La défense européenne : un combat

La défense européenne : un combat

Depuis près de dix ans, le projet d’un avion de combat de sixième génération, le Future Combat Air System (FCAS), occupe les chancelleries européennes. Initié par Emmanuel Macron et Angela Merkel en 2017, ce projet devait représenter un investissement de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Face aux menaces russes et aux craintes d’un désengagement américain, il était considéré comme prioritaire. La hausse des budgets de défense en Europe aurait dû en faciliter la réalisation, mais le projet semble aujourd’hui condamné au vu des dernières déclarations des autorités allemandes prenant acte d’un désaccord marqué entre Dassault et Airbus.

Le FCAS, l’échec fatal ?

Le FCAS était présenté comme l’occasion pour l’Europe de renforcer sa puissance aérienne, après l’échec du développement d’une alternative au F-35 américain de cinquième génération. Le programme ne se limite pas à l’avion lui-même, destiné à remplacer le Rafale français et l’Eurofighter Typhoon utilisé par l’Allemagne et l’Espagne. Il comprend également le développement d’un essaim de drones autonomes destinés à appuyer le chasseur, ainsi qu’un « cloud de combat » chargé d’assurer l’interconnexion de l’ensemble des systèmes.

Les coopérations sont rares dans le domaine de l’armement et ont toujours donné lieu à d’importantes difficultés. La réalisation de l’avion de transport militaire A400M par Airbus a été émaillée de nombreuses crises. Néanmoins, celui-ci est désormais plébiscité par les armées européennes. Le projet FCAS n’est pas le seul à être encalminé. En octobre dernier, la France s’est retirée d’un programme de drones de 7 milliards d’euros associant Airbus, Dassault et l’italien Leonardo. Les désaccords franco-allemands ont également retardé de plusieurs années un projet de nouveau char de combat. Quant à un programme franco-allemand d’avion de patrouille maritime, il a échoué en 2021 lorsque Berlin a opté pour un appareil américain.

Airbus Futur Air Power
Airbus Futur Air Power

Le FCAS s’est enlisé en raison de querelles sur le partage des tâches. Le schéma initial prévoyait que Dassault, constructeur du Rafale, pilote le développement du chasseur. Airbus, déjà partenaire dans l’Eurofighter, devait prendre en charge le « cloud de combat » et les drones d’accompagnement, l’entreprise espagnole Indra devant se concentrer sur les capteurs. Français et Allemands divergent sur la gouvernance du projet. « Je n’accepterai pas que trois personnes autour d’une table décident de tous les aspects techniques », déclarait en septembre Éric Trappier, président de Dassault Aviation. Pour Dassault, le maître d’œuvre doit trancher. Pour Berlin, qui dispose d’une pratique de la concertation plus marquée que celle des Français, le projet doit donner lieu à un partage des pouvoirs avec pour objectif le développement de compétences industrielles nationales. Or, l’industriel français refuse en particulier de transférer sa propriété intellectuelle à Airbus. Selon une source interne, d’autres grands groupes français impliqués dans le FCAS adopteraient une position similaire. Les Allemands se disent désormais prêts à quitter le programme. Le chancelier Friedrich Merz a reconnu que les armées allemande et française n’avaient pas les mêmes besoins en matière d’avions de chasse. La France met en avant la nécessité d’une version navale capable d’opérer depuis un porte-avions et d’emporter des charges nucléaires.

Global Combat Air Programme

À défaut d’un accord avec la France, l’Allemagne pourrait se rapprocher du Royaume-Uni, de l’Italie et du Japon qui, depuis décembre 2022, participent au projet de « Global Combat Air Programme » (GCAP). Ce projet suit son cours sans difficultés majeures, les trois États ayant opté pour une gouvernance centralisée et équilibrée au travers d’une société commune, baptisée « Edgewing ». Celle-ci rassemble l’industriel britannique BAE Systems, l’italien Leonardo et le japonais Japan Aircraft Industrial Enhancement. Elle est opérationnelle depuis juin 2025 et espère faire voler son premier démonstrateur avant 2027, pour une entrée en service en 2035, soit cinq ans avant le SCAF. Compte tenu du coût du programme, l’arrivée de l’Allemagne constituerait une aubaine. Une participation de l’Arabie saoudite est également envisagée. Néanmoins, l’intégration de l’Allemagne serait complexe, le projet étant déjà fortement avancé avec une répartition précise des missions entre les entreprises participantes. Rolls-Royce (Royaume-Uni), IHI (Japon) et Avio Aero (Italie) collaborent ainsi à la conception et au développement des systèmes de propulsion. Leonardo (Italie et Royaume-Uni), Mitsubishi Electric (Japon) et ELT Group (Italie) développent les instruments de détection et d’effets non cinétiques, ainsi que les communications intégrées.

Jusqu’à présent, l’enjeu politique a sauvé le projet d’avion franco-allemand. Si la Chancellerie à Berlin estime désormais que ce projet nuit à ses intérêts, elle pourrait confirmer rapidement son abandon. Les Allemands considèrent que la France fera des concessions au dernier moment en raison de ses difficultés budgétaires qui l’empêchent de faire cavalier seul. Avec un budget de défense allemand appelé à presque doubler dans les trois prochaines années, Airbus pourrait décider d’avancer sans les Français. L’industriel allemand privilégierait un avion plus lourd que celui imaginé par Dassault, lequel souhaite un appareil apte à opérer depuis un porte-avions. Airbus pourrait également s’associer au suédois Saab, constructeur du Gripen, dont l’intérêt pour le projet concurrent mené par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon semble s’être émoussé. En dépit des discours sur la réduction de la fragmentation industrielle européenne, le continent pourrait ainsi se retrouver avec trois, voire quatre chasseurs de sixième génération différents, ce qui constituerait un réel échec. En l’état actuel, et malgré les déclarations d’Emmanuel Macron, seul le « cloud de combat » commun aux armées européennes pourrait survivre.

Deux autres initiatives européennes apparaissent toutefois plus solides. L’European Long-Range Strike Approach (ELSA), lancée en 2024, concerne le développement de missiles balistiques et de croisière. Elle réunit sept partenaires : la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Pologne, la Suède et le Royaume-Uni. L’European Sky Shield Initiative (ESSI), lancée en 2022 sous impulsion allemande, constitue un programme d’achats groupés de systèmes de défense aérienne auquel participent plus de vingt pays. Ces projets sont moins ambitieux que le FCAS. ELSA fonctionne comme une coalition souple favorisant des coopérations bilatérales ou trilatérales. La France, l’Italie et le Royaume-Uni développent un missile de croisière furtif, tandis que l’Allemagne travaille avec la Suède à une version plus puissante du missile Taurus. L’ESSI adopte une approche différente : il s’agit d’acquérir des systèmes disponibles sur étagère pour répondre à des besoins identifiés, équipements européens pour les capacités de courte et moyenne portée, systèmes américains Patriot et intercepteurs israéliens Arrow pour la longue portée. La France n’y participe pas, considérant que l’Europe ne devrait pas dépendre de systèmes américains, même si le développement d’alternatives européennes exige davantage de temps. De nombreux pays européens estiment que la mutualisation des achats de matériels existants est préférable à des programmes conjoints complexes de développement. Paradoxalement, l’augmentation des budgets militaires incite les États européens à coopérer davantage.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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