La colonisation française criminalisée en Algérie

La colonisation française criminalisée en Algérie

Le Parlement algérien a offert un beau cadeau de Noël à la France. En effet, l’assemblée s’est prononcée mercredi 24 décembre, dernier, sur une proposition de loi qualifiant la colonisation française (1830-1962) de « crime d’État ». Le texte, adopté à l’unanimité, réclame à la France « des excuses officielles ». Il demande également des indemnisations et fait porter à l’État français « la responsabilité juridique de son passé colonial en Algérie et des tragédies qu’il a engendrées ». Est-ce une réponse au vote de l’Assemblée nationale dénonçant les accords de 1968 ?

Retour sur 132 ans de colonisation française en Algérie

La colonisation française en Algérie, qui s’étend de 1830 à 1962, est l’une des périodes les plus marquantes et controversées de l’histoire contemporaine, tant pour la France que pour l’Algérie. Tout commence le 14 juin 1830, lorsque l’armée française débarque à Sidi-Ferruch, près d’Alger, sous prétexte de régler un conflit diplomatique avec le dey d’Alger. En trois semaines, Alger tombe, marquant le début d’une conquête brutale et progressive du territoire algérien. Contrairement à d’autres colonies, l’Algérie est rapidement intégrée à la France en 1848, devenant un ensemble de trois départements français (Alger, Oran et Constantine), une assimilation administrative qui n’a pas d’équivalent dans l’empire colonial.

Cette colonisation se distingue par sa « violence structurelle » : expropriations massives des terres au profit des colons européens (les « pieds-noirs »), répression sanglante des révoltes (comme celle d’Abd el-Kader dans les années 1830-1840 ou la grande insurrection de 1871), et mise en place d’un système de « ségrégation raciale » (le code de l’indigénat en 1881). Les Algériens musulmans, bien que majoritaires, sont privés de droits politiques et économiques, relégués au statut de sujets, tandis que les colons bénéficient de privilèges exclusifs. La société algérienne est profondément bouleversée : les structures traditionnelles sont démantelées, l’économie locale est réorientée vers les besoins de la métropole, et l’identité culturelle est niée, notamment à travers la politique d’assimilation forcée.

La prise de Mascara, le 5 décembre 1835, par les troupes francaises sur les soldats d’Abd El-Kader
La prise de Mascara, le 5 décembre 1835, par les troupes francaises sur les soldats d’Abd El-Kader. Image d’Epinal, vers 1836.© Coll. Kharbine-Tapabor.

Pourtant, la résistance à la colonisation ne cesse jamais. Dès les premières décennies, des figures comme l’émir Abd el-Kader incarnent la lutte armée et diplomatique contre l’occupation. Au XXe siècle, le mouvement nationaliste s’organise, porté par des intellectuels et des militants comme Messali Hadj, fondateur de l’Étoile nord-africaine en 1926, puis du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD). Après la Seconde Guerre mondiale, les revendications indépendantistes s’amplifient, culminant avec la création du Front de libération nationale (FLN) en 1954 et le déclenchement de la guerre d’indépendance le 1er novembre de la même année. Ce conflit, d’une extrême violence, oppose l’armée française (avec ses harkis algériens) aux maquisards du FLN, et se solde par des centaines de milliers de morts, des tortures, des déplacements de populations, et des attentats des deux côtés.

En France, la guerre divise l’opinion et provoque des crises politiques, comme la chute de la IVe République en 1958 et le retour au pouvoir de Charles de Gaulle, qui finit par reconnaître l’inévitable : l’indépendance de l’Algérie. Les accords d’Évian, signés en mars 1962, mettent fin aux hostilités et préparent le retrait français. Le 5 juillet 1962, l’Algérie proclame son indépendance après un référendum d’autodétermination. La décolonisation s’accompagne de drames humains : l’exode massif des pieds-noirs et des harkis, souvent abandonnés à leur sort, et une Algérie exsangue, marquée par des années de guerre et de destruction.

