la démocratie libérale de marché face aux défis du vieillissement et de la transition énergétique

la démocratie libérale de marché face aux défis du vieillissement et de la transition énergétique

novembre 12, 2019 0 Par Philippe Crevel

Dix ans après la survenue de la crise de 2008, les tensions sociales s’aiguisent dans de nombreux pays. Les inégalités sociales sont de plus en plus durement ressenties. Des pays différents comme le Chili, la Bolivie, le Liban et la France sont confrontés à des mouvements sociaux relativement violents. Cette montée des revendications sociales intervient dans un contexte de transition écologique qui impose des changements assez brutaux dans les priorités et dans l’allocation des ressources.

Changements brutaux

La montée des inégalités serait pour certains économistes, tel Thomas Piketty, la conséquence d’une maximisation des intérêts des propriétaires (actionnaires, propriétaires fonciers, etc.). Ce travers n’est pas l’exclusivité du capitalisme dit libéral. La Chine avec son capitalisme étatique est confrontée au même problème. Depuis 1990, les inégalités ont progressé au sein de l’OCDE et en Chine. Les 1 % les plus riches disposent de 15 % du revenu national au sein des pays de l’OCDE en 2015 contre 12 % en 1990. En Chine, les ratios respectifs sont de 14 et 8 %. Depuis la crise, les niveaux de vie évoluent peu. En Italie, le PIB par habitant est, en 2018, inférieur de 10 % à celui de 2008 et est proche de celui de 1999. En France, celui du premier quintile a baissé. Sans la redistribution sociale, il y aurait détérioration du pouvoir d’achat. Les prestations sociales représentent en France plus de 50 % des revenus pour les 10 % les plus modestes. Ce taux est de 40 % pour les 20 % les plus modestes. Depuis une dizaine d’années, l’illusion monétaire a disparu. Une partie des gains de pouvoir d’achat sont liés à la baisse des prix des produits manufacturés et de certains services comme la téléphonie. Ces gains ne sont pas perceptibles aisément à la différence d’une augmentation du salaire net. Par ailleurs, l’augmentation du prix du logement au sens large (en prenant en compte les travaux, peinture, plomberie, etc.) réduit à néant les gains précédents.

Inflation verbale

L’exaspération de la population s’explique également par le caractère de plus en plus contradictoire des messages qu’elle reçoit. Autrefois, le nombre d’émetteurs d’information était assez réduit. Aujourd’hui, il est quasi infini. Les pouvoirs publics pour occuper l’espace médiatique multiplient les annonces sans se préoccuper de leur cohérence, de leur impact et parfois de leur application. Twitter ne permet guère d’installer une ligne politique, et pourtant ce canal d’information est celui qui est de plus en plus utilisé par les autorités publiques. Il n’est pas étonnant que si les populations sont assez sensibles à la question de la transition énergétique, elles se révèlent opposées à l’augmentation des taxes écologiques. L’inflation verbale est une source d’anxiété et de perplexité. Il en résulte un bruit de fond qui rend inaudible tout message. Ainsi, depuis 1993, tous les gouvernements ont affirmé que leur réforme des retraites assurerait la pérennité du système. Lors de chaque mandature, un plan de réduction des impôts est avancé n’empêchant pas in fine la hausse des prélèvements. La dépendance est depuis au moins quinze ans une priorité nécessitant une grande loi et des moyens de financement adaptés. Pour autant, le règlement de cette question est reporté de quinquennat en quinquennat.

Inefficacité et contradictions

L’inflation verbale s’accompagne d’une inflation législative et réglementaire. Les modifications incessantes de la loi conduit à l’insécurité juridique et à la paralysie. Les citoyens ont de plus en plus l’impression d’être embarqués sur un bateau ivre avec un pilote qui est à des milliers de kilomètres d’eux. Faut-il consommer ou épargner ? Hier, il fallait acheter une voiture diesel ; aujourd’hui place à la voiture électrique qui a toutes les chances d’être obsolètes l’année prochaine… Je dois recycler les produits mais si le consommateur n’achète plus, il risque de détruire des emplois. Il faut consommer bio et plus light. Il faut favoriser les produits locaux mais les fruits vendus au supermarché viennent de l’étranger.

