Depuis la crise sanitaire et, surtout, le déclenchement de la guerre en Ukraine, l’Allemagne fait preuve d’une réelle mansuétude à l’égard de la France. Les gouvernements de Berlin, qu’ils soient dirigés par le SPD d’Olaf Scholz ou par la CDU de Friedrich Merz, n’ont pas publiquement condamné la dérive des comptes publics français. Dans les années 1990 ou 2000, un rappel à l’ordre aurait très certainement été émis. Il ne faut pas oublier que la règle des 3 % du PIB, inscrite dans le traité de Maastricht, a été imposée par les Allemands afin d’éviter que la monnaie commune ne soit fragilisée par des États indélicats. Les difficultés économiques que traverse l’Allemagne depuis 2023, avec deux années consécutives de récession, ainsi que la menace russe à ses frontières, expliquent en partie ce silence.
De la friture sur la ligne Paris-Berlin
Depuis quelques semaines, toutefois, les autorités allemandes se montrent de moins en moins accommodantes à l’égard de leurs homologues françaises. L’incapacité de ces dernières à assainir les comptes publics et la possible arrivée au pouvoir d’un parti extrémiste suscitent une inquiétude croissante outre-Rhin. Friedrich Merz semble prendre ses distances avec Paris.
Sur le terrain diplomatique, à la différence du Président français, il ne souhaite pas s’opposer frontalement à Donald Trump, y compris sur le dossier du Groenland, par crainte d’une remise en cause de la présence des forces américaines en Allemagne. De même, il se montre enclin à négocier sur les droits de douane, soucieux de préserver des débouchés essentiels pour l’industrie exportatrice allemande. L’opposition française à l’accord avec le Mercosur a été durement ressentie en Allemagne, l’Amérique latine constituant un marché stratégique pour ses entreprises. L’argument du soutien aux agriculteurs français ne convainc guère outre-Rhin, où le secteur agricole demeure lui aussi puissant. Le protectionnisme français agace d’autant plus que l’Allemagne estime contribuer largement à l’effort européen et attend des soutiens en retour quand son économie traverse des turbulences.
Le cas Dassault
En matière de défense, le gouvernement allemand n’apprécie guère ce qu’il perçoit comme un double discours français. Les autorités françaises plaident pour le développement de programmes d’armement communs afin de réduire la dépendance à l’égard des équipements américains, tout en freinant certains projets de coopération au nom de la souveraineté nationale. L’impasse actuelle autour du futur avion de combat en constitue un symbole. En 1986, déjà, les divergences entre Français, Allemands, Italiens et Espagnols avaient abouti à la construction de deux appareils distincts, le Rafale et l’Eurofighter. Quarante ans plus tard, les tensions entre Dassault et Airbus pourraient déboucher sur une fragmentation similaire. Au-delà des intérêts industriels, l’Allemagne pourrait chercher, par prudence, à se prémunir contre un allié jugé de plus en plus imprévisible en raison de son instabilité politique.
Coup de frein sur la dette
Enfin, Friedrich Merz a mis un veto au souhait d’Emmanuel Macron, exprimé début février, d’autoriser l’Union européenne à s’endetter pour financer la défense ou la transition écologique. Il craint qu’une telle initiative ne constitue un blanc-seing à la dérive sans fin des comptes publics. Le Chancelier allemand a néanmoins été contredit par le Président de la Bundesbank qui a pris fait et cause pour des émissions obligataires européennes afin de renforcer l’euro. Comme quoi, sur ce front, la France n’a peut-être pas totalement perdu la partie…
Le couple franco-allemand s’est, de fait, effacé depuis plusieurs années. Le temps de l’amitié structurante entre Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, puis entre François Mitterrand et Helmut Kohl, paraît bien lointain. Les deux pays évoluent désormais davantage en parallèle qu’en convergence. Les projets communs se raréfient. La France, entravée par des déficits persistants, n’a pas été en mesure de soutenir l’Allemagne durant sa longue récession. Inversement, Berlin appuie de moins en moins les propositions françaises considérant que le poids de Paris est de plus en plus faible.
Cap à l’Est ?
Depuis les années 1990, l’équilibre européen s’est profondément transformé. La Pologne s’affirme comme une puissance économique majeure, tout comme l’Espagne. L’Italie apparaît plus stable que la France sur le plan diplomatique. L’Allemagne, géographiquement plus proche de la Russie, entretient des relations étroites avec la République tchèque et les pays baltes. Dans ce nouveau paysage, le centre de gravité de l’Europe s’est déplacé vers l’Est et le Sud, réduisant mécaniquement la centralité du tandem franco-allemand.
L’affaiblissement du couple franco-allemand ne résulte pas d’un différend ponctuel, mais d’une divergence croissante de trajectoires économiques, budgétaires et stratégiques. L’Europe ne peut durablement fonctionner sans une entente solide entre Paris et Berlin. Mais cette entente ne peut pas reposer sur la nostalgie des années passées. Elle suppose des convergences concrètes et une vision commune de l’Europe. À défaut, le centre de gravité du continent continuera de se déplacer, marginalisant progressivement un tandem qui fut jadis le moteur de l’intégration européenne.
Auteur/Autrice
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.
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