Aujourd’hui, cette histoire reste un sujet sensible des deux côtés de la Méditerranée. En Algérie, elle est perçue comme une période de spoliation et de souffrance, fondatrice de l’identité nationale. En France, elle interroge la mémoire collective, entre nostalgie coloniale, culpabilité et reconnaissance progressive des crimes commis (comme les tortures ou le massacre du 17 octobre 1961 à Paris). Les relations franco-algériennes, bien que stratégiques, restent souvent tendues, en raison de contentieux mémoriels non résolus, comme la question des archives, des essais nucléaires dans le Sahara, ou des réparations. C’est ce dernier point que le pouvoir législatif algérien vient de remettre sur la table.

Crime d'État

Le texte adopté ce mercredi qualifie la colonisation française (1830-1962) de « crime d’État » et réclame à la France « des excuses officielles ». En 2017, Emmanuel Macron, alors candidat à la présidentielle, avait déclaré que la colonisation de l’Algérie était « un crime contre l’humanité ».

« Ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l'égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes »

Après la publication d’un rapport de l’historien français Benjamin Stora en janvier 2021, Emmanuel Macron s’était engagé à des « actes symboliques » pour tenter de réconcilier les deux pays, mais en excluant cette fois des « excuses ».

Mais la nouveauté dans la loi votée le 24 décembre 2025, c’est l’inclusion d’une demande d’indemnisation. Réclamées dans cette loi, elles devraient couvrir « la responsabilité juridique du passé colonial français en Algérie et des tragédies qu’il a engendrées ». La loi stipule qu’« une indemnisation complète et équitable pour tous les dommages matériels et moraux engendrés par la colonisation française est un droit inaliénable pour l’État et le peuple algérien ».

Télécharger ou lire le rapport de Benjamin Stora de janvier 2021

Nucléaire, Harkis et bien volés

Ainsi, selon la nouvelle loi, l’État algérien s’emploiera à réclamer à la France qu’elle décontamine les sites des essais nucléaires. Entre 1960 et 1966, la France a procédé à plusieurs essais sur divers sites dans le Sahara algérien.

a France a effectué entre 1961 et 1966 des essais nucléaires souterrains dans un massif montagneux situé à proximité d’In Ekker (Algérie)
La France a effectué entre 1961 et 1966 des essais nucléaires souterrains dans un massif montagneux situé à proximité d’In Ekker (Algérie) à une centaine de kilomètres au nord de Tamanrasset dans le Sahara (massif du Hoggar). Officiellement treize essais ont été répertoriés ©SIPA

Aussi, le texte qualifie également de « haute trahison » la « collaboration des harkis », le nom donné aux auxiliaires algériens de l’armée française, et prévoit de punir toute personne justifiant la colonisation.

Enfin, la loi réclame la restitution de l’ensemble des biens transférés hors d’Algérie, y compris les archives nationales.

Quelles conséquences pour la France ?

A Paris, le ministère des Affaires étrangères a dénoncé « une initiative manifestement hostile, à la fois à la volonté de reprise du dialogue franco-algérien, et à un travail serein sur les enjeux mémoriels ». Le Quai d’Orsay a cependant indiqué vouloir continuer de « travailler à la reprise d’un dialogue exigeant avec l’Algérie », notamment sur les « questions sécuritaires et migratoires ».

Car finalement, si la loi a une forte portée symbolique, elle n’a aucun effet concret sur des demandes de compensation. « Juridiquement, cette loi n’a aucune portée internationale et ne peut donc obliger la France », a commenté Hosni Kitouni, chercheur en histoire de la période coloniale à l’université britannique d’Exeter. Mais « elle marque un moment de rupture dans le rapport mémoriel avec la France », a-t-il estimé.

Pour l’Algérie, cette proposition de loi est « un acte souverain par excellence », a affirmé fin décembre le président de l’Assemblée populaire nationale (APN), Brahim Boughali, cité par l’agence APS. Elle est « un message clair, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, (selon lequel) la mémoire nationale algérienne n’est ni effaçable, ni négociable », a-t-il dit.

Auteur/Autrice

  • Samir Kahred a suivi ses parents dont le père était ingénieur dans une succursale du groupe Bouygues. Après une scolarité au Lycée français et des études au Caire, il devient journaliste pour des médias locaux et correspond pour lesfrancais.press

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