Dans ce contexte, certains estiment que le système capitaliste et démocratique est inefficient à résoudre les défis de ce début du XXIe siècle. Les jeunes générations prêteraient moins d’attention à l’exercice du pouvoir considérant que, quelle que soit sa forme, il ne sert pas les intérêts de la population. Pour autant, l’économie libérale de marché offre de réels atouts trop souvent méconnus et inexploités.

Les atouts inexploités de l’économie de marché

L’économie de marché repose sur un système de fixation de prix déconcentré. C’est la confrontation de l’offre et de la demande qui permet d’établir un prix d’équilibre en temps réel. Logiquement, cela empêche la constitution de position de rentes qui sont nuisibles à la bonne allocation des ressources. L’URSS fonctionnait selon des règles totalement différentes à travers le Gosplan qui déterminait les montants produits et leurs prix de manière centralisée. Il en résultait tout à la fois des gaspillages et de la pénurie. Le système capitaliste souffre certainement d’une insuffisance de concurrence. La mondialisation comme la réglementation concourent à une concentration sans nul doute excessive. L’industrie de l’automobile, la grande distribution, l’aéronautique, le secteur de la finance, celui des technologies de l’information, etc. sont confrontés à une réduction du nombre d’acteurs.

Excès de concentration, défauts de concurrence

À travers des signaux clairs et stables en matière de prix, les pouvoirs publics pourraient orienter plus efficacement les comportements des entreprises. La fixation d’un prix d’émission du carbone cohérent avec la nécessaire transition écologique comme le propose l’économiste, Christian Gollier (Le climat après la fin du mois, 2019, PUF) permettrait d’accélérer la réalisation des investissements nécessaires. La concurrence est en économie de marché un multiplicateur d’énergie, d’initiative et d’innovations. Dans l’économie planifiée, la ligne de transmission est verticale, en économie décentralisée, elle est horizontale. L’erreur n’est pas fatale pour cette dernière car elle peut être instantanément corrigée par d’autres acteurs qui auront choisi une autre voie. L’histoire de la construction de l’EPR à Flamanville démontre bien les conséquences d’un système très centralisé qu’est EDF. Au Texas aux États-Unis, les autorités ont préféré abandonner la construction de centrales nucléaires de nouvelles générations et opter pour la multiplication d’initiatives dans le domaine des énergies renouvelables.

L’économie de marché associée à la démocratie repose également sur la notion du contrat et de son respect dans le cadre d’un état de droit faisant l’objet d’un consensus. Le système de contrats est un élément clef dans la primauté du capitalisme libéral sous réserve qu’il ne soit pas la simple traduction d’un rapport de force. Le contrat est fondé sur la règle du donnant/donnant et garantit logiquement une certaine forme de stabilité. Il permet d’organiser des échanges sur la durée et donc de prévoir les règles d’amortissement et de rentabilité.

Besoin de liberté

La force de la démocratie est logiquement de créer du consensus. Depuis plusieurs années, cette capacité semble être remise en cause. La succession des crises, la montée des inégalités réelles ou ressenties et le sentiment de l’impuissance publique ont affaibli la légitimité des démocraties libérales. Pour autant, elles conservent des atouts indéniables avec en premier lieu, la liberté. La libre initiative constitue une force, surtout en période de mutations. Donner la possibilité aux citoyens de trouver des solutions aux défis à relever est une force que les dictatures se privent. Les pesanteurs administratives et la concentration au sommet du pouvoir de décision ont érodé cette faculté.

Une moindre présence médiatique du pouvoir, une attrition législative, une plus grande responsabilisation des acteurs locaux, entreprises, collectivités locales, partenaires sociaux, pourraient sans nul doute revigorer la démocratie libérale afin qu’elle puisse relever les deux grands défis de ce siècle : la transition énergétique et le vieillissement de la population.

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