve d’une attractivité élevée. Celle-ci repose sur la stabilité juridique, la qualité des infrastructures, la compétence de la main-d’œuvre et la taille du marché.

Autre force trop souvent négligée : la diversification du modèle économique. La France combine industrie, services, agriculture, tourisme, finance et culture. Cette diversité n’est pas toujours optimale en période d’euphorie, mais elle devient précieuse lorsque les cycles se retournent.

Le principal risque pour l’économie française n’est donc pas l’absence d’atouts, mais l’excès de doute. À force de se raconter que leur pays décline, les Français finissent parfois par s’auto-convaincre et s’auto-contraindre. La tentation de l’abandon et du repli sur soi transcende les générations et les Républiques. Ce grand nombre d’atouts explique peut-être une indolence, un manque de volonté. L’histoire économique française invite à la prudence face aux diagnostics définitifs. La France doute souvent d’elle-même au moment précis où elle prépare, sans toujours le savoir, son propre rebond. Elle a traversé des phases bien plus critiques, financières, démographiques, géopolitiques, sans jamais disparaître du jeu économique international.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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