La conjuration des vivants

La conjuration des vivants

En Chine, une loi votée en 2005 interdit d’être réincarné sans autorisation. Vivre une fois, c’est assez, surtout pour un Dalaï-Lama. Le Parti est sage et prudent. Poutine parle d’immortalité avec Xi Jinping : « Les gens peuvent vivre de plus en plus vieux et même atteindre l’immortalité. » Xi Jinping rêve de lui : « il y a des chances qu’on vive jusqu’à 150 ans. » Staline, 150 ans ? De quoi se méfier. Le seul moyen d’être certain que l’ennemi ne vive pas jusqu’à 150 ans est de le tuer. L’ennemi est bête, il croit que c’est nous l’ennemi. Il refuse de disparaître. Alors que les puissances de destruction s’affichent, subsiste une sorte de conjuration des vivants.

En Perse, depuis trois mille ans, la religion traditionnelle, celle de Zoroastre, oppose le dieu du mal à celui du bien. N’ont-ils jamais été aussi crûment visibles dans le ciel de Téhéran ou dans ses caves ? Mais de quel côté est le bien ?

Les Iraniens vivent sous les bombes, voient des jeunes gens pendus aux grues des rues, applaudissent la mort des ayatollahs. 120 000 policiers ont le droit de tirer à vue. Peu d’électricité, peu d’eau, peu d’essence.

Comment, sortir de l’état de guerre si l’ennemi ne meurt pas, s’il n’accepte sa défaite qu’en attendant sa revanche ?

Au Liban, un million de personnes fuient la guerre entre Israël et le Hezbollah. Gaza vit dans les ruines après avoir vécu sous les bombes. Tout cela serait rationnel : personne ne veut que l’Iran ait la bombe atomique, parce que tout le monde sait qu’il l’utiliserait. Personne ne veut du Hezbollah, parce que tout le monde sait qu’il terrorise le Liban. Pourtant, un doute : Tant de milliards dépensés pour faire la guerre n’auraient-ils pas été mieux dépensés pour faire la paix ? Et si ces sommes avaient construit un État fort au Liban, qui aurait pu s’affranchir du Hezbollah ? Et si cet argent avait permis aux Palestiniens de construire un État ? Les militaires sont-ils si chers en Iran ? Miner un régime populaire est difficile. Mais un régime détesté donne l’occasion de favoriser des volontaires. Comment ne pas trouver de Palestiniens capables de construire un État quand 20 % de la population israélienne est palestinienne ? La guerre reste la pire solution. Facile, boulimique, perpétuelle. Comment, à la fin, sortir de l’état de guerre si l’ennemi ne meurt pas, s’il n’accepte sa défaite qu’en attendant sa revanche ?

La question n’est donc pas de savoir si la guerre d’Iran va vite s’arrêter – elle coûte trop cher pour durer- La question est : quelle paix est-elle possible ?

Clemenceau disait « Notre but de guerre, c’est la justice ». La justice est-elle le but de guerre des belligérants ? Les Allemands ne trouvèrent pas juste le Traité de Versailles, et il y eut une autre guerre.

La paix au Liban peut-elle être juste ? À Gaza ? En Iran ? L’Amérique dit défendre ses intérêts et ses intérêts seulement. Défendre seulement son intérêt, c’est accepter que l’autre, l’ennemi, le dieu mauvais, défende aussi le sien, jusqu’à la mort. Pourtant il ne meurt pas.

Les survivants complotent. Parfois pour survivre, parfois pour se venger.

Bonne ou mauvaise, la vie est toujours la plus forte. Sous les bombes, dans les camps des Ouïghours de Chine, dans les prisons russes, les survivants complotent. Parfois pour survivre, parfois pour se venger.

C’est maintenant qu’Israël doit faire la paix avec l’État libanais. C’est en construisant un État au Liban qu’il éradiquera le Hezbollah.

Quand le fort est fort il peut, il doit accepter une paix juste. C’est maintenant qu’Israël doit faire la paix avec l’État libanais. C’est en construisant un État au Liban qu’il éradiquera le Hezbollah. Idem Gaza et en Cisjordanie.  

On ne peut que détruire totalement l’ennemi, ou faire une paix « conjointe ». Sinon les survivants complotent.

Des personnes fuyant les frappes israéliennes dans le sud du Liban bloquées sur une autoroute reliant Beyrouth à la ville portuaire de Sidon, le lundi 2 mars 2026. ©Mohammed Zaatari/AP
Des personnes fuyant les frappes israéliennes dans le sud du Liban bloquées sur une autoroute reliant Beyrouth à la ville portuaire de Sidon, le lundi 2 mars 2026. ©Mohammed Zaatari/AP

Mêlés au mal, mêlés au bien, les intérêts animent une vie récalcitrante. Ceux des seigneurs de guerre peuvent se corrompre. C’est Wall Street qui freine Trump. Ce sont les clients chinois qui font réfléchir les Pasdarans.

C’est Wall Street qui freine Trump. Ce sont les clients chinois qui font réfléchir les Pasdarans.

Les budgets militaires explosent partout dans le monde. Ils atteignent des montants stupéfiants, mais représentent, au regard de la richesse des États des sommes réduites au regard du passé. Car l’État s’est construit sur la guerre. On voit partout la destruction et la mort, on oublie la force du vivant.

Après la guerre de 1945, les femmes allemandes, dans ce pays détruit, humilié, honteux, ressentirent un immense besoin de vie, de danse, de joie. Elles dansaient dans les ruines. Avec le soutien des Américains, la démocratie allemande est née les vainqueurs ayant aidé les vaincus. Si les Américains n’avaient pas aidé l’Allemagne et le Japon, ils seraient revenus à la guerre.

Quelle aide est prévue au Liban, à Gaza ? Quel avenir aux Iraniens ? Trump demande une rallonge de 200 milliards au Congrès. Combien pour l’après-guerre ? Ce qui a détruit l’URSS, ce ne furent pas les missiles, mais la promesse d’une vie meilleure. C’est ce qui tient les Palestiniens israéliens dans la loyauté à Israël.

Une pulsion de mort entretenue, ressort même du pouvoir d’État.

Ce qui anime ces guerres, Syrie, Irak, Iran, Koweït, Yémen, Gaza, Israël, n’est ni la géopolitique, ni l’idéologie, ni le pétrole, mais une pulsion de mort entretenue, qui fonctionne comme le ressort même du pouvoir d’État, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Il ne suffit pas de raisonner avec des cartes, des stocks de munitions ou de prix du baril, il faut déceler ce qui peut, ici ou là, faire dérailler la conjuration des assassins par la conjuration des vivants. Toujours possible. Il y en a toujours une conjuration à l’œuvre, celle du dieu du mal, celle du dieu du bien. Qui parfois emploient des armes surprenantes, celles de l’autre, à tromper l’ennemi.

Image d'illustration ©Stockadobe
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La guerre d’Iran ne durera pas 150 ans. Dans quelques semaines elle sera terminée. Mais ce sera la paix, ou la trêve dans la guerre ? Comment reconstruire l’Iran ? Des Résistants partagent leur peur dans des caves de Téhéran, résistent aux bombes et aux policiers des mollahs. Ce sont eux les conspirateurs du vivant. Pendant ce temps-là, l’Ukraine résiste. Qui l’eut cru ? Tout est possible ; même la paix.

 

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Auteur/Autrice

  • Laurent Dominati

    Député de Paris de 1993 à 2002, Ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010, puis au Conseil de l'Europe de 2010 à 2013, il a fondé le média lesfrancais.press dont il fut le Président jusqu'en septembre 2025.

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